el ruisenor

L’ancienne route menant à Agadir était interminable. On l’appelait faussement la route côtière. Elle ne l’était que par intermittence. C’était une route nationale, traversant les reliefs perturbés de la côte mais de Casablanca, on ne voyait l’océan que sur moins de 100 kilomètres. Elle était étroite, encombrée jusqu’à El Jadida, plaisante jusqu’à Safi, épouvantable jusqu’à Essaouira, spectaculaire et riante lorsqu’il ne restait que 80 kilomètres pour arriver à Agadir. Elle comportait des virages importants, comme celui dénommé le Toboggan, en surplomb d’Imsouane et qui est  réellement un toboggan, puisqu’il s’agit d’une longue rampe très inclinée sur laquelle on peut glisser, car les camions qui ravitaillent en continu les usines de conserve de la région y laissaient échapper l’huile du poisson transporté.

La circulation y était de ce fait ralentie. Elle devenait quasiment impossible les jours de pluie. Pas de dépassement possible. Le voyage durait plus de 6 heures, quelle que fut la vitesse mise en œuvre.

Mais ce jour précis dont je vous parle, la durée du voyage fut brève, car, comme dit Albert Einstein expliquant la notion plus qu’abstraite de la  »Relativité » : « Placez votre  main sur un poêle une minute et ça vous semble durer une heure. Asseyez-vous auprès d’une jolie fille une heure et ça vous semble durer une minute. C’est ça la relativité.  » … Ayant fait l’expérience, je confirme la véracité de la Théorie de la Relativité, donc que l’immense physicien avait raison…

conquistador

Et pour cause, à côté de moi, il y avait une magnifique jeune femme, blonde comme les blés et belle comme le jour. Elle sortait d’un douloureux divorce et était au Maroc en convalescence. Habitant à Barcelone mais originaire de Grenade, elle revendiquait haut et fort sa part de sang mêlé, judéo-arabe. Elle était issue de l’une des plus prestigieuses familles d’Espagne, celle d’un Conquistador qui s’était illustré en Amérique du Sud.

virna lisi

Une femme en reconstruction est fragile, c’est sûr, mais je jure que je ne fus pour rien dans l’intérêt foudroyant qu’elle me témoigna à la seconde-même ou nous nous vîmes, pour la première fois, à l’aéroport de CasablancaAnfa. Elle était là avec un de mes clients qui, par amitié pour le couple défait, avait accepté de lui servir de chaperon… Façon de parler car, qui l’en blâmerait, ’’l’ami’’ s’était avéré plus pressant que présent. Pas du tout à l’aise dans cette situation vaudevillesque, au cours de l’un de nos très rares apartés et dans la langue castillane qui était alors la mienne, celle apprise dans les ports, je fis comprendre à la belle dame que comme elle était venue au bras d’un ami, et même si elle me jurait n’avoir aucun rapport personnel avec lui, il n’était pas question que je l’écoute même, quel que pût être mon intérêt pour elle. J’ajoutais très honnêtement que si un jour elle revenait au Maroc seule et libre, je me ferai un plaisir de partager avec elle …

Je connaissais alors mal la psychologie de la femme amoureuse … Elle ne me le fit pas répéter et mit tout en œuvre pour que le voyage durât le moins longtemps possible. Une fois en Espagne, sans même retourner chez elle à Barcelone, elle reprit un vol qui la ramena au Maroc, me laissant éberlué et complètement abasourdi par l’ampleur du désastre que j’avais bien involontairement provoqué.

