Je vous salue, Paris

 deuxième semaine

… suite …

Nous arrivâmes dans le hall de sortie et repérâmes de suite le gendre de notre client, déjà venu au Maroc pour un agréage de marchandise, un garçon doux que nous avions fréquenté 24 heures et qui nous avait intrigués par sa hâte de repartir au plus vite vers son pays malgré la franche qualité de notre accueil. Il était derrière la barrière et agitait les bras pour attirer notre attention. Nous lui fîmes comprendre que nous l’avions vu et nous dirigeâmes vers lui.

Une fois la barrière franchie, nous étions en terre de France, après avoir reçu dans des conditions exceptionnelles notre baptême de l’air.

Notre correspondant nous accueillit gentiment, il nous proposa de nous soulager de nos impedimenta – ce que nous refusâmes, bien sûr, et nous conduisit vers son véhicule, garé dans un parking immense comme je n’en avais jamais vu… Je lui demandai comment il faisait pour retrouver la place de son véhicule. Il m’expliqua alors le système de la numérotation, comme pour les places de cinéma … Je buvais tout ce que je voyais et qui me semblait le plus souvent très étrange. Ni mieux, ni moins bien que chez moi, différent et pour cela, intéressant. Dieu qu’il est vivifiant de ’’frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui’’ comme a dit Montaigne !

Nous montâmes dans le luxueux véhicule de l’ami et allâmes vers Paris… Nous allions loger dans un confortable hôtel du Boulevard Pasteur, pas loin  de Vaugirard ou se situaient les bureaux de notre client. Que ce pays était riche ! Des œuvres d’art partout, de merveilleuses statues dans les rues, sans gardiennage, sans protection ! Tout était beau et l’on ne savait où porter son regard. Par contre, la mythique cité d’Orly, ce n’était que cela ? Ça alors ! Il me sembla qu’y avait beaucoup de maisons pauvres, des bordures de propriétés en épineux, çà et là des tôles ondulées en guise de toiture, des chiens attachés dehors, des sentiers de terre boueuse ! Cela me sembla incompatible avec le futurisme de l’aéroport, la largeur des voies et le pourcentage incroyable de véhicules … en bon état !

Après un passage sous un pont interminable – ou les gens ne ralentissaient même pas, nous entrâmes dans Paris dans ses murs. Et là, le luxe doubla. Les rues étaient propres, les commerces rutilants et les Français, somme toute, assez urbains. Du moins de mon observatoire.

Mon compagnon ne parlait pas correctement la langue française mais même dans sa langue chaotique, il était déjà en discussion d’affaire avec notre hôte, auquel il était en train de jurer ses grands dieux que nos concurrents vendaient plus cher que nous, ce qui rendait nos achats très difficiles et  notre ruine prochaine inévitable ! Il n’en était évidemment rien et ce n’était certainement pas mon style que la jérémiade sempiternelle en tant que méthode commerciale … Il m’énervait et j’eus presque envie de le rabrouer. Je n’en fis rien cependant, car l’interlocuteur n’était guère plus brillant …

hotel Pasteur

Nous arrivâmes dans une artère bien propre, le Boulevard Pasteur, et stationnâmes sur le côté droit en descendant, à la porte d’un hôtel bien sous tous rapports, propre et peint de frais. C’est donc là qu’Usbek et Rica allaient  résider durant leur ambassade parisienne.

Après les formalités à l’accueil de l’hôtel, notre cicérone nous abandonna en nous recommandant de nous reposer et nous informa qu’il viendrait nous chercher vers 17 heures pour rencontrer son beau-père, le grand chef de l’entreprise-cliente. Me reposer ?  Suis-je venu à Paris pour me reposer ? Quelle galéjade ! Après avoir pris mes quartiers et rangé mes affaires, je redescendis sans rien dire à mon compagnon et sortis à la  »rencontre du Peuple de Paris ». Tout était propre, bien organisé, mais un rien froid, distant en tout cas . J’appréhendais néanmoins les chaussées dans lesquelles je voyais comme une agression permanente. Je ne doutais pas qu’un faux pas devait équivaloir à une mort certaine. Les automobilistes étaient-ils d’une autre race ou bien tous les Parisiens devenaient totalement autres derrière un volant ?  Ils conduisaient très vite et s’ils respectaient le code de la route, ils ne se faisaient pas de cadeau entre eux et tous entendaient bien prendre pleinement leurs droits, quels qu’en fussent le prix et les conséquences. Non négociable!   »j’ai le feu vert, je passe et advienne que pourra » !

