énorme déception

J’avais 13 ans, une bonne bouille de petit garçon de bonne famille, les oreilles de Dumbo et la tête pleine de rêves plus ou moins héroïques. Je ne devais pas être trop mauvais élève puisque je filais alors la parfaite complicité avec mon père, mon héros au sourire si doux quoique rare. Rien ne me plaisait tant que de l’accompagner dans ses visites à la ferme, dans ses luxueuses berlines américaines qui roulaient alors sans le moindre problème sur la route étroite et toute en lacets qui y menait, puisque sur les 30 kilomètres à parcourir, nous ne croisions guère plus d’une dizaine de véhicules, tous genres confondus…

plymouth 1958

Durant ces tête-à-tête privilégiés, il m’enseignait des milliers de choses, de celles qu’on n’apprend certainement pas au lycée, comme l’instruction civique, la morale, la psychologie, la sociologie, l’introspection. Confortablement installé près de lui, je buvais ses paroles et me faisais un plaisir à en classer les idées dans les rayonnages de ma mémoire, encore intacte et disponible.

Un jour, alors qu’il était probablement particulièrement content de moi, il m’annonça son intention de m’apprendre à conduire. Devant mon air médusé et cramoisi de plaisir, il m’expliqua que les fils d’agriculteurs avaient le droit de conduire à partir de 14 ans s’ils étaient accompagnés par un parent titulaire du permis de conduire. Il me demanda de réfléchir et de lui dire pourquoi, selon moi. Ce n’était donc pas le moment de le décevoir :

–      Ben je crois que ce doit être pour pouvoir aider aux travaux des champs, éprouvais-je le besoin de commenter.
–      Exact !
–      Pour les garçons et pour les filles ou seulement pour les garçons ?
–      Ah, çà c’est une colle ! Je dirais uniquement pour les garçons mais par simple logique … les demoiselles ayant, dans le cadre d’une ferme, d’autres responsabilités.

Je me mis alors  à fayoter à tout-va, lui posant mille et une question sur les instruments de navigation du véhicule, sur chacune des fonctions disponibles, comme si j’allais passer le lendemain l’examen de pilote d’essai ! Ce fabuleux pédagogue répondait patiemment et en détail, m’informant et m’expliquant, sans rien omettre.

Buck Danny

Pendant que je l’interrogeais, je me prenais réellement pour l’un de mes héros favoris de bandes dessinées, Buck Danny, l’aviateur génial si bien secondé par ses deux partenaires, Sonny Tuckson et Jerry Tumbler. Tous trois participaient, aux commandes de leurs avions de chasse, à de nombreuses aventures, toutes plus brillantes les unes que les autres.

Ben moi, là, devant tous ces chromes, ces cadrans et ces chiffres, j’avais l’impression de co-piloter quelque engin du futur, c’était grisant et cela m’emplissait de fierté. Si seulement les copains pouvaient me voir, car lequel d’entre eux me croira demain lorsque j’en ferai récit, au lycée ? Les voitures étaient rares, a fortiori les belles américaines rutilantes.

Un beau jour, sur cette même route, nous échangions comme à l’accoutumée à propos de tout et de rien, et alors que je ne m’y attendais vraiment pas, mon père se gara sur le bas-côté et me demanda de descendre, de faire le tour et de venir m’installer à la place du chauffeur. J’étais ivre de bonheur, je descendis, claquai la portière et rejoignis la place de Buck Danny. Ma main plongea vers la clé de contact. Mon père me ramena à la réalité en m’intimant de n’en rien faire. En guise de conduite, j’eus droit à une leçon en règle sur les opérations de check-list, préliminaires de la conduite. Vérification de la propreté du pare-brise,  réglage du siège, recherche du point mort, vérification du frein à main, correction de l’assise, enclenchement de l’opération de démarrage, légère accélération, puis … déclenchement et arrêt. L’opération que je jugeais d’une utilité plus que discutable, fut répétée 20 fois. Puis ensuite, tirer le frein à main, remettre le levier de vitesse au point mort, et couper le contact. Vérifier que la voie est libre, ouvrir la portière, descendre, et enfin rabattre la portière sans besoin de la claquer car il ne s’agissait pas d’une machine agricole mais d’une voiture de luxe. On reprend …

clément ader

Cette première leçon me frustra au plus haut point car la limousine ne bougea pas d’un centimètre. La seconde leçon, quelques jours après fut consacrée au démarrage. La troisième à l’usage des divers clignotants. Si je me rappelle bien, c’est la dixième, alors que je m’interrogeais sur les intentions véritables de mon père que je fus autorisé à rouler sur quelques dizaines de mètres. Je me fis l’impression d’être Clément Ader, ce pionnier de l’aviation qui parvient à faire décoller un appareil de sa conception baptisé Éole et franchit 50 m à 20 cm de hauteur en … 1890…

frères wright

Un peu plus tard, je devins un des Frères Wright, qui, en 1903 réussirent à faire voler leur drôle de machine sur près de 260 m dans le temps prodigieux de 59 secondes.