A partir de ce jour où elle revint, nous partageâmes plusieurs années de vie commune, ponctuées d’allées et venues chez elle et d’innombrables déplacements partout où mon activité l’exigeait. C’était une bien belle personne chez laquelle, ce qui est rare, l’intérieur est encore plus beau que l’extérieur lequel était vraiment très beau ! Mais … alors que j’étais encore un benêt se prenant pour un caïd, elle était deux fois maman et avait les pieds fortement enracinés ailleurs…

Le voyage dont il est question intervint à son retour et donc au début de notre liaison. Ce moment-là fut pour elle l’occasion de ’’tout me dire’’, passé, présent et futur …  mais par chansons interposées…

La Pradera

Eh oui, en plus de sa grande beauté, elle chantait divinement bien et pour ce faire, elle avait été gratifiée d’une voix de rossignol : pure, riche et souple, capable d’écarts toniques incroyables. Elle ne se contentait pas d’imiter, mais interprétait les chansons qui lui plaisaient. Elle connaissait le répertoire espagnol moderne de la première à la dernière note. Ce jour-là, elle choisit, pour me dire ce qu’elle voulait, de me faire découvrir la grande, l’immense Maria Dolorès Pradera, un peu l’équivalente d’une Edith Piaf ou d’une Amalia Rodrigues dans leurs pays respectifs.

Disons néanmoins, sans le moindre désir de polémiquer, que la chanteuse espagnole a ceci de particulier qu’elle fut d’abord une actrice de théâtre, puis de cinéma avant d’arriver dans le monde de la musique, avec un bonheur égal en toutes ces disciplines. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’elle a souvent composé elle-même ses chansons, seule ou en collaboration avec d’autres artistes de toute l’Hispanité. Elle devint non seulement la voix de l’Espagne, mais du Monde Ibérique. Elle habita d’ailleurs très jeune au Chili.

La Pradera est aujourd’hui âgée de 90 ans. Sa production musicale est très vaste et elle a remporté pas moins de 30 disques d’or et d’innombrables prix, médailles, distinctions et citations ont par ailleurs récompensé son travail.

Assurément une grande dame de la scène. Un exemple de sa modestie et de sa classe, elle qui domine d’une ou deux têtes les domaines où elle illustre son talent : Elle est venue au Maroc en 2008 pour chanter modestement dans une commémoration officielle. Voici ce qu’elle a notamment déclaré :

’’… Je serais disposée à travailler avec tout artiste marocain qui le souhaite, quel que soit son style de musique. J’apprécie tout particulièrement les voix féminines marocaines : elles sont fortes et merveilleuses.’’…

rossignol chantant

Arrivons enfin au ‘’message’’ composé par la Belle Grenadine pour les beaux yeux du signataire. Ainsi elle parla et chanta : …

« Te rends-tu compte ? Trois pas sur le chemin de la liberté et me voici à nouveau pieds et poings liés par l’amour !…

Fallaste Corazon

Maria Dolores Pradera

La vida es la ruleta
En que apostamos todos
Y a ti te había tocado
No más la de ganar.
Pero hoy tu buena suerte
La espalda te ha volteado, ¡
Fallaste corazón!
No vuelvas a apostar.

Cuco Sanchez, Compositeur mexicain

La vie est un jeu de hasard
Auquel nous jouons tous
Et toi ton lot
Etait de gagner toujours
Mais aujourd’hui, ta bonne étoile
T’a tourné le dos
Tu as failli, mon cœur !
Ne t’amuse plus à parier.

Je devine fort bien que tu vas peser lourdement dans ma vie, et je jure que dans un premier réflexe, j’ai essayé – en vain, je l’avoue – de t’oublier. …

Procure olvidarte

Maria Dolores Pradera

Lo que haría…
Por que estuvieras tu,
Por que siguieras tu conmigo.
Lo que haría…
Por no sentirme así,
Por no vivir así… perdida.
Lo que haría…
Por que estuvieras tu,
Por que siguieras tu conmigo.
Lo que haría…
Por no sentirme así,
Por no vivir así… perdida.

Maria Dolores Pradera y Sergio Dalma

Que ne ferais-je …
Pour que ce soit toi,
Pour que ce soit toi qui me suives,
Que ne ferais-je…
Pour ne pas me sentir ainsi,
Pour ne pas vivre ainsi, complètement perdue
Que ne ferais-je
Pour que ce soit toi qui me suives
Pour ne pas me sentir ainsi,
Pour ne pas vivre complètement perdue.

