une pêche miraculeuse

Je n’ai jamais su refuser quoi que ce soit aux petites filles. Ni aux grandes d’ailleurs. J’ai toujours accédé à leurs demandes lorsque joliment exprimées. L’une d’elle m’a prié de fouiller plus profondément ma mémoire pour y puiser quelque récit à restituer ici. Et comme c’est précisément l’objet premier de ce cyber-carnet comme dirait mon cousin Gaston de la Belle Province, je m’exécute sans peine, d’autant plus facilement qu’il y a un certain temps que je cherche à placer ce souvenir assez extraordinaire que je m’en vais vous conter ce jour d’hui. Il est important dans ma vie car sa symbolique a lourdement influencé certaines de mes orientations. En l’occurrence, professionnelles. Ecoutez plutôt :

la plage de Pont-Blondin

J’ai déjà parlé du lieu où ma famille passait ses vacances d’été, durant ma jeunesse, loin de la canicule de notre Ville de Fès. Mon père avait acquis une villa de vacances à Pont Blondin, à une poignée de kilomètres de la ville de Mohamedia. Le choix du lieu était, comme toutes choses qu’il faisait, le fruit d’une analyse et d’une réflexion profondes : belle et grande plage, facilité d’accès, sécurité, fréquentation etc.

Oued Nfifikh à Benslimane

La particularité de cette plage est qu’elle était l’embouchure d’une rivière pour le moins pacifique qui se chargeait et se déchargeait au gré des marées, et serpentait quelques kilomètres à l’intérieur des terres avant de s’évanouir par manque d’eau. Comme souvent, l’Oued Nfifikh devenait rapidement le lit d’un cours d’eau, sec mais susceptible de se recharger en cas de fortes pluies et de faire ainsi beaucoup de mal aux inconséquents humains qui vivent à proximité.

Mon père s’adonnait durant ces vacances à la seule faiblesse que je lui ai jamais connue, la pêche : Il y allait, nuit et jour et il est certain qu’il a consciencieusement engraissé les poissons des lieux sans vraiment en menacer la population puisque durant des décennies, il est systématiquement revenu bredouille, se jurant que son idée de nouvel appât à base d’ingrédients aussi improbables qu’inattendus feraient des miracles la prochaine fois. Oh, il y eut bien quelques spécimens suicidaires dont on donna le nom à leurs lieux de capture, Place du Pageot, Dalle de la Dorade Royale, Plateau du Chien de Mer et autre Rocher du Turbot, mais c’est bien franchement plus que modeste comme résultat global. Mon père n’est absolument pas responsable du dépeuplement de ces eaux marines. Mais il ne détestait rien tant que d’avoir à renoncer à ses parties de pêche et ce monstre d’équilibre et de sagesse en arriva à aller escalader des rochers noirs, la nuit, avec un genou bandé et une jambe raide, suite à une mauvaise chute, la veille même.

marchand d'herbes

Pour l’approvisionnement de la maison, c’est toujours un des jeunes hommes de la maisonnée qui en était chargé. L’aîné tout d’abord, puis moi… Pour nous rendre à la ville voisine, Mohamedia, nous avions une bicyclette de couleur verte au porte-bagages de laquelle était fixé un cageot en bois déroulé. Nous faisions le tour des fournisseurs, et dans l’ordre : le boucher, le poissonnier, le marchand des quatre saisons, l’épicier et nous terminions par les courses diverses, droguerie, quincaillerie, articles de pêche, marchand de journaux et enfin, systématiquement en dernier, le marchand d’herbes, pour la menthe fraîche, le persil et la coriandre. Puis, nous ’’remontions’’ à la plage.

A l’arrivée, au déchargement, nous avions systématiquement droit à quelques remontrances, pour des fruits trop verts ou trop mûrs, une menthe fraîche ne provenant pas de Meknès ou des hameçons d’une marque douteuse… Les remontrances étaient nettement plus sonores lorsque nous nous faisions rouler pour les prix, et il m’est arrivé de devoir enfourcher à nouveau ma bicyclette pour aller restituer un objet jugé exagérément onéreux. Cette punition me privant de plage de facto, imaginez comme j’en étais heureux et comme j’appris ainsi à ne pas encourir les foudres des Services du Contrôle des Prix et de la Concurrence ! Ces courses n’étaient guère une joie, tant s’en fallait, mais nous y étions astreints et … nous les faisions…

l'oued miraculeux

Un beau matin, en contrebas de notre maison, alors que je traversais en bicyclette le pont Blondin, qui a donné son nom au lieu-dit et qui enjambe l’Oued Nfifikh, mon regard fut attiré par un bien étrange spectacle : la surface de l’eau était piquetée d’une myriade de petits points d’argent sur toute sa surface et à perte de vue… Je ralentis et ne compris guère ce qui donnait à l’eau cette étrange apparence.

