mais la solitude

Je descendais paisiblement la Rue Colbert, au centre de Casablanca, en direction du Marché Central. Très exactement à hauteur de l’Hôtel Transatlantique, un homme jeune, du genre étudiant, fagoté comme l’as de pique, commença à marcher à mes côtés, comme s’il voulait me proposer des tissus de contrebande ou des montres ’’Carté’’ au millième de leur prix normal. En fait, non, il s’engagea dans un soliloque qu’il essaya désespérément de transformer en dialogue. Ce charmant damoiseau  m’interrogeait sur la jeunesse ’’d’aujourd’hui’’, sa vacuité, la perte des valeurs et autres généralités dont la moindre nécessiterait, pour être traitée sérieusement, une encyclopédie en douze volumes. Le lieu commun dans toute sa splendeur proposé en partage par un  »rien à foutre » casse-pieds. Franchement, je n’avais aucune envie de perdre mon temps à ces idioties et lui répondis du bout des lèvres que je n’avais pas d’avis particulier sur les questions qu’il abordait et que par ailleurs, j’étais en retard pour un rendez-vous que j’avais à une centaine de mètres de là.

 

 

Le jeune homme s’emporta à demi et me reprocha ma condescendance et le peu de cas que je faisais de ses interrogations existentielles. Je l’invitai à cesser de dire des âneries et poursuivis mon chemin. Il insista, et élevant la voix, prêt à crier, me demandant de lui offrir au moins une suggestion pour échanger avec un autre être humain qui méritât son intérêt et fût capable de le faire profiter d’un savoir ou d’une expérience que lui, jeune, n’avait pas. Je faillis me laisser avoir et entrer dans sa conversation, avant de me raviser pour ne pas me retrouver dans un épouvantable traquenard sans issue.

J’ai souvent repensé à ce jeune-homme rongé par la solitude qui avait commis l’horrible crime de ne pas comprendre la règle du jeu. Avec le temps, j’absous son indélicatesse mais beaucoup moins la mienne, comme chaque fois que je fais preuve d’avarice.

entraîneuse

’’Faire la compagnie’’, c’est la description de son activité professionnelle que me fit tout au long d’une soirée, dans un français approximatif, Halina, une plantureuse blonde, rencontrée dans le cabaret dénommé Puerta del Sol, situé dans un sous-sol d’une grande avenue passante de Casablanca. En fait, Halina s’évertuait à me mettre les points sur les ’’i’’ pour que je ne me méprisse point et ne considérasse pas qu’elle répondait à mon charme irrésistible alors qu’elle entendait ne me servir ses appâts que contre argent sonnant et trébuchant après l’avoir mise en condition au moyen d’un magnum de bulles cher payées. C’était une pauvre jeune femme polonaise, égarée là par je ne sais quel mystère, probablement prise dans les rets de la prostitution internationale et qui avait l’immense tristesse de la résignation et l’immense courage du sourire …

Quelles souffrances derrière son lourd maquillage ? Quelles palpitations de cœur derrière cette opulente poitrine ? Quel désarroi derrière cette naïveté ? T’en es-tu tirée, Halina, petite vendeuse de bonheurs fugaces ? Ou t’es-tu laissé prendre au piège de la pieuvre immonde ?  Caracas ? Maracaibo ? Genève ? Puis-je espérer que tu t’en sois retournée dans ta douce patrie pour  »vivre entre les tiens le reste de ton âge » ? Tu étais belle, tu sais …

saudade

Fille de la soledad, de la solitude, la saudade, mot étrange qui n’existe qu’au Portugal et en Galice. Elle est née chez les conquérants originaires de ces contrées et expatriés aux quatre coins du monde pour exprimer leur nostalgie, leur langueur loin de leur patrie.

Ce qui précède est à moitié vrai car je trouve personnellement à la saudade, d’étranges ressemblances avec le mot arabe chawq qui signifie le désir intense décliné de 100 façons…

Autre remarque étymologique, solitudo, en latin, désigne à l’origine ’’l’isolement, l’état d’une personne, d’une chose isolée’’ mais le sens a glissé peu à peu vers ’’le défaut, l’absence de ce qui est nécessaire, puis la désolation, la ruine’’ …

’’La saudade exprime un désir intense, pour quelque chose que l’on aime et que l’on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain.

On parle de saudade dans deux cas, d’abord pour quelqu’un qui est éloigné de son pays, et qui garde l’espoir de revenir un jour ; le terme est également employé par les Portugais pour évoquer la nostalgie du passé. Elle peut également s’appliquer à celui qui, resté au pays, se souvient de l’être cher parti.

La saudade est un mot considéré comme intraduisible. On essaie de l’expliquer et de lui donner un sens, mais on n’obtient qu’une idée approximative de ce mot. La saudade ne s’explique pas, elle se vit.’’ http://fr.wikipedia.org/wiki/Saudade

Ionesco

 L’isolement n’est pas la solitude absolue, qui est cosmique, l’autre solitude, la petite solitude n’est que sociale

Eugène Ionesco, in Le Solitaire

Il existe une infinité de genres de solitude et il serait déplacé de vouloir traiter la question dans le présent cadre. Ce qui est certain c’est que la solitude est un phénomène sociologique aggravé par la modernité, par la modification du tissu social et de la famille et par la densité démographique.

