DEUXIÈME SEMAINE

 

hypocondrie

L’homme a pourtant tout pour être sympathique, mais hélas, il n’en est pas moins insupportable ! Il est hypocondriaque !

Non pas qu’il impose aux autres les manifestations de ses angoisses ou de ses appréhensions, il est trop bien-élevé pour cela. Par contre on ne peut s’empêcher de souffrir autant que lui à le voir se ronger les sangs lorsqu’il ose faire le moindre écart de régime. C’est mon ami et je souffre de ne pouvoir lui venir en aide.

L’hypocondrie consiste à se croire malade, à partir d’une invention ou d’une exagération de symptômes bénins. Malade imaginaire, l’hypocondriaque peut nourrir une telle crainte de sa condition… qu’il en tombe vraiment malade !

les hypocondres

L’étymologie du mot « hypocondriaque » est un poème en soi : Dans le corps humain, les hypocondres sont les deux régions de l’abdomen situées directement sous le diaphragme.

Comment ce mot en est-il arrivé à désigner la maladie imaginaire ?

’’Le terme « mélancolie hypocondriaque » concernait à l’origine des individus ayant des douleurs dans la zone située sous le cartilage des côtes – partie du corps appelée les hypocondres, qui ne pouvait être palpée par les médecins. La connaissance du corps humain étant alors peu développée, ils étaient donc pris pour des individus souffrant d’une maladie fictive. Ces douleurs étaient très souvent dues à des coliques vésiculaires, ou des calculs biliaires. Des individus souffrant de ces calculs allaient chez les médecins qui, incapables de palper ou d’observer sous cette masse osseuse et cartilagineuse que sont les côtes, ne voyaient rien d’anormal.’’ http://fr.wikipedia.org/wiki/Hypocondrie

Donc, à l’origine, c’est une déficience de la science médicale  qui a créé le concept d’hypochondrie. En réponse, il semble que, s’appuyant sur cet aveu d’ignorance, les hypochondriaques aient développé une défense cohérente de leurs convictions, un peu comme s’ils demandaient que l’on prît acte dudit aveu d’ignorance pour les laisser s’inquiéter en paix !…

Aujourd’hui, l’hypocondriaque est donc l’être humain persuadé qu’il est atteint d’une maladie, et pas n’importe laquelle, une maladie grave, du type incurable, de préférence !

Je Ne Suis Pas Bien Portant- Gaston Ouvrard

Revenons à mon ami ! Il va chez le médecin et s’il se sent bien le temps de la consultation – car il croit que durant ce temps, il ne peut rien lui arriver, lorsqu’il en sort, la machine à dramatiser se remet en marche et élabore des scénarios allant du délire pur et simple à l’humour le plus loufoque.

Si tel praticien a le malheur de sous-entendre qu’il n’a absolument rien, alors mon ami le changera, tout convaincu qu’il est que sa terrible maladie a été occultée, par incompétence ou par légèreté, ou pire, par souci de lui épargner un choc.

Il ne fait aucun doute pour lui que la bonne santé est un leurre qui nous est lancé par la maladie, tout comme le Docteur Knock de la pièce de théâtre éponyme de Jules Romains qui y affirme :

« La santé est un état précaire qui ne laisse présager rien de bon. »

Hypocondriaque criminel

Mon pauvre ami ! Son hypocondrie affecte toutes les composantes de sa vie : familiale, sociale et professionnelle. Elle se manifeste par le stress quasi permanent, l’anxiété, la dépression, des moments de véritable panique, et va jusqu’à la dépression pure et simple avant de provoquer ainsi … de vrais problèmes de santé qui eux, n’ont alors rien de mythique.

