et ta soeur 2

Dans ma 27ème année, ma vie professionnelle connut une ascension vertigineuse qui ne me laissa plus le moindre doute sur mon statut de roi du monde. De mon monde en cas.

J’avais donc jeté par-dessus les moulins ma coiffe et mon pompon universitaires, j’avais brûlé mes rêves héroïques et abandonné mes prétentions littéraires et je m’étais adonné corps et âme aux joyeuses délices du commerce du poisson.

Arthur Rimbaud

Eh oui ! L’abandon de mes aspirations au Prix Nobel de Littérature pour les amours sulfureuses et  vénales du maquereau et de la morue me séduisit par son côté surréaliste et je n’étais pas peu fier d’avoir suivi dans la voie l’une des idoles de ma jeunesse folle, un certain Rimbaud, prénommé Arthur, lequel abandonna la poésie – la plus pure qui fut jamais chantée-  pour le commerce ’’des peaux , du café, de l’ivoire, de l’or, des parfums, encens, musc, etc.’’. Il signifia cet abandon et le justifia dans une lettre connue sous le titre de ’’Lettre du voyant’’  dans laquelle il déclara :

’’Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée … ’’

Je compris, peut-être un peu avant beaucoup, que pour exploiter rationnellement les richesses marines et agricoles de mon pays, il fallait se doter de moyens de stockage et de transport en température contrôlée. Je me mis à investir, selon mes maigres moyens, dans des installations et des véhicules frigorifiques. L’on me prit pour un fou qui ’’gâchait’’ la capacité de charge de ses véhicules avec des caisses et des appareillages compliqués. Très vite, bien au contraire, les clients étrangers quelque peu exigeants au plan de la qualité, accoururent et établirent avec moi de solides et juteuses relations commerciales. Dieu que ces choses sont désuètes et paraissent évidentes ! Mais à l’époque, elles constituaient une révolution.

La maîtrise du froid me conduisit naturellement à m’intéresser également à la viande et à la volaille, ce qui fit de moi un opérateur des ’’produits carnés’’, soit des produits composés de viande : viande, volaille, poisson. Mon commerce devint rapidement florissant et se positionna tout aussi rapidement au haut de la qualité. J’étais totalement insensible à l’argument prix et n’ai jamais donné un centime pour un produit de qualité autre que parfaite. J’étais donc sûr de moi et fis de cette assurance la base de ma démarche commerciale – de mon marketing, si l’on préfère.

le club

Parmi mes clients – que je n’acceptais de servir que sur une base d’exclusivité – figurait le leader incontesté de l’industrie hôtelière de l’époque, lequel avait bouleversé le concept même de tourisme et humanisé quelque peu le tourisme de masse : il créa des ghettos touristiques dans les plus beaux endroits du monde, au sein desquels les ’’gentils membres’’, ou GM profitaient du climat et de la domesticité ’’bon marché’’ sans avoir la moindre occasion de rencontrer un autochtone ou même de mettre le nez dehors…

Une organisation très bien pensée permettait à ce groupe de recruter des cadres ou ’’gentils organisateurs’’, les GO, à des salaires ridicules,  consistant pratiquement en ’’gîte et couvert’’. Alors bien sûr, ces pré ou post-soixante-huitards ne sortaient pas de Normal Sup’. Il s’agissait de jeunes, prêts à suer le burnous pour passer des vacances au soleil, dans une ambiance de vacances et de mœurs relâchées, dans ce monde factice au sein duquel on leur reconnaissait une valeur. Seul le Chef du Village, c’est-à-dire le directeur général de l’établissement, avait un vrai salaire et une véritable formation de gestionnaire. Le club d’Agadir, au Maroc, idéalement situé dans la pinède qui borde la plage, était considéré comme l’un des plus prestigieux du groupe. Les GO qui y officiaient se prenaient donc pour les superstars du système.

Salvador Dali

Par l’entremise de mes banquiers de l’époque, qui étaient de vrais banquiers et curieusement les mêmes que ceux de la maison-mère du groupe, je fus présenté à un vieux-beau, aussi pittoresque que Salvador Dali et qui présidait aux destinées ’’hôtelières’’ du groupe, entre autre, au sacro-saint département  ’’FOOD & BEVERAGES’’, c’est-à-dire à toute la restauration qui, avec le logement, constitue l’essentiel de cette industrie. On imagine le pouvoir qu’avait ce monsieur et la cour empressée et même obséquieuse qu’on lui faisait de toutes parts… Mes banquiers me dire de cette opportunité que c’était carrément la grande chance de ma vie et lors de notre entrevue, je m’étais appliqué à l’éblouir. J’y parvins un peu trop à mon goût car le vieux monsieur avait des affinités ’’très’’ particulières qu’il s’évertua à me proposer … Mais je dois avouer qu’en homme civilisé, lorsqu’il s’aperçut qu’en la matière j’avais résolument fait d’autres choix, il me ficha la paix. Je ressortis de son bureau avec en poche, à 25 ans, l’exclusivité de la fourniture des produits carnés de toute la chaîne au Maroc …   A la vérité, je ne réalisais pas très bien l’importance de la chose, mais après un débriefing avec les banquiers, je compris que j’allais gagner ’’plein de sous’’ …  Et ce fut le cas ! Mes camions sillonnaient la côte nord et le Sud, pour livrer les produits carnés aux hôtels de cette chaîne notamment … Leur signature était au-dessus de tout soupçon et ma banque me finançait leurs factures sans limite de montant, ni de terme. Le client idéal quoi.

Combien d’attaques n’ai-je subies ? Combien d’opérations de dumping n’ai-je repoussées ? Combien de tentatives de corruption n’ai-je dévoilées ? Et bien jamais ces gens –là n’ont même évoqué l’idée de me changer pour un autre fournisseur ! Je pense que c’était normal : je tenais mes promesses, je ne trichais jamais et j’avouais sans complexe que je ne travaillais pas pour des prunes ! Visiblement, mon honnêteté et ma franchise plaisaient.

