gare à mon Parnasse

Je suis tout heureux ! Je l’ai enfin retrouvé ! Je le recherchais depuis si longtemps !

–              De quoi, de qui s’agit-il, mo’ ? De tes lunettes ? D’un objet quelconque ?

–              Non. Ce que je viens de retrouver après un bien long temps de recherche, c’est un poème perdu depuis fort longtemps dans les méandres  des mémoires ROM et RAM de mon disque dur.

Dieu ! Combien n’ai-je enragé et piétiné, combien d’amis poètes n’ai-je sollicités et soumis à la question ! Les indices que je fournissais étaient les suivants :

J’en ai un peu honte car en fait le poème en question n’est nullement une pièce lue au fin-fond d’un grimoire secret mais tout simplement un poème parnassien, dans lequel le poète soupirant se dit jaloux du réseau d’eau qui baigne le corps de sa belle …

Voilà, vous avez tous les éléments, cherchez donc, vous aussi ! Et bon courage …

Bon, un peu de discipline. Commençons par rafraîchir nos connaissances en rappelant ce que fut le mouvement artistique du Parnasse qui s’illustra dans la seconde moitié du XIXème siècle, très exactement de 1835, année de la publication du roman de Théophile Gautier,  Mademoiselle de Maupin à 1893, année de la publication du recueil de sonnets Les Trophées de José Maria de Heredia.

Tant qu’à faire, intéressons-nous à l’étymologie et à l’origine du mouvement parnassien : Le mont Parnassos est une montagne du centre de la Grèce, qui surplombe la cité de Delphes. Particulièrement vénéré dans l’Antiquité, il était consacré à la fois à Apollon, dieu grec du chant, de la musique et de la poésie et aux neuf Muses, dont il était l’une des deux résidences.

le mont Parnassos

Le Parnasse est donc ’’naturellement’ ’devenu le séjour symbolique des poètes, puis de la poésie elle-même. Lorsqu’après 1863, en France, il fut question de donner un titre au premier numéro d’une nouvelle revue de poésie, plusieurs noms furent proposés, mais c’est le Parnasse qui fut retenu.

Deux poètes ont particulièrement inspiré les idées des parnassiens, et ont même vu quelques-uns de leurs poèmes édités dans les recueils du Parnasse contemporain.

–         Théodore de Banville
–         Théophile Gautier

Les représentants les plus célèbres de ce mouvement furent :

–         Leconte de Lisle,
–         Catulle Mendès,
–         Sully Prudhomme,
–         José Maria de Heredia,
–         François Coppée,
–         Léon Dierx et
–         Louis Menard.

Parlant toujours du mouvement Parnassien, disons qu’il eut pour rôle de mettre bon ordre aux désordres et outrances des sentiments et du langage du Romantisme,  et fit de la forme, sa préoccupation majeure. Voici rappelés en 4 points, les fondamentaux du mouvement parnassien. Cette brillante analyse est due au site http://www.site-magister.com/parnasse.htm#ixzz2rOGfVtmP que l’on consultera pour approfondir l’approche et trouver des exemples illustratifs précis.

’’ 1.              Le Beau.

Profondément déçus dans leurs aspirations révolutionnaires, les Parnassiens ont manifesté le souci de sortir l’Art de l’arène politique et, plus généralement, des visées sociales que lui assignait le Romantisme. Leur célébration du Beau trouva dès lors un équivalent acceptable dans la beauté plastique de la statuaire hellénique, dont la chaste perfection, alliée au gage que lui donne la durée temporelle, s’oppose aux contingences de l’Histoire…

 2.              Le travail poétique.

La recherche d’une Beauté idéale et la place donnée au poète dans la société ne pouvaient manquer de générer une conception nouvelle du travail poétique. Celui-ci est assimilé par les Parnassiens à un effort acharné pour extraire de la matière la plus dure une forme impérissable… Le poète devient ainsi sculpteur ou ciseleur, préoccupé par la plastique plus que par l’Esprit…

3.       « L’Art pour l’Art ».

Dans le vieux débat du beau contre l’utile, les Parnassiens se sont prononcés, contre les Romantiques, pour l’absolue gratuité de l’art… C’est refuser l’engagement du poète dans les luttes sociales de son temps et rêver d’une utilité plus haute qui ne doive rien aux besoins immédiats…

4.        L’impersonnalité

Contre l’épanchement lyrique des Romantiques, jugé impudique et ridicule, les Parnassiens ont cultivé la distance et l’objectivité. «Le thème personnel et ses variations trop répétées ont épuisé l’attention», note Leconte de Lisle. Ceci conditionne la thématique parnassienne, volontiers tournée vers l’évocation des civilisations anciennes, les paysages pittoresques, la méditation philosophique ou scientifique.

