baptême de l'air

Nous autres, gens de la terre, bouseux si vous préférez, ne levons les yeux au Ciel que pour l’implorer d’envoyer de la pluie, d’arrêter l’envoi de pluie ou de ne pas envoyer de grêle. Outre mystiques, nos rapports avec le Ciel ne sont que météorologiques, rien d’autre.

Un homme comme mon père, a visité les Etats-Unis d’Amérique, l’Europe et ratissé à d’innombrables reprises les pays du Nord de l’Afrique. Certes pas un grand voyageur, mais tout de même !… Eh bien, il s’est arrangé avec une malice qui me faisait rire, pour ne jamais prendre l’avion !… Jamais, pas une seule fois ! Lorsque j’avais attiré l’attention de mes sœurs et frères sur la chose, en sa présence et pour le taquiner, il avait tenté désespérément de cacher un sourire semblable à celui d’un petit garçon qui doit reconnaître une faiblesse au public. Ben oui, il n’était bien que sur le plancher des vaches et je l’avais remarqué.

Ma mère par contre eut l’occasion de prendre l’avion quelquefois, non pas qu’elle eut un emploi du temps qui l’y obligeât, mais, j’en suis certain, pour rejoindre au plus vite son amoureux qui goûtait très modérément de se séparer d’elle, fut-ce pour raison de santé !

Le voyage aérien était donc un immense évènement. Je crois avoir conté ici-même que lorsque notre frère aîné s’en était allé poursuivre ses études dans une prestigieuse école française – d’aéronautique, précisément, la famille au grand complet était venue de Fès jusqu’à Casablanca ou se trouvait à l’époque, le seul aéroport international du Pays. Je crois qu’aujourd’hui le départ d’une navette spatiale vers la lune attirerait moins de monde que  cela.

Et moi ? Mon premier voyage aérien intervint bien après et eut pour motif un déplacement professionnel. Je dus me rendre à Paris avec mon associé dans un commerce de produits carnés. Notre principal client, ne pouvant se déplacer, nous demanda de venir le voir pour établir un programme de travail… Ce fut pour moi exactement comme s’il nous avait donné un rendez-vous sur la planète Mars ! Mon associé me convainquit que nous devions le faire et nous acceptâmes donc de faire ce voyage. Il suggéra d’y aller en train, ce à quoi je proposai plutôt la diligence ou même la marche à pied ou à la limite comme on va en pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle, trois pas en avant et deux pas en arrière ! Il se mit à rire avant de m’avouer qu’il avait une peur bleue de l’avion et que la seule idée d’avoir à le prendre, lui glaçait le sang. Il précisa modestement que c’était ainsi, bien qu’ayant voyagé plusieurs fois à l’étranger. Mais ce fut toujours pour accompagner du bétail vivant, donc au fond des cales de cargos. Comme à mon accoutumée, lorsque je veux en finir avec une discussion absurde, je lui dis que c’était à prendre ou à laisser car je n’avais pas plus de 3 jours à consacrer à ce voyage.

Caravelle

Il s’occupa des billets et me vint tout fiévreux, tenant un tas de propositions de ‘’billets pas chers’’, toutes plus tarabiscotées les unes que les autres, émanant d’une compagnie qui pratiquait les prix les plus bas du marché aérien, la défunte compagnie Balkan Airlines, laquelle se proposait de nous transporter en n’importe quel point du monde pour très peu à la condition de transiter par … Sofia … Je refusai, bien sûr, de voyager dans ces conditions de ’’comics’’ et exigeai de prendre un vol direct pour Paris et de plus à bord de ’’La Caravelle’’, alors superstar du transport aérien civil.

Hôtesse Air France

La veille du voyage, mon angoissé compagnon vérifia environ 2614 fois l’horaire du départ et les exigences de l’enregistrement. Il me demanda à 100 reprises combien de pulls il devait prendre, et si on l’autoriserait à prendre avec lui sa nourriture, goûtant très peu la nourriture nazaréenne et en craignant l’ingrédient ‘’viande de porc’’ comme la peste. Je fis preuve d’une patience d’ange car au plan professionnel, il était vraiment impressionnant et de plus, il était … mon financier ! Le matin du départ  il vint me chercher avec une bonne heure d’avance et dut donc m’attendre sagement dans son véhicule. Il m’enguirlanda et me dit que nous risquions de perdre le vol payé si cher, car nous étions … à l’heure… Je ne lui répondis même pas !