Paris, scène de rue

 

Les commerces étaient parfaitement tenus, les vitrines attrayantes, les chalands nombreux. Encore une fois, la France me sembla un pays très prospère. J’entrai dans un supermarché. C’était une véritable corne d’abondance, comparée à nos pauvres magasins dégarnis, à l’époque,  par les restrictions à l’importation. Les fromages étaient ici à profusion et à des prix abordables, les poulets parfaitement calibrés et emballés, des fruits sans défaut apparent et provenant de tous les pays du monde. Seuls deux produits me semblèrent de moins bonne qualité que chez nous : les poissons frais et la viande de mouton. Mais tout le reste était là, profus et parfaitement normalisé, appétissant et semblant au-dessus de tout soupçon au plan de la qualité. J’allais faire un tour au rayon de la viande chevaline et tombai en extase devant un quartier arrière de poulain nordique, gras et bien blanc. Ne parlons même pas des produits industriels, tellement nombreux qu’il me parut impossible de choisir entre les milliers de marques proposées … Pour transporter ses achats, l’on pouvait louer un caddie , et le payer directement en introduisant dans une fente aménagée la somme nécessaire. Pas un gardien dans les parkings, un caissier à la sortie, c’est tout. Quelle organisation !

Je revins à l’hôtel à la porte duquel m’attendais mon inénarrable compagnon, fort en colère et qui, sans crier gare, se mit à m’invectiver et à m’accuser de l’avoir abandonné. Je tentai de me justifier par mon désir de le laisser se reposer… Il n’en crut rien et me regardant méchamment, me demanda si je n’avais pas oublié qu’il n’avait rien mangé, lui, à bord de l’avion! Il mourrait de faim, se plaignit-il. Je le menai donc dans un bistrot ou il m’obligea à demander si les œufs au plat ne contenaient pas de … porc… Rassuré, il en prit et en reprit tout en m’interrogeant sur le prix. Il faillit avaler de travers lorsque je le lui annonçai. Et pour la première fois depuis le début de notre odyssée, il plaisanta et me demanda de dire au cabaretier que nous, au Maroc, pour ce prix-là, on peut acheter une ferme avec une basse-cour entière !…

Avec son café, il fuma trente-quatre cigarettes du tabac le plus  »cheap », dont l’odeur fit se retourner vers nous les autres consommateurs. Ils n’étaient pas loin de penser, j’en suis sûr, que mon exotique camarade fumait des substances illicites !… Je lui suggérai de sortir pour faire quelques pas, en fait pour débarrasser les lieux de nos fragrances opiacées. Tout en déambulant sans but précis, nous mîmes au point notre stratégie pour le rendez-vous de 17 heures. Je lui demandai d’être lui-même et de réclamer des prix plus hauts, point final. Ce à quoi, il me répondit, magnifique, dans son français plus qu’approximatif : ’’t’a fi pas’’ , pour ’’Ne vous en faites point, très cher !. Il s’arrêtait devant chaque vitrine et demandait le prix de tout et je compris que comme tous mes compat’s à l’époque, l’essentiel de son voyage à l’étranger allait consister à acheter les cadeaux à rapporter au Maroc pour les proches.

square Georges Brassens

L’heure du rendez-vous arriva et notre ami fut diaboliquement précis quant à l’heure. Nous nous rendîmes à l’un des angles de la Rue de Vaugirard, tout près de la porte principale des abattoirs où notre client avait ses bureaux. Nous fîmes la connaissance du grand chef des lieux,  un monsieur d’une soixantaine d’année, du type autoritaire et impatient. Un peu plus tard j’appris de lui qu’il possédait un patrimoine immobilier énorme qui faisait de lui l’un des propriétaires fonciers parisiens les plus importants. Que faisait-il dans la viande ? Ce commerce était alors, en fait, entre les mains de capitalistes attirés par les immenses massent d’argent circulant dans la profession et surtout, surtout, par la rapidité de leur rotation. Dans ce métier, une même somme pouvait tourner lorsque le système était bien huilé, jusqu’à 30 fois par an ! C’est rare et exceptionnel, certes, mais pas impossible, même si cela demande évidemment du flair, une parfaite connaissance technique et commerciale et une gestion de fer !

