le jour de gloire

Dans les temps anciens ou se déroula ma studieuse jeunesse, à la fin de chaque année scolaire, les établissements que j’ai fréquentés organisaient une cérémonie de distribution des prix au cours de laquelle, nous, les élèves, écoutions d’innombrables discours auxquels nous ne comprenions pas grand-chose, avant la liturgique récitation des noms de ceux d’entre nous qui s’étaient distingués. Le palmarès de chaque classe était cité selon un ordre immuable :

–      Classe de :
–      Prix d’excellence :
–      Prix d’honneur :

Cette récitation commençait par le cours préparatoire, puis s’achevait par les CEP – Certificat d’Etudes Primaires, c’est-à-dire les élèves qui se destinaient aux matières les moins prestigieuses d’alors : la technologie, le commerce et la comptabilité !… Quelle revanche n’ont-elles pas prise, depuis !

De même pour le cycle secondaire, à la différence que la société civile de la ville – libraires, clubs de sport, grandes entreprises locales, périodiques divers, offraient des prix selon l’image qu’elles voulaient donner d’elles-mêmes :

Vigie marocaine et grand Hotel

–      Prix spécial offert par le quotidien du soir La Vigie Marocaine à l’élève qui s’est le plus distingué en Histoire : Monsieur Untel

–      Prix spécial offert par le Grand Hôtel de Fès à l’élève qui s’est le plus distingué en langue anglaise : Mademoiselle Untel

–      Prix spécial offert par Monsieur le Consul de France à Fès à l’élève qui s’est le plus distingué en dissertation française : Monsieur Untel

–      …etc.

Cinéma l'Empire Fès

Puis, une année, probablement pour des raisons budgétaires, toutes les écoles d’enseignement français de la Ville de Fès organisèrent une seule et même cérémonie de distribution des prix, les 3 ou quatre écoles primaires et le fameux Lycée Mixte de Fès.  La cérémonie était prévue un dimanche matin, dans le prestigieux cinéma L’Empire, le plus vaste et le plus luxueux de tous, en bas de l’Avenue de France.

Cette année-là, sans que ce fut le moins du monde une exception, tous les enfants de Madame notre Maman et de Monsieur notre Papa promettaient d’être cités, soit au titre de l’excellence, soit à celui de l’honneur ou de l’un ou l’autre des prix offerts par les généreux donateurs, que l’on appelle maintenant des ’’sponsors’’.

Inutile de dire l’agitation inouïe qui fut celle de la maison à partir de 6 heures du matin, le jour « J » : la file d’attente pour la salle de bain, puis la queue leu leu  pour recevoir de Maman les habits de cérémonie dont certains avaient été achetés pour l’occasion, puis ensuite, pour recevoir l’aspersion de l’eau de Cologne des grands jours et enfin pour le brossage des cheveux dont les légendaires tignasses des deux blondes explosives qui me servaient de sœurs.

Nous étions fins-prêts probablement deux heures à l’avance, les uns boitillant pour casser leurs chaussures neuves, les autres faisant très attention pour ne pas se salir et mangeant leurs tartines tête penchée en avant, enfin d’autres n’osant même pas bouger pour ne pas froisser les plis impeccables de leurs habits.

Environ une heure avant l’heure de la convocation, notre père apparut, lui également habillé pour la circonstance : élégant costume bleu-marine rayé et une cravate assortie du plus bel effet. Il passa sa troupe en revue, arrangea des cols, tira des manches et aplatit des mèches rebelles avant d’aller s’asseoir et allumer sa première pipe de la journée. Le tabac consumé, il vida son calumet, le rangea très méticuleusement et donna le signe du départ.

Mouvement de troupe et brouhaha, car nous nous mîmes – comme si le choix nous en était laissé, à choisir notre place dans la voiture :

–      Prem’s à côté de la portière droite !
–      Prem’s à la portière gauche
–      Prems’s devant !

Tu parles ! Gravé dans le marbre du règlement, l’ordre était immuable : Sur le siège arrière, à la portière gauche, il y avait notre frère aîné, à la portière droite, mo’, entre eux, le Puîné boudant bien évidemment, la blonde explosive et ’’œil de bottine’’. Sur le siège avant, près de la portière, l’autre blonde, la sœur aînée. Puis, entre elle et le chauffeur, Boule de Suif, la plus jeune des sœurettes. Aucune discussion possible, il en allait de la sécurité, donc impératif catégorique !

les 7 fleurs

Après la check-list d’usage, les membres du cabin-crew ayant déclaré que les flight-conditions étaient réunies, la nef américaine s’ébranla et cingla vers le Cinéma L’Empire, à l’autre bout du centre-ville.  Parking, évac. selon la procédure réglementaire, les grands s’assurant que les petits ne prenaient aucun risque et tout le monde se retrouva sur le trottoir, rapidement rejoints par le commandant de bord, notre père. Pendant que nous marchions vers l’entrée de la salle de cinématographie, son chapeau ne cessa de se soulever légèrement pour saluer les gens de sa connaissance, et il distribua de généreuses séries de sourires à droite et à gauche avant que nous n’accédions à la salle proprement dite, aux places indiquées sur un mystérieux ticket qu’il tenait en main. Nous fûmes installés, et attendîmes impatiemment le début de la cérémonie.