aérogare casa-anfa

Arrivée à l’aéroport. A l’époque, il n’y avait pratiquement aucune chance de ne pas être fouillé au corps, la dizaine de vols internationaux laissant tout loisir aux douaniers pour exercer leurs prérogatives à l’aise. De plus, il était interdit  de quitter le territoire national avec plus de l’équivalent de 10 Euros, (il ne manque aucun zéro…) à moins d’accepter de faire un parcours du combattant voué à 98% à l’échec …. Nous dûmes donc nous livrer, comme … 98% des voyageurs, à des opérations de compensation qui profitèrent très généreusement aux correspondants étrangers. Nous ne voulûmes pas truffer nos tubes de dentifrice de grosses coupures minutieusement roulés et introduites dans la pâte molle, ni couper en deux nos savons pour les évider et les garnir de francs, de dollars ou autres. D’ailleurs, s’était créé un jeu de société, espèce de concours ou l’on racontait les histoires les plus drôles et les plus audacieuses des citoyens adeptes du système ‘’D’’ pour tromper le contrôle tatillon des gabelous et pouvoir faire autre chose, à l’étranger … qu’en revenir aussitôt … :

jambe-portefeuille

L’histoire que j’avais préférée est celle d’un homme arrivé plâtré de partout au contrôle de la douane et qui avait pris la précaution de se dénoncer auparavant anonymement par téléphone, en s’accusant de prétexter son plâtre pour y dissimuler de grandes quantités de devises étrangères.  Il fut évidemment intercepté et, sous contrôle médical et malgré ses protestations, ses cris de putois et son appel à la police, à la justice et à je ne sais qui, on lui cassa son plâtre pour découvrir … qu’il n’y dissimulait absolument rien, bien évidemment. Il exigea qu’on le ramenât en ville dans la clinique ou officiait son médecin traitant et où, cette fois-ci, oui, son plâtre fut truffé de grosses coupures. Il quitta le pays avec les excuses embarrassées des douaniers et, certain de ne jamais y revenir, se serait même payé le luxe d’écrire à la Direction Générale des Douanes pour l’informer de la façon dont il l’avait bernée !…

Par miracle, j’échappai à la fouille mais mon associé en subit une, longue, minutieuse et peu amène.  Délit de faciès que voulez-vous !

Nous étions très en avance, nous déambulâmes donc pendant plus d’une heure dans la salle d’embarquement, nous taquinant mutuellement comme des puceaux s’apprêtant à jeter leur gourme !

Nous embarquâmes enfin. Claustrophobe, je lui demandai de me céder sa place près du hublot. Il était déjà vert comme une olive et ne se fit pas prier pour me céder sa place en me précisant qu’il n’essaierait même pas de jeter le moindre regard vers le vide ! Il exigea de régler sa montre sur la mienne pour que je pusse lui dire en temps réel et avec précision le temps nous séparant de l’arrivée.

gilet de sauvetage

Nous écoutâmes religieusement les informations, les explications et les bons vœux de la blonde hôtesse. Moment d’anthologie : la face complètement déboussolée de mon compagnon lorsqu’il comprit, en voyant la démonstration de l’usage des gilets de sauvetage, qu’on nous apprenait à nager. Il me regarda d’un air assassin et me demanda de lui expliquer ce que cela voulait dire. Je ne fus guère clément et le laissai seul, face à ses interrogations métaphysiques … Puis nous entendîmes le commandant de bord demander les ’’Flight conditions, Please’’. L’aéronef fut hermétiquement clos et le bel oiseau se mit à rouler sur la piste, après que nous eussions ‘’fasten our seat-belts’’, commandement que mon voisin me força à lui traduire et retraduire, même s’il ne s’agissait que de la répétition de l’ordre en français, puis en arabe.

albatros

L’avion décolla enfin et je ne suis pas près d’oublier la merveilleuse sensation de plénitude, de bonheur intense qui m’envahit durant toute l’ascension vers l’altitude de croisière. Pour ne pas gâcher mon plaisir, je décidai d’ignorai jusqu’à l’existence de mon psychotique ami. je dévorais le spectacle par le hublot pendant que je me sentais devenir oiseau.

Ça y était, je m’étais débarrassé de la pesanteur terrestre. Oui, j’étais un oiseau, j’évoluais dans une douce ouate et c’était encore plus agréable que l’eau, pourtant mon élément de prédilection.