Il faut le voir se replier sur lui-même pour un soliloque relevant du congrès médical après une simple quinte de toux. Il faut le voir chercher discrètement, chaque fois qu’il y pense, c’est-à-dire très souvent, le rythme de son pouls à son poignet, sous la manchette de sa chemise.  Il faut le voir grimacer chaque fois que son pauvre corps a le malheur d’émettre la moindre manifestation de douleur, fut-ce une simple crampe … Il entre comme dit en congrès avec lui-même et se met à développer les hypothèses les plus farfelues qui soient sur les origines, forcément graves, de ces toutes petites manifestations …

Il est – bien évidemment – un client de choix pour son pharmacien et surtout pour les serveurs du comptoir de l’officine, auxquels il rend visite au moins une fois par jour et demande, d’un air de ne pas en avoir l’air … ’’quelque chose d’efficace’’ contre … tel ou tel mal, car, précise-t-il, ’’je ne sais pas ce que j’ai, mais’’  … etc., etc.

Il débite doctement l’une de ses citations favorites, extraite de la pièce de théâtre plus haut citée. Parlant des gens normaux, il n’hésite pas à prétendre que … :

« … leur tort, c’est de dormir, dans une sécurité trompeuse dont les réveille trop tard le coup de foudre de la maladie. »

Comment ne pas être attristé de voir un ami entrer dans ce cercle infernal de l’hypocondrie ? Elle n’est pourtant pas rare puisqu’elle frappe les hommes autant que les femmes. Elle peut avoir pour facteur déclenchant un événement majeur dans l’entourage, comme la maladie ou la disparition brutale d’un proche.

Beaucoup prétendent très sérieusement que l’un des accélérateurs de l’hypocondrie est … la sécurité sociale ! On peut ne pas aller au travail, on est quand même payé. Mais après, il faut s’inventer une raison de s’absenter, et c’est là que commence le processus.

la ronde de l'hypocondrie

Autre stimulus de l’hypocondrie : l’industrie pharmaceutique. Etant l’une des plus riches, elle dispose de moyens colossaux et de lobbies aux pouvoirs à peine imaginables qui lui permettent de communiquer en permanence et sous toutes les formes, au point qu’elle semble nous avoir fait admettre que dans notre vie, l’anormalité n’est pas la maladie, mais au contraire, la bonne santé. C’est simple, elle a fait sa devise de l’inénarrable assertion dudit Docteur Knock :

«  Les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent » …

Il faut savoir qu’une étude menée récemment en France  a montré que pas loin de 10% des consultations en médecine générale sont sans aucun objet réel. N’est-ce pas la preuve que l’hypocondrie est assurément la maladie la plus répandue ? Fred Metcalf, écrivain anglais né en 1912, notait : « L’hypocondrie est la seule maladie que les hypocondriaques croient qu’ils n’ont pas.  »

L’hypocondrie apparaîtrait dans l’enfance, mais son évolution est très variable : certains patients connaissent une crise limitée à quelques mois, voire quelques années, puis ils retrouvent l’équilibre. D’autres restent durablement prisonniers de leurs imaginaires maladies.

Sujets d’étude ou parfois de moquerie, la maladie, le malade et la phobie de la maladie ont suscité de tout temps une abondante littérature à peu près partout dans le monde, et, même si sa caractérisation est ’’relativement récente’’ :

Esculape

Dans une brillante communication faite au sujet de « La veine hypocondriaque dans la littérature grecque ancienne et byzantine », l’auteur, Corinne JOUANNO, Professeur de langue et littérature grecques à l’Université de Caen, balaie de son immense savoir les littératures grecque et byzantine et mentionne les textes ayant un rapport avec le concept d’hypocondrie. Il s’avère que ce concept, décrit pour la première fois à la fin du IV ème siècle avant JC par Dioclès de Caryste   désignait à la base une maladie bien réelle, une sorte d’ ’’affection de l’estomac’’ qui s’accompagnait d’une série de désagréments pas très ragoûtants. Cette communication peut être lue en suivant ce lien :

http://www.unicaen.fr/puc/ecrire/revues/kentron/kentron18/k1808jouanno.pdf .

Ar-Razi

Avant de s’endormir pour une bien longue nuit, la civilisation arabo-musulmane a brillé des feux que l’on sait. Elle a été notamment la courroie de transmission de la pensée grecque vers l’Occident. Elle s’est intéressée à tous les sujets préoccupant l’homme à tous les plans et donc, a fortiori à la psychologie. Dans cette discipline, un des thèmes récurrents est la mélancolie sous toutes ses formes.