Un étrange Monsieur, que nous ne connaissions guère arriva pendant que la scène s’éclairait. Derrière une table genre tribunal populaire, siégeait un aréopage de mines plus que sérieuses, et chacun d’entre nous put y reconnaître, qui son institutrice ou son instituteur, qui son professeur principal, qui le directeur de son établissement. Le Monsieur debout devant le micro souhaita la bienvenue à l’assistance et annonça l’objet de la cérémonie : la remise des prix des établissements d’enseignement français.  Puis il alla s’asseoir parmi les autres et le directeur du premier établissement lui succéda au micro. Aidé de fiches, il commença la litanie des palmarès des petites classes.

abécédaire

A deux reprises, nous tressaillîmes car notre nom était cité. Celui de ’’Boule de Suif’’, puis d’ ’’œil  de Bottine’’. Papa demanda à l’aînée d’accompagner la première jusqu’à la scène où elle fut accueillie par un tonnerre d’applaudissements. Elle se sentit obligée de faire un bisou au présentateur qui plaisanta sur son immense science avant que le directeur de son école ne lui tende un grand livre de contes tout colorié.  On la dissuada de continuer sa distribution de bisous et elle redescendit un peu déçue, toute embarrassée par son grand livre. Elle courut vers nous et se jeta sur mon père, sous une nouvelle salve d’applaudissements des voisins de fauteuils.

les petites filles modeles

La seconde sœurette  était autrement mieux préparée aux mondanités et elle s’en fut recevoir son prix comme si elle avait défilé sur les podiums toute sa vie. Elle revint avec un livre un peu moins colorié et plus épais, un opus de prime importance de la Comtesse de Ségur dont le titre lui seyait particulièrement : Les Petites Filles modèles. Papa la souleva et lui donna un baiser en marmonnant quelque chose que je ne saisis pas. Une félicitation et où une bénédiction, certainement.

pauvre blaise

La récitation reprit et moins de cinq minutes plus tard, à nouveau, notre patronyme fut prononcé, appelant cette fois la blonde et intrépide sirène, comme déjà nommée en ces lieux. Elle y alla d’un pas décidé, sans complexe aucun, et reçut son prix en riant et esquissant une révérence à l’intention du présidium. Elle revint rapidement, embrassa Papa et après avoir reçu sa bénédiction, s’assit pour se mettre à lire ’’son livre’’ en ignorant le monde : le titre en était le touchant Pauvre Blaise de la même Comtesse de Ségur !

Papa toussotait de plaisir et des centaines d’yeux admiratifs commencèrent à le chercher pour l’identifier. Il n’en pouvait plus de bonheur et le cachait difficilement … Et  il n’était pas au bout de l’épreuve…

Les écoles primaires furent évacuées au pas de charge. L’on commença à s’intéresser enfin aux classes du secondaire et bien évidemment l’on commença par le palmarès de la Section Technique Féminine du Lycée Mixte de Fès.

STF

L’époque assumait sans complexe sa volonté de différenciation  des garçons et des filles. La blonde, aînée de mes sœurs, passa sa scolarité secondaire dans cette section. C’était une enfant modèle, belle, sage, appliquée, d’exquise éducation.   Elle était ma prédécesseure dans l’ordre héraldique et entrait dans l’adolescence avec des charmes pour le moins remarqués. Elle fut évidemment citée et applaudie chaudement et sur la scène on lui réserva un accueil tout de sourires et de hochements de tête approbateurs, admirant ses tresses parfaites, son sourire timide et sa mise vestimentaire qui, pour élégante qu’elle fût, n’en était pas moins stricte. Elle reçut une boîte à couture en bois et aussi un livre clairement intitulé  ’’Petite Encyclopédie de la Famille’’. Elle regagna sa place et embrassa notre père qui la félicita non sans préciser que sa récompense était somptueuse et à sa mesure de jeune-fille sage. Elle rosit d’émotion, s’assit et ne bougea plus.