Blériot

Encore plus tard, disons une quinzaine de jours après, je montai de grade et fus autorisé à me prendre pour Louis Blériot qui en 1909 traversa la Manche entre Calais et Douvres en 37 minutes.

andes boliviennes

Puis un bel après-midi, à quelques jours de mon 14ème anniversaire, je pris les commandes du beau navire pour couvrir la distance séparant la station thermale de Sidi-Harazem et la ferme paternelle, soit l’incroyable distance de 15 kilomètres. Comment ça, c’est nul ?  La distance oui, mais de quelle route il s’agit ! Faut voir ça ! Une ascension dans des virages qui succèdent à d’autres virages et en précèdent d’autres encore !  Enfin, j’exagère un peu mais à peine. Imaginez : passer des 300 mètres, l’altitude moyenne de Fès aux 575 mètres de la ferme, ben ce n’est pas facile, moi je vous le dis !

En tout état de cause, lorsqu’après avoir signalé que j’allais tourner à gauche, je m’engageai sur le chemin menant aux bâtiments de la ferme, je me sentais un peu comme l’un des héros ci-dessus cités, après leur exploit ! Je faisais mine de ne pas regarder mon père alors que bien évidemment mon corps et mon esprit tout entier étaient tendus dans sa direction, attendant son appréciation :

–      Ben éteins le contact, voyons !
–      Ah oui pardon.
–      Dans l’ensemble, pour une première fois, ce n’est pas trop mauvais.
–      Mais dis-moi ce qui n’allait pas, ça me permettra de me corriger !
–      Je te le dirai, ne t’en fais pas, maintenant allons aux champs voir ou en est la montée du blé…

Je redoublais d’effort en classe pour ne pas prendre le moindre risque de me voir ‘’interdit de conduite’’. Ainsi, deux fois par semaine, dès après la sortie du périmètre urbain, mon père me cédait la place du chauffeur et je conduisais jusqu’à la ferme. De peur de ne pas conduire au retour, je pris peu à peu l’habitude de garder les clés dans ma poche et de me précipiter à ‘’ma’’ place, dès que le signal du retour était donné.

Le reste de l’année scolaire s’écoula ainsi, dans le cadre de ce gentlemen-agreement : je travaillais bien, et j’étais maintenu à mon poste de chauffeur de Monsieur mon Père.

Vers le 15 juin, les classes se faisaient plus légères, jusqu’à devenir, à partir du 20, quasi facultatives. La saison des moissons approchait et la fréquence des allées et venues à la ferme augmentait… Je me régalais. Je conduisais quasiment tous les jours et me sentais de plus en plus à l’aise.

Jamais Contente

L’ivresse de mon plaisir culmina le jour ou je fus autorisé, et même invité, à franchir le mythique mur des 100 kilomètres/heure. Je le fis tout en souplesse, comme les grands pilotes, objet de l’espionnage en coin de mon père qui devait bien comprendre ma griserie… Je n’abusais pas et ralentis de moi-même, faisant tout pour ne pas lui inspirer la moindre inquiétude et conforter au contraire sa confiance en moi. A chaque  »voyage », il y avait la séquence « 100 km/h » qui devint, c’est le cas de le dire, une routine.

J’étais maintenant parfaitement mûr pour affronter les épreuves de l’examen du permis de conduire et je partageais très cérémonieusement ma disponibilité avec qui de droit qui m’emplit de bonheur en me faisant savoir que les démarches administratives allaient débuter dans les tout prochains jours. Cette perspective me faisait rire, je le jure et ne m’effrayait nullement, au contraire : qui donc plus habilité que mon très sourcilleux papa pouvait prétendre vérifier mes aptitudes à la conduite d’une automobile. Et puis d’abord mon père, c’est pas pour dire mais c’était le meilleur conducteur du monde, alors ! Il avait toutes les qualités pour cela : l’expertise, la sagesse, le calme, le sang-froid, tout !

déception

Un beau midi, mon père arriva comme à son accoutumée à douze heures quarante et après qu’il eut remisé sa belle limousine au garage,  il alla vers sa chambre pour se mettre en tenue d’intérieur. Je le cueillis à sa sortie pour lui annoncer la liste des prix que j’allais recevoir en sa présence, au Cinéma L’Empire, le plus grand et le plus beau de la ville, quelques jours plus tard, le 30 Juin, lors de la cérémonie de remise des prix.

Je fus déçu par son inattention à mon propos mais rapidement je compris qu’en fait il était contrarié et ne prêtait pas trop d’attention à mon annonce, si flatteuse fut-elle. Et j’avais bien compris…

Le sacrosaint repas de midi nous réunit tous autour de la table et me confirma qu’en fait mon père était comme contrarié. Cette très désagréable sensation dura jusqu’à son éveil de la non moins sacrosainte sieste. Là, en sirotant la rituelle citronnade qu’on lui apportait lorsqu’il ouvrait l’œil, il me fit appeler et enfin, il dit très sobrement :

–      Ecoute bien, mo’, les règlements ont changé sans que je m’en aperçoive : au sujet du permis de conduire, la facilité accordée aux fils d’agriculteurs de pouvoir conduire une automobile à partir de 14 ans a été abrogée et tu ne pourras donc l’obtenir qu’à l’âge de 18 ans, comme tout le monde …

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;…

Tu seras un homme, mon fils …

mo’

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