Ainsi, « l’hypocondrie est l’une des formes de la mélancolie : on croit être malade alors qu’on est en bonne santé, et cette conviction nous rend malade. En sorte que la mélancolie est une maladie de l’imagination : comme les autres maladies de l’âme, c’est une maladie du cerveau. Les médecins arabes vont d’ailleurs très loin dans la localisation de ces maladies, sur une carte du cerveau héritée de Galien… L’âme, définie par Ishâq … se divise en trois parties : la pensée, l’imagination, et la mémoire. Pour Ishâq, la mélancolie touche cette seconde faculté. Au contraire … Al-Razi/Rhazès définit la mélancolie comme une maladie de la pensée : on en souffre quand on réfléchit trop. Il cite ainsi le cas d’un patient angoissé à force de se demander si Dieu existe : Al-Razi … le rassure en disant que la plupart des gens intelligents se posent les mêmes questions.»

http://www.lesclesdumoyenorient.com/La-melancolie-dans-la-medecine.html

Acupuncture

Depuis des temps immémoriaux, les Chinois considèrent l’hypocondrie comme une maladie à part entière et la soignent par l’acupuncture. Ils sont en tout cas avertis contre la surmédicalisation et je trouve quant à moi fabuleusement approprié leur enseignement de la mesure, de la tempérance et de la frugalité. Je trouve particulièrement juste leur dicton qui dit que

« …le tiers de ce que nous mangeons nous profite, alors que les deux autres tiers profitent à nos médecins. »

Molière

En France, la littérature traitant de l’hypocondrie a culminé avec Le Malade Imaginaire de Molière au XVIIème siècle et Knock ou le triomphe de la médecine de Jules Romains au XXème siècle.

La première œuvre est, en dit-on, la satire de notre peur de la mort. Pour cela, on se moque des médecins, leur goût abusif pour le verbiage ésotérique qui les fait passer pour savants, et leurs accoutrements qui suffisent bien souvent pour leur déférer le titre de docteurs. Cette œuvre est particulière, car c’est en en interprétant le rôle principal lors de la quatrième représentation que Molière, réellement malade, lui, tomba dans le coma qui l’emporta moins de 24 heures après.

Il avait pourtant voulu conjurer le sort en parsemant son œuvre de déclarations inattendues telle celle-ci :

« Presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies. »

Knock Louis Jouvet

Knock au théâtre avec Louis Jouvet dans le rôle principal

Pour bien saisir tous les sens de la seconde œuvre, Knock, il faut noter ce qui suit :

« Cette comédie est écrite en 1923, à une époque où l’emprise de la publicité intensive sur le modèle d’outre-Atlantique commence à gagner l’Europe. L’idée de l’appliquer au domaine de la médecine relevait, alors, de l’effet comique. Au-delà de l’aspect comique, un autre point de vue est possible. En effet, en 1922 sort un film de Murnau « Nosferatu le vampire« . Dans ce film, l’employé du Comte Orlock (Nosferatu) se nomme Knock. Nosferatu voyage sur un bateau, dont il décime l’équipage, tout en amenant la peste. Dans la pièce de Jules Romains, Knock commence à exercer sur un bateau dont tout l’équipage devient malade. Dans une des scènes finales de la comédie, nous voyons l’ensemble des malades accompagner le docteur Parpalaid à sa chambre, en le suivant dans l’escalier avec un air penchant plus vers le film d’horreur que vers le comique. Le comble étant atteint sans doute lorsque Knock indique dans la scène IX:

« Que voulez-vous, cela se fait un peu malgré moi. Dès que je suis en présence de quelqu’un, je ne puis m’empêcher qu’un diagnostic s’ébauche en moi… même si c’est parfaitement inutile et hors de propos. À ce point que, depuis quelque temps, j’évite de me regarder dans la glace »

A cet instant, Knock est à côté d’un miroir, mais se retourne dans l’autre sens, pour ne pas s’y voir.