le dernier des mohicans

Puis le présentateur arriva enfin à la section générale du Lycée Mixte de Fès et avertit que  n’allaient être cités pour chaque classe, que les prix d’excellence, les prix d’honneur et les prix des deux principales matières… Dans les premières classes, se trouvait la 6ème C, la lettre C indiquant qu’il s’agissait d’un enseignement général, comprenant une dose bien frappée de lettres classiques, dont le sacro-saint latin. Chez nous, les garçons ont tous trois fait du latin, puisque notre père en avait fait et s’était même, incroyable mais vrai, distingué en la matière. Parmi les élèves de cette classe, Messire Puîné qui s’apprêtait à faire savoir haut et fort que, comme il le dit si bien, ’’ben mon vieux, ce n’était pas facile, crois-moi’’ ! Il fut appelé à recueillir les félicitations et l’hommage de ce qui, plus tard, allait être connu sous le nom de Francophonie. Il répondit présent et alla grimper sur la scène en dodelinant sa grosse tête comme s’il allait jouer aux billes. Nous rîmes bien fort en le voyant engager un véritable dialogue sans fin avec son professeur principal qui lui remit le prix. Nous apprîmes par la suite que le professeur l’interrogeait sur le titre du livre reçu, Le Dernier des Mohicans de Fenimore Cooper. Non, répondit-il, ses indiens à lui étaient parqués dans les bandes dessinées, pas dans des livres de bibliothèque sérieux. Le professeur en rit et le félicita. Il revint nonchalamment, tenant quelque peu dédaigneusement le prix et lorsqu’avant de s’asseoir il embrassa notre père, je l’entendis dire, inénarrable, tel qu’en lui-même : ’’Pff ! Ils auraient pu se le garder, leur bouquin ! Un livre de cow-boys et d’Indiens, tu te rends compte !’’ Mon père esquissa un sourire et lui dit qu’il se trompait, qu’il s’agissait d’un livre d’histoire en fait,  avant de l’inciter à s’asseoir et à se taire… Le Puîné appuya sa bouderie et se mit à feuilleter l’ouvrage avant de le refermer bruyamment, attirant un regard réprobateur de Papa et de quelques voisins.

Zola

Je commençais à saliver de  plaisir, d’impatience et d’émotion, car je me savais au seuil de la gloire et de la reconnaissance. Allez, patience, encore la série des 5èmes et nous y serons. Sois sage, mon impatience, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais ton tour, le voici, il arrive. Le voilà, il est là : 

–      Classe de 4ème C :
–      … … … 
–      mo’ …  

Ah enfin ! Ben allons-y. Non, ne courons pas, doucement, savourons notre triomphe et allons en recueillir le témoignage à pas de sénateur, au contraire, grave et réfléchi. C’est le censeur du lycée qui me fit l’honneur de me remettre mon prix, composé de 3 ouvrages épais et bien charnus : 3 romans d’Emile Zola, peut-être les plus importants : L’assommoir, L’œuvre et L’argent. Edition de luxe, couvertures en carton renforcé rouge-brun. Ils étaient beaux, ils étaient grands, ils étaient lourds et moi, j’étais heureux. Je les pris et remerciai avec de respectueux hochements de tête le présentateur, le censeur, les membres de la commission, le public et là-bas, quelque part au milieu de la salle, l’auteur de mes jours. Je descendis les marches et avançai dans l’allée, faisant mine de ployer sous le poids des livres que je serrais contre ma poitrine pour en exagérer le poids. J’arrivai devant mon père qui était extrêmement ému et me demanda de l’embrasser. Je le fis en serrant encore plus fort mes livres et juste après, en regagnant ma place trois sièges plus loin, je le vis sortir son mouchoir, soulever ses lunettes et s’essuyer les yeux, sans un mot, sans même un son.

Les années d'illusion...

Un petit quart d’heure plus tard, ce fut la classe des Math-élem. Comme nous disions pour mathématiques élémentaire, où officiait sa seigneurie Monsieur l’aîné de notre famille, sérieux, respecté, quelque peu éloigné de nous par ses 4 années de plus, qui avait d’ailleurs autorité sur tous les autres, par décision de notre père et qui, à l’occasion, ne manquait pas d’exercer cette autorité. Mais bien franchement, il était alors bien plus préoccupé par ses études et par les ombres et lumières des jeunes filles en fleur que par l’éducation de ses sœurs et frères.

Il fut également appelé et très injustement, s’agissant d’une terminale, il fut applaudi très fort. Il alla tranquillement recueillir le témoignage de son excellent travail : un roman de Cronin qui faisait encore fureur quoique datant de 20 ans et qui était même considéré comme un ’’MUST’’ des lectures de l’adolescence sérieuse, car il raconte une bien belle leçon de courage … L’ouvrage était tout enrubanné et fleurait bon le sérieux… Notre aîné réduisit son passage sur scène à sa plus simple expression et revient tranquillement, embrassa le Père et s’assit sobrement.