A ce niveau-là, on n’achète pas de la viande, on achète une origine et un flux ! Ce monsieur finançait les opérations d’importation des gros chevillards et se payait en prélevant un pourcentage convenu à l’avance sur le montant des factures financées, donc, en fait, sans aucune spéculation, et aucun risque. Il était payé par des traites à 60 jours et lui, ne payait souvent les fournisseurs qu’après avoir reçu le paiement des importateurs. Banquier de la viande, en fait. Donc risque avoisinant le zéro absolu, marge en apparence modeste mais en réalité ahurissante puisque les opérations était revolving au point de faire doubler les capitaux engagés en à peu près une année ! Qui dit mieux ? Il ne laissait bien évidemment pas ses clients faire n’importe quoi et gardait la haute main  sur l’ensemble des opérations. Il prenait des garanties réelles, des hypothèques sur les locaux commerciaux. Son gendre était quant à lui, un technicien de la viande et lui servait de conseiller et de vérificateur de la faisabilité des opérations qu’il acceptait de financer. Monsieur R. gagnait assurément énormément d’argent et son effort se limitait à diversifier les demandeurs de financement et les fournisseurs de marchandises.

financier

Nous fumes donc reçus comme des VIP et eûmes droit à un numéro de charme en règle, parsemé de ’’Mon cher mo’’’, ’’Très cher Monsieur’’, ’’Vous plairait-il ?’’ et autre ’’Si vous le voulez bien’’… Mon compagnon et associé, lui, bien qu’il se fut agi tout de même de son bon argent, eut droit à de compatissantes apostrophes du genre ’’Demandez-donc à votre technicien’’ ou ’’Venez-donc avec moi; mon gendre et votre technicien s’arrangeront pour nous rejoindre’’… Ledit compagnon en riait au fond de lui-même et ce rôle aussi moliéresque qu’ancillaire lui seyait à merveille, le protégeait. Monsieur le grand ’’Phynancier’’ ne cessa de nous répéter qu’avec lui, nous n’aurions jamais de problème de paiement et que si nous étions sages, appliqués et compétents, nous pouvions espérer gagner beaucoup d’argent. Un rien paternaliste mais pas mauvais bougre ! On ne pouvait lui reprocher son âge tout de même !…

Pensant probablement que j’étais le maillon faible du Schmilblick, un jeunot  ’’apprenti homme d’affaires’’ en quête de gloire et de quelques pécunes, il m’octroya quelque attention et, me prenant le bras durant la visite d’inspection du camion de marchandises en provenance de chez nous, à Vaugirard, il reconnut habilement que la marchandise était belle et cela le poussa à réaffirmer qu’il ne dépendait que de nous de ’’gagner beaucoup d’argent’’.  Mon associé me faisait force coups d’œil pour m’encourager à boire les boniments. Nous retournâmes au bureau et apprenant que nous visitions Paris pour la première fois, lorsqu’il fut fatigué de notre présence, il demanda à son gendre de nous faire faire un tour de la Capitale en précisant les endroits que nous devions absolument voir.

Paris, ville-lumière

 

Une belle balade en voiture de luxe et qui, même si elle n’enchanta nullement le gendre, nous fit bien plaisir.