Je décidai d’aller y voir de plus près. Je descendis à grand peine ma bicyclette jusqu’à la berge de l’oued et me mis à observer la surface de l’eau. Je ne fus pas long à comprendre que chacun des petits points argentés était une tête de poisson et que tous les poissons de l’oued nageaient avec la tête hors de l’eau. Cette eau était très boueuse et sans doute aucun œil animal ne pouvait y voir goutte. Mais l’étrange sensation provenait surtout du silence de cette panique hors-normes, totale et générale …

mulet et sole

Si près de la mer, l’eau est encore salée et il s’agissait de petits mulets, très communs alors à cet endroit-là. Je n’avais pas fini de formuler mes conclusions d’analyste écologiste en longeant la berge, que je glissai et me retrouvai cul par terre. En fait, j’avais glissé sur … une sole de plage… Elle était sur le sable à demi enfouie dans la vase et semblait respirer l’eau de la première frange immergée, comme pour fuir les ténèbres de l’eau boueuse …

La pauvre sole bougeait et en m’apprêtant à la ramasser, je m’aperçus immédiatement qu’il n’y en avait pas une, mais des dizaines, voire des centaines, agglutinées et bougeant faiblement leur nageoires en voilure. Etrange sensation ! J’en saisis une et la portai à mon nez pour vérifier s’il ne s’agissait pas de poisson empoisonné par les hydrocarbures du tout proche port de Mohamedia qui est un terminal pétrolier. Mais rien, aucune odeur particulière, juste celle, sui generis comme disent les biologistes, du poisson vivant.

Il était très tôt et à part moi, dans l’eau jusqu’à la taille, un peu plus loin, un vieux pêcheur lançait un épervier et le ramenait bien vite, archiplein. Je m’approchai de lui pour le questionner sur le phénomène incroyable de cette désertion de l’eau par les poissons. Très calmement il m’expliqua que cela arrivait après des pluies violentes ou de très fortes houles, car l’eau se brouillait au point de rendre impossible toute vision et que les poissons gardaient les ouïes dans l’eau mais avaient leurs yeux hors de l’eau pour pouvoir se diriger.

Il m’annonça que c’était aussi, hélas, le signe de la lente asphyxie de l’oued qui allait finir par devenir ’’incompatible’’ avec la vie animale et donc devenir eau morte … Je le remerciais pour ses explications et, rassuré sur la qualité du poisson, je me mis à remplir le cageot de chargement de ma bicyclette de magnifiques soles frétillantes. Une fois pleine, j’ôtai mon tee-shirt et, en nouant les manches et le col, j’en fis un sac de fortune qui fut empli à son tour. Je me disais que le miracle n’allait pas durer et qu’il fallait en profiter. Le vieux pêcheur s’amusait de ma fébrilité et me conseilla sagement de faire preuve de ‘’tempérance’’ pour ne pas trop embrasser et risquer de mal étreindre… Les mulets, guère fameux dans la région, ne m’intéressaient nullement…

Que faire ? Cesser ma pêche miraculeuse ? Partir et laisser tout cela ? Suivre le conseil de sagesse du vieux pêcheur ? M’en aller ? Question difficile à laquelle j’apportais une réponse adaptée :

–        Bon, comme la maison n’est pas loin, je vais déposer cela et je reviendrai avec des contenants plus conséquents et peut-être des moyens de capture plus efficaces. Et je soliloquai : ’’ Quant à ton effet théâtral, petit mo cabotin, il est de toute façon garanti.’’

Poseidon

Je retournai donc à la maison pour déposer mon butin et m’équiper pour la suite. Je trouvai mon père préparant son attirail de pêche, ma mère affairée à sa cuisine et attendant les courses que j’étais sensé rapporter et chacune et chacun de mes sœurs et frères vaquant à ses obligations diverses. J’étais torse nu et me prenais pour un dieu mythologique arrivant sur son char attelé à d’intrépides hippocampes géants – en fait … ma pauvre bécane déglinguée… Lorsque la maisonnée fut réunie, je déchargeai au centre de la cour mon précieux chargement et annonçait un ‘’cadeau’’ de mo’ !…

Pêche miraculeuse

Je jubilais à entendre les exclamations admiratives des uns et des autres, et jusqu’à la peur des petites sœurettes en constatant ‘’- Maman, elles bougent encore !…’’ Effectivement, les soles bougeaient encore et chacun m’interrogea sur leur provenance. Sphinx placide, je ne dis mot jusqu’à ce qu’enfin la voix de Pater Noster retentit pour me questionner sur l’origine de ces poissons vivants et gluants. Et c’est seulement alors que je fis mon récit comme le Cid rendant compte à Don Diègue, son père, de sa brillante victoire sur les Maures

Il me posa dix mille questions avant d’accréditer ma version des faits. Mais dès le moment où il le fit, son ton s’adoucit étonnamment et je remarquai qu’il parlait à notre mère dans leur langue, entrecoupant son discours d’un flot de louanges et de bénédictions pour moi.

