la menace

 

Dans le microcosme au sein duquel j’évoluais à cette époque, je découvris avec délice, peu à peu, que ma foi, je ne déplaisais pas systématiquement à toutes les femmes. Pour dire la vérité, toutes fausses honte et modestie écartées, c’en devint rapidement gênant.

Car, que l’on ne réponde pas à vos désirs n’a rien de plaisant, mais il est infiniment plus déplaisant d’être désiré sans aucune envie de répondre à ce désir. Je vous conte l’affaire qui m’y fait penser :

jeunes-filles

Le hasard et certains choix m’avaient poussé au centre d’une farandole de femmes représentant assez bien l’ondoyante diversité de la société. La reine incontestable, la princesse énigmatique, l’intellectuelle évaporée, la fille à papa, la romantique, la bonne copine, la fille modeste, la rigolote, la gnangnan, la bonne sœur, le garçon manqué et quelques autres…

Je fus ’’entrepris’’ par ces courtisanes qui se succédèrent dans mon espace bien plus que dans mon cœur et si j’ai pu en être ivre de fierté, en vérité je n’en eus que bien peu de plaisir.

Intello rousse

Intello rousse

Le bal fut ouvert par la plus cool de ces demoiselles, une grande rousse au prénom d’archiduchesse, qui avait lu encore plus de livres que moi mais qui apprécia bien peu de m’avoir surpris échangeant des points de vue avec une biche aux yeux de miel.

biche aux yeux de miel

La biche aux yeux miel

L’antilopiné resta dans ma vie le temps de floraison d’un amandier avant de détaler à travers bois à la recherche d’un compagnon plus calme et plus conforme à ses rêves de guimauve.

poupée savoyarde

La poupée savoyarde

Elle m’abandonna cruellement aux mains de madone d’une gironde poupée savoyarde qui m’offrit ses bonnes joues rosies par l’air vif de sa montagne qui était belle, et ses sabots. Ma douce romance avec elle dura une éternité, disons au moins trois mois ! Elle déploya pour cela des trésors de gentillesse et de corruption, me faisant goûter chaque jour un plat nouveau dont la recette était dérobée à sa restauratrice de maman. C’est grâce à elle que je sais tout des bricelets, des attriaux et des diots, du farcement et de la myrtille, sans oublier les fondues à l’emmental, au gruyère et au comté. Mais, grave erreur : elle habitait hors de la ville et me laissa souvent seul. Or, à l’époque, pas plus qu’avant ou après, je ne supportais la solitude.

garçon manqué

Le garçon manqué

Et cette hantise de la solitude me poussa à engager une petite-main intérimaire, qui meubla les temps d’absence de la douce Savoyarde et assura les services de nuit. Ladite intérimaire était son opposé, un véritable garçon manqué, les poches de ses treillis toujours pleines d’objets hétéroclites et le sac plein de malice. Oh, je pense qu’elle n’eut nullement été favorite dans un concours de beauté – sans pour autant manquer de piquant, mais bon, une petite fille gentillette et plaisante. Mais qui donc avait alors besoin de relations apaisées et de repos ? Certainement pas moi.

Epervier

Épervier chassant une hirondelle

C’est pourquoi, alors que je m’esclaffais à la suite d’une de ses vannes, me renversant sur mon siège, je zébrais les cieux de mon regard d’épervier maure et aperçus une élégante hirondelle au vol hésitant, probablement égarée, loin de sa fenêtre favorite. Il ne me fallut qu’une tirée d’aile pour fondre sur elle et m’en saisir. Je la ramenai et l’installai sur le duvet de mon nid douillet… Elle dura car elle avait un immense avantage que je reconnais à ce jour comme une qualité précieuse : elle se taisait ! C’est pourquoi j’aimais me promener avec elle à l’heure où la fraîcheur revient, à travers sentiers pentus et généreusement herbagés, parsemés de sources riantes et de sous-bois fleuris. J’étais bien avec cette enfant. Tellement bien que je me proposais d’approfondir la relation. Hélas, la taciturne fillette commença à faire de moi son journal intime, m’écrivant quotidiennement une lettre interminable pour me conter le moindre battement de cils de sa maman, les peines de cœur de son aînée et les succès pécuniaires de son géniteur. Et hélas pour elle, je finis par en bailler. Le gentil passereau s’en aperçut, mais trop tard. Elle essaya de rectifier le menu et de me servir des choses plus consistantes que la chronique de ses mornes heures. Mais le temps pour elle de se retourner, j’étais déjà loin !