Les grands boulevards, les petites rues, l’activité humaine, une indéniable urbanité des gens – à l’époque – et sa majesté, la reine de Paris, la Lumière, profuse et originale, agressive ou estompée, selon les quartiers, selon la météo qui me sembla changer toutes les heures. Je me laissai aller, ne me donnant même pas la peine d’insister dans mon dialogue avec Paris ou de comprendre ou même de découvrir méthodiquement la cité, car je compris immédiatement que j’étais dans la plus belle ville du monde, et que j’allais y revenir des dizaines, voire des centaines de fois.  J’étais ivre de bonheur, en vérité. Mon compagnon, isolé dans son mutisme, avait le nez collé à la vitre de la voiture comme un gamin et lâchait de temps à autre un ’’Sobhan Allah’’– ’’Gloire à Dieu’’, pour exprimer son admiration. Puis il se mit à attirer cent fois mon attention sur tel ou tel détail, architectural, vestimentaire, comportemental. Il était surtout impressionné par la discipline des Français

Monsieur le Gendre nous ramena à notre hôtel, épuisés, et nous le libérâmes aussitôt de notre présence et lui faisant grâce de l’obligation de nous inviter à dîner, malgré la recommandation de son beau-papa. Dès qu’il fut reparti, nous ressortîmes et allâmes dans la première brasserie du coin et y consommâmes une modeste et terrestre nourriture. Puis hop ! Au lit et ’’Bonne nuit les petits’’ !

petit bistro

Le lendemain, nous étions dans le lobby de l’hôtel à l’aube, tous deux habitués, par nécessité professionnelle à ’’cueillir le jour’’ de peur de le perdre. Un brave employé de service nous proposa bien de nous servir un café noir, mais je déclinai l’offre et invitai mon acolyte à sortir et rechercher ailleurs un petit-déjeuner un peu plus constitué ! Nous sortîmes donc en devisant et tirant nos plans sur la comète, jusqu’à trouver un café ouvert, sentant merveilleusement bon le café et le croissant chaud. Le gaillard du comptoir connaissait notre Pays et échangea avec nous quelques propos sympathiques. Nous l’invitâmes à y revenir et lui promîmes le meilleur accueil. En riant, il confia à un autre client présent au comptoir et sirotant déjà un blanc-cassis, que nous, Marocains, étions effectivement d’une hospitalité déconcertante.  Le poivrot nous considéra à travers sa couperose  et battit vaillamment des paupières mitées pour signifier que lui, la psychosociologie, l’en avait rien à battre … Mon pote se tourna vers lui et l’informa qu’il était également invité. Là, il rit de sa dentition de poisson des abysses et remercia vaguement avant de poser la question qui tue :

–      Mais dites-mois, dans vot’ bled, y’a du vin ?

Je me fendis donc d’un exposé en règle sur l’histoire du vin au Maroc qui ne date ’’que’’ des Phéniciens et de l’occupation romaine ! La production étant de 35 millions de bouteilles et l’exportation très marginale, les Marocains Musulmans, autant dire la quasi-totalité des habitants, ne buvant pas, on pouvait déduire que chacun des 10 millions de touristes qui passaient en moyenne 8 jours au Maroc, consommait chaque jour : 35.000.000 : 10.000.000 X 75 Cl : 8 = 34,6 Cl, soit l’équivalent de 2 ballons de rouge et un ballon de blanc … Chaque jour ! Je dis tout cela sur un ton monocorde et professoral, devant mon ami qui béait d’admiration devant ma science et le bistrotier qui fut le seul à comprendre que je m’exprimais au second degré et que ma brillante démonstration était un magnifique sophisme tout  ce qu’il y avait de fallacieux ! Et le poivrot de conclure :

–      Ben dites donc, c’est pas des soiffards vos touris’ !

Bon, nous n’étions pas là pour jouter verbalement avec les poivrots de France, mais pour vendre de la viande. Nous prîmes congé avec une œillade complice au maître des lieux et ’’fouette cocher !’’, nous nous en allâmes. J’attendais bien évidemment un commentaire de mon ami. Il ne tarda pas à me dire, en grattant sa barbe déjà bien apparente : ’’ Je me demande pourquoi tu t’entêtes à vouloir faire des affaires, alors que tu es si fort en politique ? Tu parles bien, tu mens systématiquement et tout le monde te croit !’’ J’éclatai de rire et fit mine de le talocher. Une demi-heure plus tard nous étions fin-prêts pour rencontrer à nouveau monsieur notre client.