Dans ce contexte, la phrase suivante de Knock prend un sens particulier :

« Car leur tort, c’est de dormir, dans une sécurité trompeuse dont les réveille trop tard le coup de foudre de la maladie »

http://fr.wikipedia.org/wiki/Knock_ou_le_Triomphe_de_la_m%C3%A9decine

Parmi les nombreuses perles de la pièce ajoutons également celle-ci :

« La santé n’est qu’un mot, qu’il n’y aurait aucun inconvénient à rayer de notre vocabulaire. Pour ma part, je ne connais que des gens plus ou moins atteints de maladies plus ou moins nombreuses à évolution plus ou moins rapide. »

A côté de ces deux monuments de la littérature française, moins connus mais intéressantes, notons quelques sentences occidentales bien frappées :

De l’écrivain et essayiste Jésuite espagnol du XVIIème siècle, Baltasar Gracian y Morales :

« Le remède au mal consiste parfois à oublier le mal et à oublier le remède.  »

De l’inénarrable journaliste et dramaturge français Alfred Capus 1857-1922 :

« Soyons optimistes : la médecine a découvert beaucoup plus de remèdes qu’il n’y a de maux. »

D’un personnage d’Edmond et Jules de Goncourt, XIXème siècle :

 « Se soigner ? A quoi bon ? Je durerai peut-être moins que mes maladies.  »

Du philosophe français Léon Brunschvicg 1869 -1944 :

« Si l’on tient à sa santé, lire un dictionnaire de médecine : on s’estimera heureux si l’on peut réussir à ne mourir que d’une seule maladie à la fois.  »

Du scénariste français Albert Willemetz 1887-1964

« Aujourd’hui, tous les gens ont la maladie de se soigner.  »,

Du journaliste et romancier italo-cubain  Italo Calvino 1923-1985 :

« La maladie est une conviction… »

Antonin Artaud

Et enfin, d’Antonin Artaud 1896-1948, écrivain, essayiste, dessinateur et poète français, qui a tenté de transformer de fond en comble la littérature, le théâtre et le cinéma, par la poésie, la mise en scène, la drogue, les pèlerinages, le dessin et la radio, étant lui-même sujet à de terribles et incessants maux de tête qui lui firent subir de multiples électrochocs et interné durant neuf années :

« La médecine est née du mal, si elle n’est pas née de la maladie et si elle a, au contraire, provoqué et créé de toutes pièces le malade pour se donner une raison d’être.  »

Après cela, comment en vouloir à mon ami qui n’est donc qu’une des innombrables victimes collatérales de la médecine ?

Je lui ai offert un remède que je crois susceptible de le soulager : « Confession d’un hypocondriaque » de Christophe Ruaults (éditions Michalon).

L’auteur y invente ’’la maladie d’humour’’. Journaliste de télévision, il lui consacre un roman drôle mais « … plutôt que de lasser le lecteur avec une recension fastidieuse de ses maux, l’auteur a préféré les tourner en dérision et les rassembler dans une histoire drôle, parfois loufoque, qui nous fait mieux toucher du doigt l’enfer quotidien que vivent ces gens que supporte leur entourage.

Ils rendent visite trois fois par semaine à leur généraliste devenu à la fois leur ami, leur confident, leur tortionnaire et leur principale source de dépenses. L’apparition d’un nouveau virus à l’autre bout de la planète n’est pas une surprise, car ils savent déjà qu’ils sont porteurs de cette méchante bactérie. Les maladies orphelines font partie de leur famille. Les effets secondaires des médicaments expliquent bien entendu les désagréments dont ils souffrent, puisqu’un hypocondriaque avale une pharmacie à lui tout seul pour prévenir avant de guérir le moindre microbe qui se promène. » … http://www.lepoint.fr/culture/coups-de-coeur/christophe-ruaults-invente-la-maladie-d-humour-02-06-2013-1675458_792.php

 

mo’

 

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