…’’

lampe Tiffany

Au cours de ma recherche et dans mon reste de mémoire disponible, je me rappelais que le filet d’eau était celui d’une douche qui coule sur un corps. Le tout dit en termes parnassiens, c’est-à-dire ressemblants à un vitrail de Tiffany, le créateur américain qui, dans une seconde vie devint le marchand d’art dont on connait les prestigieux hôtels de ventes. Contemporain du Parnasse, il est le créateur du Verre Favrile particulièrement lumineux et iridescent qu’il a travaillé pour créer de splendides vitraux comme celui-ci-dessus.

Évoquez l’art du vitrail à propos des Parnassiens sans donner le magnifique sonnet éponyme de José Maria de Heredia serait impardonnable, alors le voici :

Vitrail

Cette verrière a vu dames et hauts barons
Étincelants d’azur, d’or, de flamme et de nacre,
Incliner, sous la dextre auguste qui consacre,
L’orgueil de leurs cimiers et de leurs chaperons ;

Lorsqu’ils allaient, au bruit du cor ou des clairons,
Ayant le glaive au poing, le gerfaut ou le sacre,
Vers la plaine ou le bois, Byzance ou Saint-Jean d’Acre,
Partir pour la croisade ou le vol des hérons.

Aujourd’hui, les seigneurs auprès des châtelaines,
Avec le lévrier à leurs longues poulaines,
S’allongent aux carreaux de marbre blanc et noir ;

Ils gisent là sans voix, sans geste et sans ouïe,
Et de leurs yeux de pierre ils regardent sans voir
La rose du vitrail toujours épanouie.

Le qualificatif le plus juste qui ait été utilisé à propos de la forme de la poésie parnassienne, c’est   »ULTRA-ESTHÉTIQUE » 

3 poètes

Dans le cadre de la recherche ci-dessus évoquée, j’ai lu et -ou- relu des œuvres entières des trois principaux poètes parnassiens, dont l’un est l’auteur présumé du poème recherché.

Trêve de suspens, j’ai fini par identifier le coupable. Voici comment :

ANACREON

En demandant à Monsieur Google de m’aider dans ma recherche par mots, il me servit – comme à son habitude, de généreuses rasades de documents plus ou moins utiles parmi lesquels, vers la 14ème ou 15ème  page, un semblant de piste ou frayait le dénommé Charles-Marie Leconte de Lisle … Cet helléniste distingué fut un traducteur de haute qualité auquel on doit une restitution célèbre de l’Odyssée d’Homère et des poèmes d’Anacréon sous le titre d’Odes Anacréontiques.

Poète important que cet Anacréon qui vécut durant la seconde moitié du VIe siècle av. J.-C. Il fut d’un des plus grands poètes lyriques grecs. Il se consacra principalement à la poésie amoureuse et à la poésie dite de banquet dont plus tard, les Arabes firent leurs délices.

La statue que lui consacrent les Athéniens le représente comme un poète inspiré par Dionysos, le dieu du vin. Le style d’Anacréon se caractérise par sa légèreté et son charme. Le vin est loué mais sans excès et l’amour est également mesuré. Ce style est rapidement devenu célèbre sous le qualificatif d’anacréontique.

’’Il s’agit d’une certaine philosophie de la vie: le parti-pris de ne considérer que les choses les plus agréables, les plus faciles, les voluptés légères, en assumant positivement leur caractère éphémère. Les poètes anacréontiques cultivent notamment, dans des formes brèves, un érotisme maniéré et une mythologie gracieuse; leur lyrisme amoureux est plus artiste que profondément vécu.’’

http://fr.wikipedia.org/wiki/Po%C3%A9sie_anacr%C3%A9ontique

Même dans la littérature française, l’anacréontisme, ce genre léger, n’est pas l’apanage des seuls poètes parnassiens. Ce fut particulièrement celui des poètes de La Pléiade, au XVIème siècle, notamment Rémy Belleau et Pierre de Ronsard (dont le Mignonne , allons voir si la rose … est un parfait exemple).

Revenons à notre enquête :

Parmi les odes d’Anacréon traduites par Leconte de Lisle, la XXème pièce s’intitule ’’Sur une jeune-fille’’. La voici :

La fille de Tantalos fut, dit-on, changée en rocher sur les montagnes des Phrygiens, et la fille de Pandion fut faite hirondelle et s’envola.

Mais moi, que je devienne miroir, afin que tu me regardes !

Que je sois ta tunique, ô jeune fille, afin que tu me portes !

Que je sois une eau pure, afin de laver ton corps ; une essence, pour te parfumer ; une écharpe, pour ton sein ; un collier de perles, pour ton cou ; une sandale, pour que tu me foules de ton pied !

Éclaircissements :

mort des enfants de Niobé

–    La fille de Tantalos, Tantale, roi de Phrygie, c’est Niobé, victime d’une malédiction sans nom –on lui tua, pour la corriger de son arrogance envers Apollon et Artémis, ses 7 fils et ses 7 filles d’un seul coup. Terrassée par la douleur, elle tomba à genoux et se mua en rocher. Ses larmes, impossibles à tarir, devinrent une source persistante.