Toujours aussi jovial, plein d’assurance et content de son sort, le Monsieur de la Finance ! Il nous accueillit avec force plaisanteries et un café apporté par un garçon du troquet voisin, avant d’attaquer le problème de fond et objet véritable de votre voyage : celui des prix. Mon coéquipier piaffait d’impatience. Il m’avait généreusement briffé pour aiguiser ma combativité et m’avait puérilement promis je ne sais trop quoi en cas de triomphe. Sans rien en dire, j’optai pour une tout autre stratégie car je compris que nous intéressions certes, mais que compte tenu de la concurrence, notre position était tout de même assez fragile. Je mentis effrontément et lui dis que nous avions beaucoup parlé, mon associé et moi et que, par respect pour lui, pour son expérience, pour sa pondération, certain qu’il chercherait à créer un flux commercial durable plutôt qu’à faire un ’’coup’’, nous avions décidé de nous en remettre à sa sagesse et de le laisser fixer les prix lui-même.

Tout le monde fut interloqué par ma sortie pour le moins originale. Il crut à une formule de  »politesse exotique » mais je lui donnai ma parole que j’étais tout ce qu’il y avait de sérieux ! Mon associé faillit s’étrangler et écarquillait les yeux. Le client haussait les sourcils et commentait sans discontinuer des ’’ah bien !’’ et des ’’ah bon !’’ en me regardant pour jauger ma sincérité. Enfin, il demanda : ’’Mais comment cela ?’’ J’expliquai que lui, connaissait parfaitement le marché, les prix d’achat et les prix de vente. Qu’il rendît donc le commerce possible et nous ne pourrions être que d’accord ! Mon associé et moi ne voulions que travailler, nous pouvions le faire, nous savions le faire et bien, nous respections nos engagements, alors qu’il nous donnât les moyens de nous battre et nous nous engagions en retour à prendre immédiatement entre 65 et 75% du marché ! Telle était notre proposition ! Il me regarda fixement en faisant une moue d’appréciation. Je restai imperturbable et affichai la mine la plus sincère et la plus désarmante possible.  Il finit par me dire :

–      Vous êtes habile, plus que cela même, mais j’ai envie de vous suivre et je vais jouer le jeu avec vous !

Il lança un prix qui était très exactement un Franc et 50 centimes au-dessus de nos espérances les plus optimistes, ce qui, en matière de viande, est énorme. Mon ami faillit  en avaler son bruyant dentier. Je restai de glace et le fixai pour lui faire comprendre qu’il devait calmer sa joie sous peine de mettre ma stratégie par terre !

–      Ça vous va, me demanda-t-il ?

–      Je n’ai pas de commentaire à faire, répondis-je. Comme je vous l’ai dit, ce prix sera notre Sainte-Barbe, notre dépôt de munitions. Nous interviendrons sans le perdre de vue et comme je n’ai aucune envie ni de perdre de l’argent, ni de travailler pour le roi de Prusse, croyez-moi, nous serons prudents ! Vous l’avez délibérément fixé, nous savons ce que nous devons en faire car soyons sérieux, c’est vous qui faites le marché, pas nous qui ne faisons que nous y plier ! Je n’ai aucune envie de passer mon temps à pleurnicher pour obtenir une augmentation de quelques centimes. Je n’ai pas cette mentalité de coursier. Nous faisons affaire, si chacun y trouve son compte, ce sera tant mieux et cela durera.

–      Vous n’allez pas mettre le feu sur les souks, n’est-ce pas ?

–      Et pourquoi le ferions-nous ? Serions-nous imbéciles ?

–      Certes pas ! Alors affaire conclue !…

Je demandai une minute pour expliquer la teneur de l’accord à mon partenaire, en langue arabe pour souligner que tout devait être le plus clair possible. Ledit partenaire me fit répéter 50 fois au moins le prix pour être sûr qu’il avait bien entendu. Il me fit préciser la monnaie, le pays, la météo et l’âge du capitaine pour s’assurer qu’il n’y avait aucune chausse-trape. Je répondis patiemment et lui dis, entre deux, de contenir sa joie et d’afficher un visage neutre.