Je fis semblant de ne rien comprendre et me lançai courageusement dans mon exhortation à retourner à la pêche miraculeuse. Mon père me dit qu’il irait jeter un œil dès qu’il serait prêt et seul Messire Puîné accepta de me suivre. Nous nous armâmes de grands couffins que nous étions supposés remplir de poissons frétillants. Ma mère m’abreuva elle aussi de bénédictions et proposa à mon père de surseoir, ce jour-là à tout achat de nourriture supplémentaire et de ne manger que les merveilleuses soles. L’appoint des courses serait fait à l’épicerie locale… Incroyable, il accepta d’oublier pour ce jour-là sa sacro-sainte viande d’agneau.

Je les laissai, mais depuis la pièce voisine du salon ou mes parents seuls devisaient, j’entendis un étrange discours qui, quoique des plus flatteurs à mon égard, me mis étrangement mal à l’aise.

blason de l'enfant mo

Pour comprendre, il faut savoir que mes parents acquirent  leur ferme l’année de ma naissance, ce qui me dota de la réputation de porte- chance. Et voilà que 14 années plus tard, j’arrivais et offrais à toute la famille  ce fabuleux symbole de fertilité et de prospérité : des poissons vivants envoyés par la providence, aussi gratuitement que facilement.

Sous nos tropiques, le poisson est d’heureux augure et contrairement à la viande, il n’est frappé d’aucun interdit.  De plus, une expression populaire installe le poisson au cœur de toutes les bénédictions : ’’al hoût fih errzaq’’ : ’’le poisson est porteur de bonne fortune’’…

Je reçus ce jour-là des bénédictions à me blinder pour 150 ans, mais je me rappelle parfaitement que cela me gênait car je trouvais un peu injuste que mes sœurs et mes frères en fussent privés, alors que mon seul mérite avait été d’être là au bon moment. Alors au fur et à mesure que je percevais ces bénédictions, je m’empressais de marmonner une incantation pour les partager avec ma fratrie… et ce n’est qu’alors que je me sentis bien.

Le Puîné me rappela à l’ordre en me signalant  qu’il était prêt et m’attendait ’’depuis un siècle pour aller ramasser tes poissons qui nagent hors de l’eau’’, se moqua-t-il … Il bougonnait comme d’habitude et ne cachait guère qu’il n’accordait que bien peu de crédit à la légende de mes soles arénicoles et de mes mulets uranoscopes !

Nous allâmes à l’oued à pied et du haut du promontoire qui y menait, je scrutai la surface de l’eau. Rien ! Pas un frisson, pas un frémissement, pas le moindre petit point argenté, pas plus de mulets uranoscopes que de beurre en broche ! De plus, la marée montante avait rempli le lit du cours d’eau et les berges ou s’ébrouaient naguère les soles n’étaient guère plus visibles ni accessibles. Je ne voulais même pas tourner la tête et regarder mon compagnon, car je savais qu’il allait m’invectiver d’abondance, ce qui n’est pas grave, mais risquer de discréditer mon récit et ternir ma gloire. Je sentais pourtant son regard charbonneux me transpercer de sa colère mais j’essayais de rester concentré sur mon observation : il n’y avait plus trace d’un quelconque phénomène anormal !… Ah j’avais l’air fin, je vous jure !…

Je le convainquis néanmoins d’aller y voir de plus près. Nous dévalâmes le promontoire et nous retrouvâmes sur la berge de l’oued. Effectivement, plus rien de rien, mais … ouf ! En amont, mon ami le vieux pêcheur était encore là, arrimant son incroyable pêche sur un vélomoteur de grosse cylindrée. Je traînai le Puîné jusqu’à lui et il m’accueillit avec un large sourire édenté, en me demandant si mes parents avaient été contents. J’affirmais que oui. Il me dit alors :

–      Ça y est ! Le miracle est fini, la marée est montée et l’eau de mer a lavé l’oued. L’eau s’est éclaircie et les poissons ont immédiatement disparu… Mais nous en avons bien profité et rendons-en grâce à notre Seigneur-Dieu si généreux.

mo’     

Publicités