la meilleure de tous les temps

 

La philosophie a-t-elle jamais fait autre chose que s’interroger sur le sens de la vie ? Cette recherche de la vérité, autrement dit la sagesse, est un questionnement perpétuel au terme duquel on ressort bardé de certitudes ou ’’sachant qu’on ne sait rien’’, épuisé dans les deux cas.

Bien évidemment, toutes les idéologies, religieuses ou profanes, ont traité du sujet.  On en connaîtra suffisamment en consultant cette intéressante et brève synthèse de Wikipédia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Sens_de_la_vie# .

Mais là n’est pas mon propos. Je veux, très modestement, vous raconter une histoire drôle, qui chaque fois me tord de rire depuis que je l’ai entendue, il y fort longtemps. Elle est pour moi, la meilleure histoire drôle de tous les temps !

mat de cocagne

Le mât de Cocagne, de Francisco de Goya

C’est l’histoire d’un quidam, vous, moi ou n’importe qui, qui allait de par le monde, ayant reçu la vie quoique n’ayant rien demandé, comme tout humain qui n’est pas prophète.

Il passa dans une plaine immense, où les concentrations humaines étaient très denses, quoique jouxtant des zones désertiques. Au milieu de cette plaine, se dressait un interminable poteau dont la flèche se perdait dans les nuages.

De tout temps, aux époques où l’obscurantisme dispensa sur le monde ses ténèbres, qui avait de bons yeux pouvait apercevoir, devinant plus que voyant, en vérité, attaché au plus haut point de ce poteau, un cartouche dont tout le monde disait, sans aucune preuve néanmoins, qu’il contenait un pli – genre parchemin de diplôme.

Notre homme apprit bien vite qu’il n’était pas le seul à avoir aperçu cet étrange étui accroché là de toute éternité, par Dieu seul savait qui. Comme tous les autres humains, il sentit d’instinct une immense attirance pour la chose. Les Marchands du Temple spéculaient sur sa valeur en tant qu’objet, les dévots s’attendaient à y lire quelque message de l’au-delà et les éléatiques s’y intéressaient par réflexe.

Notre homme était un peu tout cela. Un homme normal, dirais-je : pas vraiment pur esprit, pas plus qu’émule de Diogène ou de Zénon. Il se mit en tête de grimper au poteau pour essayer d’en atteindre le faîte et d’y décrocher le précieux  »message » et en percer le secret. Il devait pour cela braver toutes les superstitions qui ont interdit de tous temps pareille tentative. Il n’en avait cure.

Pour ne pas se couvrir de ridicule, il arriva sur les lieux par une nuit sans lune et, après s’être mis en tenue appropriée, il s’élança à l’assaut de la cime du poteau. Arrivé à bonne hauteur et se félicitant de son adresse et de sa souplesse reptilienne, il éprouva tout à coup une désagréable sensation : le poteau était rendu glissant par une substance graisseuse. Dès qu’il la toucha, il glissa avant de se rattraper et de reprendre péniblement son ascension. Mais à nouveau la graisse traîtresse l’empêcha de progresser et cette fois-ci, il perdit toute adhérence et se retrouva au sol, le siège sérieusement endolori. Il se releva et disparut discrètement, à la faveur de la nuit, se massant les muscles glutéaux endoloris par la chute.

La douleur passée, l’obsession du  »message » là-haut perché et semblant le narguer, l’envahit à nouveau. Il décida de faire une autre tentative qu’il préparerait mieux puisqu’il s’équiperait davantage pour ne pas subir le même sort. Il acquit, dans un commerce spécialisé dans les sports d’escalade, l’équipement nécessaire et, la nuit venue, il mit à exécution son plan. Il réussit bien à dépasser sa précédente performance mais eut, dés après, une nouvelle et bien désagréable surprise : Plus haut qu’en sa partie graissée, le mât était enduit d’huile et encore plus glissant. A nouveau notre homme se retrouva les quatre fers en l’air, les fesses à nouveau cuisant du feu de la chute.

Cavalier à ses heures, il se jura néanmoins qu’il y reviendrait rapidement pour ne pas en garder phobie, et tenterait une nouvelle ascension vers le mystérieux  »message ».