Il joua le jeu. Nous topâmes donc pour celer l’accord et passâmes à la logistique. Je préférais laisser mon associé débattre de la chose avec le gendre. Monsieur R. et moi sortîmes des bureaux et marchâmes un instant dans la rue, sans but précis, pour faire plus ample connaissance. Les gens ne cessèrent de le saluer tous les 2 mètres. Nous nous réfugiâmes dans un café et il me posa un tas de questions sur moi, ma famille, l’étrangeté de ma présence dans ce métier pour le moins spécial, ma situation matrimoniale et autre. Je répondis à toutes les questions, en bon petit garçon bien élevé. Il me parla également de son gendre. Il ne fut guère tendre à son sujet, le jugeant un peu mou, gentil, certes, technicien compétent, certes, mais un peu à la botte de sa femme, bien qu’il se fût agi, en l’occurrence, de sa fille. Elle oui, elle avait un sacré caractère, affirma-t-il, mais elle était allergique à la viande et  »faisait » dans la cosmétique. Il me dit clairement que c’est elle qui portait la culotte et que le brave gendre suivait et en silence !… Je compris alors la hâte dudit gendre de quitter le Maroc lorsqu’il y vint… Je souris et il me pria de lui dire pourquoi. Je me contentai de répondre poliment qu’il existait un dicton arabe qui affirmait qu’ ’’on n’importe pas son caractère du désert’’. Devant son froncement de sourcils, j’expliquai : C’est l’équivalent de votre ’’ Les chiens ne font pas des chats’’ … Une nanoseconde lui suffit pour comprendre et il éclata de rire en me balançant une grande tape sur l’épaule !

Au bon coin

Les logisticiens nous rejoignirent et nous allâmes tous quatre déjeuner dans un de ces bistros gourmands qui abondaient dans le quartier. Monsieur R. y avait ses habitudes et il fut salué respectueusement par le personnel. On nous octroya la meilleure table, au fond de la salle, et l’on nous soigna aux petits oignons. Mon acolyte me demanda 53 fois de m’assurer qu’on ne lui servait pas de viande de porc. Lorsque je lui appris qu’en France même les desserts pouvaient être faits avec du saindoux ou graisse de porc, il eut un haut le cœur qui me fit craindre le pire…  A l’issue du repas, Monsieur R. nous informa qu’il partait en Pologne une poignée d’heures plus tard et nous pria de l’excuser de nous abandonner ainsi. Il nous rassura en nous disant que son neveu ne nous quitterait pas d’une semelle jusqu’au lendemain soir, jour de notre retour au Maroc. En partant, il nous dit en riant :

–      Et ce soir, soyez sages, hein !…

Je ne compris pas mais m’abstins de commenter. Après un dernier briefing et la rédaction d’un mémorandum que nous signâmes tous quatre, monsieur le gendre nous raccompagna à notre hôtel et nous précisa que le soir, il viendrait nous chercher pour une sortie-surprise avec son épouse.

Une fois seuls, mon compère me félicita chaleureusement pour mon tour de force qui allait nous permettre d’écraser la concurrence à l’achat, ce qui était son fantasme absolu, comme celui de tous les marchands de viande de la terre ! Je le calmai en lui disant d’oublier qu’il allait pouvoir faire le baroudeur sur les souks avec ce bonus ! Il me regarda étrangement, comme un enfant déçu. Je n’en eus cure…

Après une petite heure de repos, nous allâmes nous promener, le nez en l’air pour ’’visiter Paris’’. Il me demanda si j’étais capable de me rappeler le chemin du retour. Je lui jurai que non et que cela m’importait bien peu. Nous marchâmes ainsi deux bonnes heures, nous arrêtant à toutes les vitrines, nous amusant des prix, commentant le ’’chic parisien’’, nous moquant des attitudes des passants, contents de notre bon travail, nous rappelant toutes les deux secondes la belle affaire de nous venions de conclure et l’ami – je le reconnais, ne cessa d’encenser mon ’’immense malice’’ !