clown triste

Le clown triste  
Bernard Buffet

Tout à fait par hasard, c’est son ’’antinôme’’ qui lui succéda : une pie farceuse, à laquelle je pense que son mécanisme biologique imposait de parler sans cesse pour d’obscures raisons d’équilibre. Heureusement, son débit hors norme était allégé par des paillettes d’humour. L’on dit souvent qu’un homme qui sait faire rire les femmes les a d’emblée à moitié conquises, mais je crois bien que c’est également vrai dans l’autre sens. Par contre, lorsqu’elle se taisait simplement, la mignonne devenait facilement insupportable car cela voulait dire qu’elle boudait ou n’était pas bien. Et là, le clown devenait si triste que c’en était insupportable… Les occasions de faire la guerre étant innombrables et celles de rompre non moins nombreuses, un jour, lassé par le spectacle de son portrait brossé par Bernard Buffet, j’abandonnai la branche sur laquelle elle était posée et me laissai choir pour planer jusqu’au sol ou je me mis à marcher, seul, perdu dans de sombres pensées quelque peu misanthropes.

Porcelaine Ming

Porcelaine Chinoise

Je longeais la muraille ouest du Palais Royal de Rabat, vers 20 heures, regagnant mes pénates dans le quartier de l’Agdal lorsque j’entendis qu’on me hélait. Je me retournai et eus une vision fantasmagorique : La plus belle fille – objectivement et sans comparaison possible – du groupe dont je faisais partie, arrivait à ma hauteur en chaloupant gracieusement. Une beauté de type eurasien, fine, élégante, belle, délicate comme une porcelaine chinoise. Elle était assurément un fantasme ambulant. De ce fait, elle était courtisée systématiquement par qui la croisait. Fille de grands bourgeois, elle était toujours magnifiquement habillée et avait, c’est vrai, beaucoup de distinction. Un ami photographe m’importuna bien souvent pour me supplier de la convaincre de poser pour lui. Mais … allez savoir pourquoi – mystère des jeux de séduction, d’attraction et de répulsion, moi, elle me laissait de marbre, alors que même sa tête était vraiment bien faite. En conséquence, je bavardais volontiers avec elle et nous avions ainsi, du moins le pensais-je jusqu’à ce soir-là, des rapports de franche camaraderie. J’allais déchanter et de belle manière.

Elle me salua et me demanda si elle pouvait marcher avec moi. Mais comment donc, princesse, répondis-je, galant et courtois ! Nous échangeâmes des banalités. Je crus bien naïvement que la rencontre était fortuite et ne vis rien qui eut pu me laisser supposer la suite.

poupée eurasienne

Puis elle me demanda justement si notre rencontre ne me surprenait pas. Je répondis que non, bien que je supposais – précisai-je, que la marche ne devait pas être son mode de déplacement coutumier ou favori. Elle rit et me confirma qu’elle avait en permanence à sa disposition un véhicule avec chauffeur qui la suivait partout. Elle se retourna et m’indiqua que là encore, c’était le cas. Effectivement, une grande limousine avançait au pas, non loin de nous. Vachement romantique comme balade … La petite fille archi-gâtée et ultra-protégée dans toute sa splendeur. Elles n’étaient pas rares à l’époque et c’était même pour ainsi dire la règle…