Baudelaire, bien sûr et son albatros, prince des nuées…

port de casa

Arrivé au-delà des quelques nuages blancs cotonneux et épars, l’avion se mit à l’horizontal et l’on nous permit d’ôter nos ceintures. Mon impayable voisin, toujours du même teint, me demanda s’il était obligatoire d’enlever la ceinture. Comme je répondis que non, il m’informa qu’il ne bougerait ni n’enlèverait sa ceinture qu’à l’arrivée.

Tanger

Tout en bas, le port de Casablanca, puis la rade, puis rien d’autre pendant un petit quart d’heure, que les flots gris-bleus jusqu’à Tanger.

sierra nevada

Le Détroit de Gibraltar, la côte espagnole, avec très vite, à droite de l’appareil, la Sierra Nevada, couverte de neige – comme son nom l’indique. Après une vingtaine de minutes, nous survolions Madrid dont l’image était estompée par un halo de brouillard. De jolies hôtesses passèrent alors avec un chariot contenant des plateaux-repas. Mon compagnon de voyage refusa le sien et me demanda de transmettre ses hautes directives pour qu’on le laissât dormir. Oui Monseigneur !… Je pris le mien et ne me privai pas de manger ce qui m’y plut. Ce n’était pas mauvais, sans être bien fameux… Je m’amusai par contre  de la gloutonnerie des autres passagers qui semblaient avoir observé un jeûne d’au moins un mois auparavant, pour bien profiter de ce repas ’’gratuit’’.

Pyrénées

Le pilote repris la parole de sa grosse voix rassurante pour nous informer qu’après avoir laissé Madrid sur la gauche de l’appareil, nous allions survoler la ville de Pampelune. Il garda la parole et nous dit à quelle altitude nous étions, ce qui fit implorer Dieu à mon voisin, et à quelle vitesse nous volions. Il termina en nous précisant que la température à l’extérieur de l’appareil était de -45°C. Le faux dormeur commenta, très sérieux : ‘’Ah, voilà pourquoi je grelotte !’’ Je lui dis méchamment que c’était de trouille qu’il grelottait et non de froid. Il bougonna et retomba aussitôt en catalepsie.

Bordeaux

Puis nous laissâmes l’Espagne et, quelques minutes après, nous survolâmes Bordeaux …, la ville à laquelle je dois tant  ! Je rendis muettement et sous forme de prière un hommage sincère à l’Académie de Bordeaux car c’est dans son cadre que j’ai acquis la totalité de mon savoir. C’est en effet d’elle que dépendaient tous  les établissements scolaires français du Maroc. Oui, la France m’a nourri du lait de sa mamelle et l’un des pis en fut la capitale girondine. Un incommensurable et éternel merci à La Belle Endormie, ses rassurantes certitudes, son humanisme et ses lumières !

Alors que j’étais tout à mon recueillement, m’extasiant de la folle richesse en eau de tout ce pays, le dormeur s’ébroua et me demanda si nous étions arrivés car il avait eu l’impression que l’avion était immobile. Je lui répondis que ‘’oui’’ et qu’il pouvait descendre s’il le désirait. Il rabattit  le revers de sa veste sur son visage et s’inscrivit à nouveau aux abonnés absents… non sans avoir marmonné qu’il préférait de loin ses voyages au fond des cales de cargos, qui durent une semaine peut-être mais où l’on est tenu au chaud par les bêtes et leur crottin… Je le déçus en lui disant que quant à moi, je me régalais  des belles images de ce livre de géographie vivante… Il trouva la force de conclure que je disais n’importe quoi avant de se désactiver à nouveau…

Poitiers

Nous laissâmes la verdoyante région et continuâmes notre voyage vers Paris. Mais en cours de route, le micro crachota à nouveau et le commandant de bord repris la parole pour nous informer que nous survolions la ville de Poitiers !

charles martel

Et là, comment ne pas penser à Charles Martel et au nombre incalculable de fois où l’on m’avait fait dire que l’ ’’homme fort de la Francie’’ y avait écrasé la progression arabe en France. S’il était disponible, j’aurais expliqué à mon inculte compagnon de voyage que la vérité était quelque peu plus subtile et différente. Cette bataille perdue par l’Omeyyade Abd er-Rahmane – qui y laissa la vie, d’ailleurs, fut une bien modeste escarmouche à rapprocher d’une opération de police, bien plus que d’un tournant civilisationnel ! La vérité est aussi qu’après la mort de leur chef, les Musulmans qui observaient précisément ce jour-là le premier jour du jeûne de Ramadan, découragés, se sont retirés d’eux même et nullement sous les coups de celui qu’on nomma Martel, pour glorifier sa force de marteau, Charles, Duc d’Austrasie. La ‘’bataille’’ sera plus tard magnifié par ses thuriféraires, désireux de complaire au vainqueur et par la suite à ses descendants, les rois et empereurs carolingiens.