Prokné

–    Prokné est la fille de Pandion, roi d’Athènes. Elle fut mariée à Térée, roi de Thrace. Elle resta avec lui longtemps heureuse et en eut un fils, Atys. Après bien des années, elle exprima le désir de revoir sa jeune sœur, Philomèle, restée dans la maison paternelle, et en fit part à son royal époux. Pour lui complaire, celui-ci alla lui-même demander à Pandion de permettre cette visite et promit de prendre grand soin de sa jeune belle-sœur. Le père accepta. Mais elle était tellement belle qu’en l’amenant auprès de sa sœur, Térée la viola et pour l’empêcher d’en rien dire, il lui fit couper la langue. La pauvre Philomèle fut même enfermée et placée sous bonne garde. De retour devant sa femme, Térée lui fit croire que sa sœur était morte durant le voyage. Philomèle ne sachant pas écrire, broda une tapisserie – ’’rébus’’ dirions-nous aujourd’hui – ou elle expliquait sa tragique mésaventure à sa sœur Prokné et s’arrangea pour la lui faire parvenir avec la complicité d’une servante prise de pitié. La sœur déchiffra parfaitement l’allégorie et alla délivrer sa sœur. Elle décida la pire vengeance que l’on puisse imaginer. Elle tua leur fils, Atys et le servit à manger à son époux. Après le repas, alors que le roi demanda qu’on lui amenât son fils, elle lui répondit : ’’ton fils est en toi’’ tout en en jetant la tête sur la table… Ivre de rage et de douleur, Térée se lança à la poursuite des deux femmes qui réussirent à lui échapper avant que des dieux compatissants ne les transforment tous en oiseaux. Térée devint une huppe, Prokné, un rossignol et Philomèle, une hirondelle.

–    Dans bien des versions de cette horrible histoire, on inverse les avatars des sœurs. Mais comment Philomèle aurait-elle pu devenir rossignol, oiseau qui chante toute la journée, alors qu’elle avait perdu la langue ?

Revenons à l’ode d’Anacréon : Dans la pièce citée ci-dessus, le poète s’adresse à l’objet de sa flamme et par le recours à la mythologie, évoque l’utilisation du transformisme par les dieux. Telle a été changée en rocher et telle autre en oiseau, mais moi, je souhaiterais être transformé en un de ces 7 objets prosaïques, ce qui me permettrait d’avoir accès inconditionnel à ton intimité :

avatars fantasmatiques

L’envie audacieuse et érotique d’être un habit pour sa belle est récurrente chez nombre de poètes, et l’a été de tout temps, en tous lieux. A la réflexion c’est cette obsession qui m’a peut-être fait rechercher le poème en question si longtemps.

Leconte de Lisle a réécrit cette ode d’Anacréon sous une forme revisitée du rondeau, cette pièce de 13 vers d’origine très probablement orientale, dont l’adaptation française est due à un autre poète ’’moderne’’, Clément Marot.

Juste en passant – hommage à W.A. Mozart et à Dave Brubeck  – outre l’allusion à l’origine orientale, que signifie l’expression ’’ALLA TURCA’’ : ’’A LA TURQUE, c’est-à-dire AVEC LA MANIERE’’…

Rondo à la turque
Wolfgang Amadeus Mozart 

Blue rondo a la turque
Dave Brubeck

Un dernier mot sur le mouvement Parnassien : Il s’illustra, comme dit, dans tous les arts. En musique, Claude Debussy est certainement le musicien le représentatif de ce mouvement qui, selon moi, se savait ‘’dispositif de transition’’ entre Romantisme et Impressionnisme. Peut-être y reviendrons-nous un de ces lundis ? Mais pour ne pas déborder notre propos, contentons-nous de donner une pièce de piano, typique de cet ‘’ultra-esthétisme’’ comme fut défini le Parnasse. Restons donc sur le ‘’rondo’’ :

 

Rondo Capricioso
Claude Debussy

Je pense avoir conduit le suspens à son ultime limite et vous offre ci-après le poème oublié et retrouvé. Dés après la signature du présent billet, je vais détaler comme un lièvre, persuadé que vos encyclopédiques cultures vont bien se moquer de mon oubli ou se dire, après lecture : Tout çà pour ça ?  Mais … voyez cela comme une parabole, je vous prie.

Le souhait

Du roi Phrygien la fille rebelle
Fut en noir rocher changée autrefois ;
La fière Prokné devint hirondelle,
Et d’un vol léger s’enfuit dans les bois.
Pour moi, que ne suis-je, ô chère maîtresse,
Le miroir heureux de te contempler,
Le lin qui te voile et qui te caresse,
L’eau que sur ton corps le bain fait couler,
Le réseau charmant qui contient et presse
Le ferme contour de ton jeune sein,
La perle, ornement de ton col que j’aime,
Ton parfum choisi, ta sandale même,
Pour être foulé de ton pied divin ! 

mo’

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