Ainsi fit-il. Hélas, il ne connut guère plus de succès dans cette troisième tentative, car au-delà des limites atteintes précédemment, le poteau semblait contenir du feu et son contact le brûla sérieusement. Une fois à terre, du moins cette fois-ci comprit-il que ce satanique poteau était conçu comme une suite d’épreuves, et ce fut là une indication précieuse. Il se promit que dès que l’état de ses mains le lui permettrait, il ferait une nouvelle tentative qui tiendrait compte de cette observation. Malgré sa nouvelle déconvenue, il était d’humeur guillerette et prit la sage décision de convertir sa quête en jeu !

démocrite riant

Démocrite riant,  Hendrick ter Brugghen, 1628

Mais après une dizaine d’autres tentatives infructueuses, à l’issue desquelles il ne réussit à provoquer que le rire moqueur et condescendant de Démocrite, il comprit que ce ne pouvait être un jeu et qu’il devait appréhender la solution du problème par la science.

Quelques années et trente tentatives plus tard, toutes soldées par des échecs aux causes diverses et variées, dont certains furent carrément comiques et avaient pourtant nécessité la mise en œuvre d’appareillages d’une extrême complexité,  il comprit qu’il lui fallait changer de paradigme. Il se déclara alors philosophe et essaya de ’’lire’’ le document sans l’atteindre. Il écrivit à ce propos l’équivalent de quelques volumineuses encyclopédies pour proposer les réponses les plus savantes qu’il avait parfois de la difficulté à comprendre lui-même en les relisant, tant l’hermétisme qu’avait atteint son écriture était opaque. Un jour, lassé par son insuccès, il pâlit en lisant la fable – très peu connue, de Jean de La Fontaine, intitulée justement Démocrite et les Abdéritains, où viennent ces deux vers cruels :

Et, mesurant les cieux sans bouger d’ici-bas,
Il connaît l’univers et ne se connaît pas.

Cela suffit pour le faire se sentir ridicule et abandonner cette méthode en laquelle il avait  pourtant mis beaucoup d’espoir.

Il avançait en âge et commençait à paniquer à l’idée de laisser ce monde sans connaître le secret du  »parchemin », tout là-haut perché. Il pensa aux choses les plus folles, aux actes les plus audacieux, mais chaque fois, sa lourde éducation l’empêcha de mettre à exécution ces plans de destruction, de sacrilège ou de révolte.

Le penseur

Le Penseur, Auguste Rodin, 1840-1917

Il se raisonna et revint à la certitude que seule la philosophie – autrement dit l’amour de la sagesse, pouvait l’aider. Alors, il se fit tour à tour adepte de l’empirisme, puis du rationalisme, de l’idéalisme, du positivisme, du stoïcisme, du structuralisme, de la phénoménologie, du matérialisme, de l’existentialisme, du scepticisme, du cynisme et du romantisme. Il se compromit même dans certaines variantes politiques sournoisement grimées en sagesses, telles le communisme, le socialisme, le libéralisme, le libertarianisme, le contractualisme, l’anarchisme, l’humanisme, le féminisme et l’utilitarisme.

Parallèlement à la réflexion, il continua  ses tentatives d’ascension qui furent toutes l’occasion de découvrir l’infinie variété des pièges de l’existence : le glissant, le brûlant, le gelant, le piquant, l’urticant, le puant, l’enivrant, le blessant,  l’assourdissant et tant d’autres, et chaque fois il retournait à ses préparations de plus en plus en plus complexes pour intégrer les enseignements de ses dernières expériences. C’est alors qu’il sentit sa raison glisser sournoisement et son entendement lui tendre des pièges de sirène et lui faire miroiter de plus en plus fort le bonheur qu’il aurait à connaître le secret du parchemin. Oui, il devint carrément obsédé.

hamlet

Statue de Hamlet, Stratford-upon-Avon, Lieu de naissance de William Shakespeare

Dans ses moments de profond découragement, il s’asseyait et, appuyant sa tête sur son poing fermé, il répétait à l’envi l’une des phrases les plus célèbres de la culture humaine, la pathétique interrogation d’Hamlet de Shakespeare :