Lorsqu’elle me prit la main, par réflexe, je lançais un regard du côté de l’escorte et voulus gentiment me défaire de l’emprise. Elle serra la main plus fort au contraire et me dit qu’il fallait faire abstraction totale de son gorille. Abstraction, abstraction, elle en avait de bonnes, la sœurette ! Et lui, eut-il fait abstraction de moi ? …

Puis elle commença à me réciter la litanie de mes frasques amoureuses et des dégâts considérables que je causais dans le groupe, fâchant les amies entre elles et dressant les poulettes les unes contre les autres. D’après elle, la basse-cour ne sourdait que de futiles discussions pronostiquant  mes futures frasques au point que c’en était indécent ! La donzelle avait consigné dans sa mémoire mes faits et gestes, du plus spectaculaire au plus humble et m’en servit le récit à ma grande honte, avec une précision notariale. A mesure qu’elle parlait, s’accentuait dans sa voix des césures inquiétantes. J’en eus quelque peur et voyais le moment où elle allait éclater en sanglots.

Elle poursuivit en me tançant vertement pour cela, me précisant que c’était indigne du gentleman que je donnais l’impression d’être avec mes manières raffinées. Je faillis m’étrangler lorsqu’elle me dit d’une voix carrément cassée, qu’il fallait que cela changeât. Je me retournai brusquement pour la regarder et pour lui demander, sans dire mot, si elle se sentait bien et de quel droit elle se permettait de me donner des conseils.

menace

Menace

Et là, elle entra dans une confusion mentale qui me fait frémir encore à ce jour. Tremblant comme une pile atomique emballée, elle me reprit la main, la porta à sa bouche et se mit à l’embrasser frénétiquement, à la porter contre sa poitrine, à la triturer en tous sens, sans cesser de trembler… J’avais beau essayer de retirer ma main, rien n’y faisait. Elle tremblait, embrassait ma main et disait que j’étais à elle et rien qu’à elle et qu’il valait mieux pour moi que je ne l’obligeasse pas à me le prouver… Puis, pour m’achever probablement, elle se blottit contre moi pour continuer ses mots sans suite et ses tremblements inquiétants.

C’est alors que Dieu, dans son infinie miséricorde, m’inspira ! En guise de réponse, je me fis tout mou et silencieux. Cela pour refroidir les ardeurs emballées de la poupée chinoise …

Mamzelle ’’haut voltage’’ demeura dans cette confusion près d’un quart d’heure, mais devant ma passivité de limace fatiguée, elle s’auto-désamorça peu à peu, jusqu’à récupérer tout son calme. Une fois repris son sang-froid, elle s’essuya les yeux et le visage avant de me prendre les deux mains et de me faire face, son superbe visage de miniature orientale tout en larmes, ses beaux et longs cheveux noirs flottant à la brise, sa petite bouche charnue et bien dessinée boudant. Elle me regarda comme du fin fond du désespoir et me dit :

déclaration explosive

Déclaration explosive

–        ’’mo’  je t’aime, je t’aime comme une folle et je ne supporte plus de te voir t’avilir ainsi avec toutes ces pé… ces pu… ces …  perruches inintéressantes… Je vais essayer de puiser en moi la sagesse nécessaire pour t’oublier, je te le promets… Mais si, malgré mes efforts, je n’y parvenais pas, alors crois-moi, tu n’aurais aucun autre choix que de m’aimer, m’aimer vraiment, m’aimer profondément et exclusivement… Sinon, je te le jure, je te détruirai purement et simplement.’’