Paradoxal ? Seulement en apparence : plus on est immergé dans la foule et plus on aspire à l’isolement. Ce faisant, on ’’sécrète’’ sa solitude, pour préserver sa personnalité, son intimité. Le progrès est conçu – au nom de la liberté et de l’égalité, pour satisfaire d’abord les exigences de l’individu et non pas celle du groupe.

Par exemple, dans les pays à forte densité démographique, le développement économique et le niveau de vie élevé font que les prix du foncier et de l’immobilier atteignent des hauteurs vertigineuses.

Donnons une idée anecdotique des effets de la surpopulation et des prix atteints par les hôtels dans les grandes métropoles, comme Tokyo par exemple : on voit se développer à une allure folle un concept de logement provisoire connu sous le nom d’hôtel-capsules. Dans le même volume que celui d’une chambre, on loge au moins une dizaine de personnes car chacune occupe une capsule du type indiqué par les photos ci-dessous. Ces établissements disposent de salles d’eau aux normes, de réfectoires et de tout le confort, sauf que chaque individu, chaque ’’unité-client’’, n’occupe que 5 mètres cubes d’espace environ … Espace climatisé, aéré, hygiéniquement irréprochable, mais … 5 mètres cubes, pas plus … Un tiroir, quoi ! Comme à la morgue …

Hotel capsules

Dans plusieurs pays d’Asie, on considère à juste raison que la sieste, synonyme de paresse en Occident, est absolument nécessaire au plan physiologique et dans ce merveilleux pays qu’est le Japon, les gens vont aussi, après le repas de midi, faire la sieste dans des salles communes ouvertes un peu partout dans les villes : chacun pique un petit roupillon  d’une demi-heure et hop, au boulot !

dortoir à sieste

sieste Chine

Dans cet environnement surpeuplé et entomologique, faut-il s’étonner que la relation humaine ait été désintégrée ? Elle est encore pire qu’en France, pays connu naguère pour son ’’humanité’’ ou une étude exclusive de la Fondation de France a révélé que 4 millions de personnes souffrent de solitude et qu’un Français sur dix a moins de deux ou trois ’’contacts directs’’ par … an avec une autre personne !…  C’est dire !

Alors les Japonais, gens pour lesquels l’émotion prime sur la rationalité mais dont la vie matérielle est entièrement réglée par la société, gens assistés s’il en est, donc, sont totalement ’’largués’’ au plan affectif, en dehors du cadre familial. L’effet évident est la grande solitude de l’individu.

Alors, doués d’un sens pratique hypertrophié, pour lutter contre ce phénomène de la solitude individuelle, ils ont créé un nouveau ’’service’’… : la location d’ami(e)s !

Attention, pas d’équivoque : Il ne s’agit pas de louer les services d’ Asahi ou de Michiko à des fins lubriques, non, non, il s’agit bien de louer les services d’une personne pour être votre ami(e) un instant, en tout bien, tout honneur ! Pour vous parler mais surtout – bien sûr- vous écouter ! En général, les victimes de la solitude y ont recours une fois par mois et cela se passe de façon à peine croyable.

Sans fioritures, voici le récit de ce dont il s’agit, tel que rapporté dans Le Courrier International :

location d'amis

’’M. X … célibataire de 35 ans qui vit dans le nord de la capitale s’offre ce petit plaisir. L’heure et le lieu du rendez-vous sont toujours les mêmes : 11 heures devant une boutique de vêtements du quartier branché de Harajuku. Une jeune femme l’attend et tous deux prennent la direction d’Akihabara, la Mecque de l’électronique. Sachant qu’il est amateur de catch, elle lui a déniché un magasin où ils regardent ensemble des masques de professionnels et des tee-shirts. Alors qu’il n’ose même pas l’appeler par son prénom, il lui confie très vite ses soucis personnels : “Maman a été hospitalisée.” “Ah bon ? Vous devez être inquiet !” lui répond-elle.

Au déjeuner, ils mangent un riz au curry puis, après avoir fait du lèche-vitrines, ils se rendent dans un musée. Quand ils en sortent, il pleut à torrents et, pour que la jeune femme ne soit pas trempée, le jeune homme l’abrite sous son parapluie. A 19 heures, il sort de son portefeuille 31 000 yens – environ 235 euros !…, les tend à la femme et prend le chemin du retour seul.