To be or not to be, that is the question

L'ecclésiaste

Ou alors, décidant très temporairement d’abandonner son entreprise, il reprenait l’affirmation désabusée de l’Ecclésiaste qui est le nom désignant le livre et l’auteur du Livre de Sapience (sagesse et savoir), de l’Ancien Testament :

Vanitas vanitatum et omnia vanitas

Aristote

Mais il tempérait toujours, pour clore ces séances d’autoflagellation, en se posant cette valorisante question d’Aristote, dans son XXXème Problème, titré ’’De la réflexion, de l’intelligence et de la sagesse’’ :

’’Pour quelle raison, tous ceux qui ont été des hommes d’exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l’Etat, la poésie ou les arts, sont-ils manifestement mélancoliques ?’’

Alléluia ! Foin de pessimisme et de pensées mortifères. S’il était mélancolique, c’est qu’il était exceptionnel ! Le monde lui reconnaissant sa haute valeur était donc intelligent ! Il suffisait de le comprendre! Et de conclure alors systématiquement :  »continuons notre quête ! »

Cet encouragement l’emplit d’enthousiasme et d’énergie positive. Il décida sur le mode réflexe qu’il recommencerait ses ascensions à l’assaut du  »parchemin ». Mais il décida aussi que les reliquats de complaisance et de prudence n’avaient que trop duré en lui. Il lui fallait chasser de son approche tout ce qui, pour l’épargner et le flatter, risquait de contrecarrer l’atteinte de l’objectif. Sa préparation inclut alors de nouveaux appareillages mais surtout une préparation mentale de commando-suicide, de celles qui vous apprennent à penser en tube, à ne regarder ni derrière, ni à droite, ni à gauche, mais seulement droit devant au mépris de tout le reste.

A l’aube du jour choisi, il arriva au pied du mât et n’eut pas le moindre regard pour quoi que ce fut autre que le faîte, tout là-haut et le petit objet flottant au gré de la douce brise. Il se dit que ce mât était l’axe du monde intelligible dont il partait faire la conquête.

Il se mit à grimper, mettant à profit les innombrables leçons des ascensions précédentes. Il glissa et sans réfléchir, se remit à grimper, il se brûla mais nia la brûlure, il vit ses mains s’engourdir et les avertit qu’il ne les écouterait pas, le froid à son tour le brûla et il fit entre ses dents la même menace, d’horribles sons lui perforaient le tympan, mais il chanta de toutes ses forces pour ne pas les entendre, des odeurs de pestilence le firent suffoquer, mais il se dit qu’un mètre plus haut, le plaisir allait varier. Puis de minuscules fourmis s’invitèrent à la fête et se régalèrent de sa chair. Il avait tant souffert qu’il ne sentait bientôt plus rien… Il voyait bien son sang perler sur toute sa peau, mais serrant les dents il continuait son ascension. Plus que quelques mètres. Il n’eut pas honte de pleurer et de gémir mais vraiment rien ni personne ne pouvait l’arrêter, pas même lui-même. Aucune pensée, aucune sensation, rien n’existait plus qu’un monstrueux entêtement décuplé par la proximité de la réussite. un mètre. Un être diabolique lui suggéra de regarder en bas pour être fier du chemin parcouru. Il n’en fit rien et jura comme un charretier. Et enfin, la dernière extension du bras. Il avait mille fois pensé à cet instant et s’était dit que ce serait l’un des plus difficiles. Il assura sa prise en prenant bien soin de rester collé au poteau. Il tendit la main et saisit alors facilement le cartouche contenant … ce qu’il était venu y chercher et dont, se rendit-il compte tout d’un coup, il ne savait strictement rien. Pourquoi donc un message ? Il arrêta heureusement sa spéculation et ouvrit le cartouche. Il en sortit un petit rouleau de vieux papier qu’il s’empressa de dérouler et sur lequel il lut, dans un éclat de rire dantesque, à perdre l’équilibre et la raison :

fin du poteau

mo’

 

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