Lui répondre par une claque sonore ? Par une répartie cinglante et ironique ? Que nenni ! Je me gardai bien d’avoir la moindre réaction, pour lui confier, au contraire, comme à un vieux copain en crise de dépression, que franchement, j’étais une bien mauvaise affaire, une chiffe inintéressante, quelqu’un à oublier de toute urgence… La seule perspective de me retrouver au bout d’une laisse dont elle aurait tenu l’autre bout, me faisait frémir, mais ’’Chut’’ …

Mes yeux regardaient dans le vague : j’étais très précisément en train d’expérimenter l’application de ces sagesses extrême-orientales qui vous permettent par la seule force de votre concentration mentale, de sortir de vous-même pour ’’être’’ un autre, pour être tel que vous avez décidé d’être et qu’il vaut mieux que vous soyez à ce moment-là … Et je crois y être parvenu quelque peu, puisque ma pile anatomique refroidit vraiment et reprit un rythme de parole normal. Les tremblements cessèrent et le ton de la voix n’était plus à l’exaspération aiguë, mais à la gravité …

Elle regarda sa montre, s’écria qu’il était tard et me donna un baiser dans lequel je sentis que le feu était encore vif sous la cendre. Je me laissai faire… Elle héla sa diligence et s’y engouffra deux secondes après…

J’étais alors à hauteur de la Cité Universitaire. Je ralentis le pas et fis le point avant de conclure qu’il me restait bien des mystères à percer dans l’âme féminine…

Les jours suivants, on aurait juré que j’avais rêvé la scène surréaliste avec la poupée eurasienne. Il fallut à chaque fois que nous fussions vraiment seuls pour qu’elle m’adresse la parole pour autre chose que des banalités. Et là, selon son humeur, elle me regardait comme une chatte à la sortie de l’hiver ou, au contraire, faisait mine de ne même pas s’apercevoir de ma présence. Inutile de dire que j’évitais ces tête-à-tête comme la peste.

Le temps passa et visiblement, son soliloque dialectique déboucha fort heureusement pour moi sur l’inanité d’une relation non désirée par les deux parties. Elle s’éloigna peu à peu, et finit par se fondre dans l’anonymat d’abord, puis dans l’oubli total, ensuite.

Mais là ne s’arrête pas l’affaire : Quelque quinze années plus tard, je dus, par obligation professionnelle, assister à un dîner chez l’une de mes sœurs dont le mari recevait un haut fonctionnaire et son épouse. Dans l’après-midi du jour de l’invitation, ma sœur me téléphona et me dit qu’elle désirait me voir de toute urgence. Je me rendis chez elle, vaguement intrigué par l’urgence. En riant elle m’informa qu’elle avait reçu un appel de l’épouse du haut fonctionnaire et qu’elle avait eu un long entretien téléphonique avec elle. La dame ne fut pas longue à comprendre que j’étais le frère de son hôtesse et elle en suffoqua d’étonnement. Elle apprit à ma sœur que nous avions fréquenté le même groupe quelques années auparavant. Quelques détails me permirent  d’identifier immédiatement la poupée eurasienne… Et, poursuivit ma sœur, cela posait un énorme problème car l’époux était d’une jalousie démentielle quant à son passé, son présent et son avenir. Pathologique, assurément.

Botero

Couple, de Fernando Botero

– Alors ? Qu’y puis-je, demandais-je, taquin à ma sœur ? Elle se mit à rire et m’informa que la dame me demandait simplement de rester très distant vis-à-vis d’elle. Je suggérai bien de faire faux bond, mais ma sœur s’y opposa.

Le soir, lorsque j’arrivais chez ma sœur, je revis donc ma petite porcelaine chinoise… qui était devenue entre-temps un article de tonnellerie, une grosse dondon franchement pas très attractive, probablement pour se mettre en accord avec son conjoint, un gros poussah informe, chef-d’œuvre d’anaphrodisie…  Je n’eus aucune réaction et j’attendis sagement qu’elle-même me rappelât que nous nous connaissions. Je crânai au point de feindre d’en avoir perdu tout souvenir, avant de reconnaître que son nom me disait vaguement quelque chose … La soirée passa ainsi sans encombre et je m’abstins de consommer tout euphorisant qui eut pu me pousser à lui faire payer intérêt et principal de son infâme et folle menace …

mo’

 

 
 
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