Puis nous regagnâmes l’hôtel et après une énième tasse de thé – l’inénarrable me supplia de m’enquérir s’il n’y avait pas un peu de menthe. Je lui répondis par un regard sévère… Nous allâmes ensuite dans nos chambres pour nous préparer. Je lui conseillai de se faire beau ou en tout cas d’essayer et surtout de se mettre une cravate. Avec une délicieuse et naïve fierté, il me dit que oui, il avait bien pensé à en prendre une. Après une heure, il me revint. Sublime ! Son costume provenait sans doute des surplus américains, avec un trait ’’oui’’ et un trait ’’non’’, de couleur sans doute marron dans les temps anciens. Sa chemise un peu froissée était vert-caca d’oie et sa cravate – enfin cravate, fallait voir … était bleue à pois verts et non nouée. Je lui fis le nœud et, le repoussant des deux bras pour le considérer dans son ensemble, je lui dis qu’il était vraiment smart. Il sourit et me rendit le compliment… J’étais hélas seul et ne pouvais donc partager avec personne la rigolade qui ne demandait qu’à exploser…

Asmahan

Notre hôte arriva et nous informa que comme il était garé en double file, nous devions y aller de suite, ce que nous fîmes. Nous attendait sur le siège passager une femme à la beauté tout simplement inouïe ! Une grande brune aux immenses yeux verts que mon ami surnomma immédiatement et à juste raison, Asmahan, du nom de la mythique chanteuse arabe des années 40-50. C’était l’épouse du gendre, la fille de monsieur R . Ledit gendre nous la présenta sous son patronyme à lui, comme s’il s’adressait à des subalternes. J’appréciai très moyennement mais finis par me dire qu’il s’agissait sans doute de sa part d’ignorance et non de mépris …

La dame, outre sa beauté, avait un charme fou et comme son sourire était carrément envoûtant, je m’appliquai à le provoquer. Elle était vraiment lumineuse, d’une grande beauté de type oriental, traits bien appuyés, chevelure noire abondante, coiffée en chignon et agrémentée d’un peigne de strass. Elle portait une robe-bustier de taffetas noir et un large châle blanc nacré dissimulait la nudité de ses épaules d’albâtre et le haut de son buste généreux. Son visage parfait était à même de faire bramer tous les cerfs de la contrée. Elle se tenait parfaitement, ce qui lui donnait, en supplément, un air de noblesse.

Après une vingtaine de minutes de voiturage, nous garâmes le véhicule dans un parking sous-terrain et fîmes une centaine de mètres avant de nous retrouver devant ceci :

Lido

Le Lido ! Notre table était évidemment réservée dans ce cabaret mythique, et elle était très bien située. La salle était archi-comble, comme, parait-il tous les soirs de l’année. Nous, les noctambules des coteaux de l’Atlas, bavions littéralement et ne savions plus où porter nos regards. Devions-nous regarder la salle et sa riche décoration ? Pouvions-nous regarder les seins nus des demoiselles qui dansaient sur la scène ? Avions-nous le droit de reluquer également leurs fesses guère plus couvertes ? A moins que nous dussions regarder nos assiettes pleines de nourritures étranges présentés sous forme de dessins étranges ? N’était-il pas inconvenant ou grossier de regarder notre hôtesse ? Fallait-il plutôt plaisanter avec notre hôte ? Ou alors commenter entre nous les abîmes séparant nos mœurs de celles-ci ?

Mon camarade me lançait de temps à autre une œillade d’un air entendu, accompagnée d’un sourire traduisant sa satisfaction. Sans la moindre gêne, il m’invitait en langue arabe à porter attention à notre hôtesse, ce à quoi je répondais par un froncement de sourcils réprobateur… En fait, je n’avais pas besoin de suivre son conseil car la dame me témoigna rapidement une sympathie qui me gêna vraiment au point de me mettre mal à l’aise. Et ce, d’autant qu’il était plus qu’évident que son mari était un jaloux maladif, mais genre ’’transi’’, c’est-à-dire ne bénéficiant pas du droit de se plaindre. Il se forma deux groupes à notre table. Le gendre et mon ami, d’un côté et son épouse et moi, de l’autre. Je les entendais continuer à parler barbaque, alors qu’elle et moi planions dans les éthers de l’art, de la mode, de la sociologie et de la psychologie, avec quelques téméraires intrusions dans les domaines personnels. Délicieux moment où nous ignorâmes le monde et ses habitants et prîmes un plaisir égoïste quoique innocent.