Mon rang social, ma position, mon monde, je les ai bravés sans la moindre hésitation, par amour pour toi, mais le fier sang ibérique pèse néanmoins en moi, de tout son poids…

Que nadie sepa mi suffrir

Maria Dolores Pradera 

Amor de mis amores si dejaste de quererme,
No hay cuidado que la gente de eso no se enterará,
Que gano con decir que tu amor cambió mi suerte,
Se burlarán de mí, que nadie sepa mi sufrir.

Angel Cabral,  Compositeur argentin

Amour de mes amours, si tu as cessé de m’aimer,
Il n’y a pas de prudence à avoir, les gens ne s’en apercevront pas
Que gagnerais-je à dire que ton amour a été ma chance,
Les gens se moqueront de moi, que personne ne sache ma souffrance.

Tu sais, je donne beaucoup, tout en fait, mais attention, à bon entendeur, salut ! Non ce n’est pas une menace, je ne sais pas menacer, c’est un simple avertissement…

Cariño malo

Maria Dolores Pradera 

Hoy, después de nuestro adiós
He vuelto a verte cariño malo
Y se ve por tu reír
Que aún no sabes
Cuanto he llorado
Soy sincero al confesar
Que aún te quiero, cariño malo
Sin embargo por tu error
Todo lo nuestro se ha terminado

Augusto Armando Polo Campos, Compositeur Péruvien

Ce jour, après notre « Adieu »
Je t’ai revu, méchant amour
Et j’ai compris à ton rire
Que tu ne sais même pas combien j’ai pleuré
Je suis sincère en avouant
Que même en t’aimant, méchant amour
Quoi qu’il en soit, par ta faute
Notre romance est terminée. 

Pourras-tu supporter toute ma fougue ? M’épargneras-tu la torture et la honte ?

La noche de mi mal

Maria Dolores Pradera

No quiero ni volver a oir tu nombre
No quiero ni saber a donde vas
Así me lo dijiste aquella noche
Aquella negra noche de mi mal.
Jose Alfredo Jimenez
Compositeur mexicain
 »Je ne veux même plus entendre ton nom
Ni savoir où tu vas »
Ainsi me l’avais-tu dit cette nuit
Cette nuit noire de ma souffrance

J’accepte par contre la délicieuse torture de l’amour …

Fuego Lento

Maria Dolores Pradera 

Hay fuego lento
Fuego de amor encendido
Como se va llevandola
Arena el rio,
La arena el rio
Haci se va llevando
Tu amor el mio,
Tu amor el mio
Hay fuego lento
Fuego de amor encendido

Maria Dolores Pradera ( ?)

Ce petit feu
Ce feu d’amour allumé
Comme le fleuve charrie le sable
Ainsi ton amour charrie le mien
Ton amour charrie le mien
Ce petit feu
Ce feu d’amour allumé…

Tu sais, je crois que je suis heureuse ! … Voilà ce que je voulais te dire … »

Amaneci otra vez entre tus brazos

Maria Dolores Pradera

 

Amanecí otra vez entre tus brazos,
y desperté llorando de alegría
me cobijé la cara con tus manos,
para seguirte amando todavía
te despertasté tu, casi dormido,
me querías decir no se que cosas
pero callé tu boca con mis besos,
y asi pasaron muchas, muchas horas

Jimenez Jose Alfredo

Je me suis à nouveau réveillée 
Entre tes bras
Pleurant
De bonheur
J’ai placé mon visage
Entre tes mains
Pour continuer à t’aimer.
Encore tout endormi,
Tu voulais me dire je ne sais quoi
Mais j’ai clos tes lèvres
Avec mes baisers,
Et ainsi passèrent beaucoup,
Beaucoup d’heures… 

baie d'Agadir

Alors que s’évanouissaient les dernières notes de la … centième … chanson de ce concert exceptionnel, comme au théâtre, un rideau de rochers s’écarta pour nous offrir la vue mirifique de la baie d’Agadir, en grande tenue bleu et or. La splendide fille de la Méditerranée resta bouche-bée devant l’immensité de la plage et s’étonna grandement du fait que telle splendeur fût ainsi préservée alors que chez elle, il y avait déjà tout au long du littoral autant de mètres cubes de béton que de grains de sable … C’était il y a fort longtemps…

mo’ 

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