Cette jeune femme est ce qu’on appelle une “amie de location”. Elle travaille pour Client Partners, une société basée à Tokyo qui propose la compagnie de femmes pour toutes sortes d’occasions…

amis plage

Un autre Tokyoïte d’une soixantaine d’années a recours à ce service de location. Après la mort de sa femme, il a commencé à perdre goût à la vie et il passait ses journées enfermé chez lui. En avril 2012, il s’est rendu à Enoshima, une île touristique située au sud de la capitale, en compagnie d’une femme d’une trentaine d’années. Depuis, il la voit deux fois par mois pour aller au cinéma ou dans un club de jazz. Il demande toujours la même personne, et c’est elle qui a choisi le chapeau, la chemise et le pantalon qu’il porte, le tout dans un magasin branché pour jeunes. Ces derniers temps, il s’est également mis à la marche à pied avec ses vieux copains. Son agenda est de plus en plus chargé : “Je suis content d’avoir une vie bien remplie. Il ne me viendrait pas à l’idée d’aller seul dans un quartier de jeunes, mais comme je sais que j’ai rendez-vous avec quelqu’un, cela ne me gêne pas”, confie-t-il.

Ces derniers temps, les hommes ne sont plus les seuls à “louer” des amies. C’est notamment le cas d’une jeune fille de 21 ans qui, jusqu’en janvier dernier, vivait aux Etats-Unis, où son père travaillait. A son retour au Japon, elle a commencé à travailler en tant que vendeuse dans une boutique de vêtements. Après le boulot, elle se rend dans des clubs ou des bars avec des copines, et elle a même un petit ami. Mais le fait de ne pas pouvoir exprimer le fond de sa pensée la contrarie. Aux Etats-Unis, une fois qu’elle avait noué une relation avec quelqu’un, elle se sentait libre de parler de ce qu’elle voulait, alors qu’au Japon elle doit faire preuve de plus de retenue. Elle doit systématiquement appliquer les formules de politesse avec ses aînés, conformément à la coutume confucianiste japonaise.

Et quand elle dit qu’elle a vécu aux Etats-Unis, elle a l’impression qu’on la regarde de travers, comme si on lui reprochait de frimer. Après avoir découvert l’existence de Client Partners, elle a demandé à rencontrer quelqu’un de son âge… En parlant des problèmes qu’elle a au travail et avec son petit ami, le temps s’est écoulé très vite. “Je n’ai pas eu l’impression de gaspiller de l’argent, car j’ai pu être moi-même”, dit-elle. Bien entendu, ni son petit ami ni ses copines ne savent qu’elle recourt à ce genre de service.’’

http://www.courrierinternational.com/article/2013/11/19/vous-vous-sentez-seul-louez-un-ami

Dans un passé relativement récent et dans le cadre d’une mission à caractère social, j’avais demandé, par voie de presse, l’aide bénévole de personnes désirant contribuer à l’atteinte des nobles objectifs de ladite action. J’avais été frappé par l’enthousiasme soulevé par l’appel et outre la quantité de réponses, la variété des motivations. Avaient répondu de braves mères de famille disposant d’un peu de temps libre et désirant servir la communauté, des hommes certains de posséder un savoir-faire utile à la cible, des vieilles, des jeunes, des nationaux, des étrangers, des audacieux, des timides, des leaders, des suiveurs, toute une population que j’avais qualifié à l’époque d’ondoyante diversité. Ce qui est certain, c’est que 90% des volontaires étaient là pour éloigner ce qui fait probablement le plus peur à l’écrasante majorité des êtres humains, la solitude …

Terminons ce rapide balayage par la citation d’une note de lecture parue en Octobre 2012 dans le Nouvel Obs, sous le titre :

 »La solitude nuit gravement à la santé

seule

’’Nous faisons tous l’expérience de la solitude. Elle survient souvent lors des grands tournants de la vie: quand un étudiant quitte le domicile familial, quand un homme d’affaires célibataire prend un poste dans une nouvelle ville, quand une femme âgée survit à son mari et à ses amis. C’est une donnée de base de l’existence.

Mais quand le sentiment de solitude devient une condition chronique, l’impact peut être autrement sérieux, explique John Cacioppo, de l’université de Chicago. Ce psychologue social étudie les effets biologiques de la solitude. Dans un torrent d’articles scientifiques parus récemment, il identifie avec son équipe, divers changements potentiellement néfastes dans les systèmes cardiovasculaire, immunitaire et nerveux de personnes vivant dans une solitude chronique.

Ces résultats pourraient contribuer à expliquer pourquoi les études épidémiologiques sont souvent parvenues à la conclusion que l’espérance de vie des personnes socialement isolées était plus courte que la moyenne et qu’elles risquaient davantage de connaître des problèmes de santé, allant des infections à la maladie cardiaque en passant par la dépression. Leur travail apporte aussi une nouvelle idée: c’est le sentiment subjectif de solitude qui est délétère, pas le nombre objectif de contacts sociaux. «La solitude n’est pas du tout ce qu’on croyait et c’est un phénomène beaucoup plus important qu’on l’imaginait», affirme Cacioppo’’…  Greg Miller in

http://bibliobs.nouvelobs.com/en-partenariat-avec-books/20121005.OBS4754/la-solitude-nuit-gravement-a-la-sante.html  »

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