Mais il y a prescription … et de toute façon ledit compagnon de voyage est trop à sa tétanie pour me prêter une oreille studieuse ou même attentive …

Au bout de cette cogitation, j’ai l’étrange sensation que notre avion vient de descendre une marche d’escalier. Je regarde alentour et me rassure en constatant que personne n’a bougé ni émis le moindre commentaire. Je suis encore en train de me questionner lorsque la voix d’une charmante hôtesse nous informe que nous avons commencé notre descente vers l’aéroport de Paris-Orly. Je regarde le camarade et m’aperçoit que son teint olivâtre s’est quelque peu intensifié et qu’il n’entend nullement en changer.

Un merveilleux et gracieux vol plané nous balance dans les nues et à travers mon hublot, je me délecte du spectacle. Les angles de descente varient ce spectacle en fonction de la position de l’appareil et toutes ces parcelles de terre parfaitement peignées et de couleur sombre,  me font dire que la France est un pays très riche.

Puis l’hôtesse reprend le micro pour nous informer que quelques instants plus tard, nous allions atterrir et qu’il fallait éteindre nos cigarettes – à l’époque, il n’était pas interdit de fumer à bord, attacher nos ceintures et redresser les dossiers de nos sièges. Le comateux exigea que lui traduisis la lettre et l’esprit de ce puissant discours de la méthode d’atterrissage, ce que je fis en émaillant mon discours de mensonges pour décupler sa peur, notamment les bons réflexes à avoir en cas de nécessité… Il me promit un avenir de steak haché une fois à terre, ce que je complétai par un sadique : ’’ si tu arrives à terre’’ …

Pendant que l’avion finissait sa course aérienne, je l’invitai à regarder les toits des constructions, ce qui me valut une insulte grossière qui déclencha mon fou-rire.

atterrisage d'une caravelle

Enfin les roues de l’appareil touchèrent la piste et c’est à plus de 250 kilomètres/heure qu’il commença à rouler tout en freinant. Et pendant ce freinage, l’avion frémit de toutes ses membrures et semblait vraiment mal en point. A mon avis d’expert en aéronautique, je dis que c’est assurément le moment le plus désagréable d’un voyage aérien que ce freinage inquiétant

La décélération achevée, l’aéronef prit alors une vitesse normale et roula jusqu’à sa place de parking. L’hôtesse nous dit qu’elle espérait que nous avions fait un agréable voyage et qu’elle souhaitait nous revoir prochainement sur les lignes de la même compagnie.

Lorsque l’appareil s’immobilisa, je risquai un œil circonspect et craintif vers mon compagnon et le vis, pour la première fois depuis bien longtemps, sourire comme pour s’excuser de son attitude pour le moins lamentable. Je lui demandai à quel prix il accepterait de retourner au Maroc par le vol de retour, ce à quoi, il me demanda de lui fiche la paix et me dit qu’il était profondément fâché avec moi, pour non-assistance à lui en danger !

A l’intérieur de l’aérogare, la voix enchanteresse d’une autre hôtesse invisible nous souhaita la bienvenue à Paris et nous indiqua le couloir à emprunter pour les formalités de police et de douane. Des gens sérieux et fermés se pressaient en tous sens, cherchant une correspondance, un couloir, une porte d’arrivée… Aucun problème au contrôle de police. A celui de la douane, je fus amusé par l’option de déclaration et la proposition d’un large passage réservé aux gens qui n’avaient rien à déclarer. Ce n’est certes pas tout à fait ainsi chez nous…

Mon compagnon trouva encore deux ou trois motifs d’insatisfaction avant de retrouver enfin une sérénité perdue bien des heures auparavant en notre terre mauresque. Nous arrivâmes dans le hall de sortie et repérâmes de suite le gendre de notre client, déjà venu au Maroc pour un agréage de marchandise, un garçon doux que nous avions fréquenté 24 heures et qui nous avait intrigués par sa hâte de repartir au plus vite vers son pays malgré la franche qualité de notre accueil. Il était derrière la barrière et agitait les bras pour attirer notre attention. Nous lui fîmes comprendre que nous l’avions vu et nous dirigeâmes vers lui.

Une fois la barrière franchie, nous étions en terre de France, après avoir reçu dans des conditions exceptionnelles – pour moi,  le baptême de l’air.

… à suivre …

 mo’

 

La semaine prochaine : Je vous salue, Paris !

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