Quasiment tous les yeux de la salle se retournèrent vers celui-ci, dont le nom avait été cité à 7 reprises. Le héros du jour en était fier, mais néanmoins gêné et sans qu’il bougeât ou exprimât la moindre émotion, je jure avoir vu rouler sur ses joues deux larmes échappées à son infinie pudeur. C’est ce jour-là et à ce prix, que j’appris que l’on pouvait pleurer de bonheur et lui, était vraiement heureux, même si cela provoqua en moi une gêne que j’étais bien incapable d’expliquer. Papa en pleurs ! Décidément j’aurais tout vu…

Le reste de la cérémonie fut de la même qualité et reste à ce jour pour moi d’une immense valeur symbolique :

Deux élèves se partagèrent quasiment tous les prix des sponsors externes et leurs noms furent cités une infinité de fois. Il s’agissait d’élèves de Terminale Scientifique, ’’anormalement doués’’, de ce genre d’intelligence qui oblige les professeurs à inventer des notes supérieures à la note maximale, du genre 24/20 , et même un 27 sur 20 qui n’est pas près de s’effacer de ma mémoire…

Ces garçons formaient une véritable image de conte : L’un était Musulman et l’autre Juif. Tous deux étaient de familles extrêmement pauvres et je me rappelle particulièrement le premier avec ses pantalons de ‘’golf’’ en tissu léger et ses sandales sans chaussettes dans le rugueux hiver de Fès, souriant vaguement et parfaitement conscient d’être quelque peu atypique. Il s’appelait, je maquille très légèrement,  Mesnaoui Hamid. Le second avait d’immenses hublots devant les yeux, toujours mal fagoté, le corps dégingandé et tout brinquebalant. Il était également toujours souriant et doux comme un agneau. Il s’appelait, je maquille légèrement également, Baruck Isaac. Les deux étaient premiers ex-æquo partout même en éducation physique ou ils étaient également ex-aequo mais dans la nullité … Par la suite, nous avions appris que les deux entrèrent par la plus grande porte à l’Ecole Polytechnique de Paris, qui était alors, peut-être la  plus prestigieuse école du monde. Que sont-ils devenus ? Hélas pas des travailleurs de la paix, non, mais happés par leurs chapelles respectives, ces deux camarades de classe sont devenus ennemis et sont entrés dans un anonymat lamentable. Leurs noms résonnent encore dans mes oreilles et seuls eux, ce jour-là purent rivaliser avec la Gloire de mon Père

La cérémonie de remise des prix prit fin, les lumières de la salle du cinéma L’Empire s’allumèrent et pendant une demi-heure, dans le hall d’entrée, mon père reçut les chaudes félicitations de ses connaissances et même d’inconnus qui vinrent lui dire leur admiration pour l’exemplarité de l’éducation de sa progéniture… Le pauvre Papa ne cessa de lutter désespérément contre ces larmes intempestives qui avaient juré, ce jour-là, de forcer sa pudeur et son flegme.

Nous regagnâmes péniblement notre luxueuse berline, chargés comme les chameaux d’une caravane magique, de nos prix rutilants. Papa reprit ses esprits et enfin la joie transparut sur son visage et dans son humeur. Il demanda, taquin et malicieux à notre aîné si d’après lui nous avions mérité une surprise exceptionnelle pour récompenser nos résultats. Le Puîné, ne perdant jamais une occasion de se laisser aller, lança un indiscret : ’’ Ah ben ça, c’est la meilleure, alors ! Qu’est-ce qu’il lui faut ?’’ Il eut droit à un simple regard de réprobation du grand chef et à un coup de coude de ma part, l’invitant à voix basse à ’’fermer sa gueule’’… Le beau navire, arrivé au rond-point de La Renaissance, alors centre géométrique de la Ville Nouvelle, vira à tribord – à droite pour les terriens, avant de s’immobiliser une centaine de mètres plus haut.

sodas

On nous enjoignit de descendre et de traverser la chaussée pour accéder à … La Royale,  la plus belle et la plus grande pâtisserie de Fès ou nous fûmes invités à nous attabler et à commander un  »apéritif ». Chacun commanda un soda, en essayant de se remémorer quelles marques offraient les bouteilles les plus grandes…

oublie

Le Puîné, lui, se distingua comme toujours et commanda une crème glacée à trois parfums et bien grosse, qu’on lui servit dans une oublie de gaufrette … Je n’avais pas osé en commander et là, en vérité, je salivais d’envie … Mais il n’eut aucune pitié et ne m’en offrit pas une miette !…

gâteau russe...

Avant de partir, Papa et la blonde aînée allèrent au comptoir de service et choisirent un immense gâteau russe, notre gâteau préféré, pour… 15 personnes. Sur le chemin du retour, il nous ordonna d’aller, dès notre arrivée, embrasser notre Maman et lui montrer les trophées gagnés à la sueur de nos petits fronts. Ce que nous fîmes bien évidemment, enfants sages que nous avons toujours été et n’avons jamais cessé d’être…

mo’

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