A la fin du dîner-spectacle, marchant vers la voiture, le gendre, craignant une suggestion ou une demande intempestive de son épouse, du genre invitation à poursuivre la soirée ailleurs, bailla bruyamment et annonça qu’il était fourbu… Elle comprit parfaitement la manœuvre et lui dit d’un air ironique : ’’- Tu es fatigué, pauvre chaton ? Quel dommage, car moi non …’’ Cela ne l’empêcha pas de se rapprocher davantage de moi pour me dire que si j’avais l’intention d’acheter des parfums et produits de beauté, sa boutique – dont elle me tendit la carte immédiatement, était en mesure de pratiquer les détaxes douanières sur les ventes aux étrangers. Je lui affirmai que c’était le cas et lui promis de lui rendre le lendemain matin.

Nous remerciâmes chaleureusement le couple et nous éclipsâmes dès l’arrivée à l’hôtel, en les priant de ne pas se donner la peine de descendre de leur véhicule. Inutile de dire qu’une fois seuls, mon ami me chambra généreusement à propos de mon ‘’flirt’’ avec Asmahan. Il me dit qu’elle me dévorait des yeux, qu’il n’avait jamais vu tel aplomb chez une femme en présence de son mari etc … je ne l’arrêtai qu’en affirmant que j’étais exténué avant de disparaître dans ma chambre…

Nous nous retrouvâmes très tôt au petit matin et comme tous les Marco Polo de la terre, mon pote entama la litanie des horaires, de la nécessité d’être bien en avance à l’aéroport etc…  Je lui demandai de ne pas s’en faire, que nous allions faire nos achats tranquillement et qu’après le déjeuner, nous partirions pour l’aéroport. Il avait été convenu avec notre hôte que nous le libérions de toute obligation à notre égard et qu’il ne nous rejoindrait qu’au moment du départ pour l’aéroport. Nous étions également convenus que nous irions à la parfumerie de l’épouse vers 11h30. Ce que nous fîmes…

Parfumerie DETAILLE

Elle nous reçut avec une gentillesse extrême et nous combla d’échantillons gratuits et de cadeaux en tous genres. J’aidai mon compère à faire son choix pour rapporter à son épouse et ses fillettes des cadeaux adaptés. J’avoue l’avoir assaisonné au plan de la facture, lui faisant choisir systématiquement, contrairement à son habitude de maquignon, les produits les plus chers. La belle Asmahan comprit mon jeu et y entra. Je n’avais aucune envie de quitter cette boutique et sa bien agréable propriétaire. Nous eûmes droits à des cafés commandés dans un salon de thé voisin, de grande réputation. Mais l’heure tournait et vers une 13h30, il nous fallut nous décider à lever l’ancre. Elle et moi osâmes nous faire une bise qui m’étourdit car elle s’accompagna d’un effluve des plus fines fragrances des lieux. Non, ce gentil flirt n’était ni équivoque, ni graveleux, tant s’en fallait. C’était amical, franc et sympathique au sens premier. A peine plus. Tout au plus, un léger trouble, mais c’est tout. Parole d’honneur ! Les Persans s’en allèrent et regagnèrent leur hôtel en taxi, dont le prix laissa sans voix mon camarade qui commenta laconiquement :

–      Mais pourquoi, combien vaut une voiture ici ?

Nous bouclâmes nos valises et descendîmes grignoter un sandwich dans un café des alentours. Puis monsieur le gendre vint nous chercher, nous conduisit à l’aéroport d’où, 2 heures plus tard, nous quittâmes ce qui en tout cas à l’époque, était la plus belle ville du monde. Lorsque notre Caravelle atteignit son altitude de croisière, je jetai un regard par le hublot et, m’adressant religieusement à la Capitale de la Douce France, je dis :  »Je vous salue, Paris ! »

 

mo’

Publicités