Cerises sur le gâteau, aux changements de saison, ces établissements organisaient d’énormes ripailles, auxquelles on me demandait d’apporter un soin particulier. Lourde logistique avec – ma spécialité – une réactivité sans pareille, qui me rendait capable de débrouiller ’’x’’ centaines de homards-portions pour le lendemain, 50 agneaux de Berguent  de 12,5 kilos l’un, ou 600 coquelets de 400 g chacun, en 12 heures. Mais pour se rassurer, les Chefs de Village me demandaient alors d’être présent et par mesure de précaution supplémentaire, m’invitaient à séjourner chez eux durant ces périodes délicates.

coq en pâte 2

Alors imaginez : Séjourner au Club-Trident lorsqu’on est célibataire, bien dans sa peau, que l’on sait tourner le madrigal et qu’on n’est pas repoussant, n’est pas à proprement parler un temps de repos, tant s’en faut ! J’étais soigné aux petits oignons et rien n’était trop beau pour Mo’, comme tout le monde m’appelait pour rester cool et dans le ton des lieux ! Les GO me charriaient à longueur de temps, les plus audacieuses des demoiselles virevoltaient autour de moi et il suffisait de faire semblant de les regarder pour s’approvisionner par camionnées entières de GM, venues là pour cela et entendant fermement amortir leur voyage ! Moi ? ben moi, un véritable  coq en pâte … !

Autre rituel de ce microcosme étrange : Les départs et les arrivées des GO. Ils devaient se tenir prêts à partir à l’autre bout du monde et alors, je me devais de venir rencontrer les nouveaux arrivés – officiellement par courtoisie, en vérité pour savoir avec qui j’allais traiter.

Adoncques, à l’occasion de la nomination d’un nouveau directeur de la restauration d’un établissement du Sud, je fis le déplacement. Il n’avait rien de spécial, c’était un terne paysan, non pas du Danube mais probablement du Delta du Rhône car son accent chantait le thym et la garrigue. Pas mauvais bougre mais quelque peu sans-gêne, rendu hardi par le fait que, probablement pour la première fois de ses 30 années de vie, on lui reconnaissait un pouvoir ! Il n’était pas mauvais technicien, mais bien évidemment, comme tout nouvel arrivant, il voulait en faire un peu trop. Ce qui me déplaisait souverainement en lui, c’est qu’il était arrivé au Maroc, bourré de préjugés, n’ayant aucun doute sur le fait qu’on ne pouvait y rencontrer que des flibustiers roublards etc… Bref, il était clair qu’il avait été mis en garde par un quelconque méprisable imbécile. Les premiers temps se passèrent cependant sans encombre et nous collaborâmes en bonne intelligence.

agneaux

Mais un jour, un mardi pour être précis, me faisant comme à l’accoutumée le commentaire critique de la livraison de la veille, il me dit qu’il n’était pas content du tout des agneaux livrés, dont les gigots étaient trop maigres et peu appétissants.  Ne connaissant pas la conformation des races ovines locales, il s’attendait probablement à avoir des gigots rebondis comme en France, alors qu’ici, les races locales ont des gigots plus longs et fusiformes. Il attribua cette particularité à un déficit de qualité. Je lui fis un cours de boucherie ovine en règle, patiemment, gentiment. Mais il ne voulut rien entendre et maintint sa critique : les carcasses livrées n’étaient pas conformes, point final ! Le cas typique du sourd qui ne veut rien entendre. Après avoir cru qu’il plaisantait, après avoir essayé de l’amener à la raison, et enfin après avoir compris que je n’y parviendrais pas, je décidai de mettre fin à son monologue qui menaçait de virer à la vocifération, et l’invitais à faire ce qu’il pensait devoir faire. Dans un dernier sursaut, je résumai ainsi :

–      Je pense que vous devriez prendre l’avis de gens qui connaissent les races locales. Je maintiens que les carcasses livrées sont de la meilleure qualité et vous invite à un peu plus d’objectivité.

Alors là, en guise de réponse, il alluma la mèche de ce qui, tant d’années après, justifie que j’en parle encore comme si c’était arrivé hier. Ce sous-crétin me répondit :

–      Mais oui, c’est ça ! Et ta sœur !…

Alors … en vérité je vous le dis : la terre changea son sens giratoire, le téléphone devint mitraillette, ma tête une bombe et la distance me séparant de mon contradicteur la chose la plus haïssable du monde. Comme chaque fois que la colère prend mes rennes, je bégayais :

–      Co… co … comment ? J’ai bien entendu ? Vous m’avez bien dit ’’Et ta sœur ?’’ …

–      Oui, et je le répète et je t’emm…

–      Ok,  j’arrive !…

Germaine Tillion

Il était onze heures. J’avais le temps de prendre le vol de 13 heures. Je pris un bagage minimal et quelque argent et me fis accompagner à l’aéroport par mon chauffeur qui vit que je n’étais pas dans mon état normal et fit tout pour me calmer. Je l’invitai à aller plus vite ou descendre de voiture et me fiche la paix. Je n’étais assurément pas content du tout. Le triste olibrius n’avait pas lu Germaine Tillion, ni même probablement jamais aucun livre et, foi de Mo’, il allait lui en cuire !

J’eus beau me raisonner, m’inviter à faire marche arrière tant qu’il était encore temps, me proposer d’opposer à l’insulte un souverain mépris, j’avoue que je ne pus ! Bien au contraire, j’attisai ma colère en répétant l’adresse de Winston Churchill à Chamberlain à propos des Accords de Munich:  » Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre. »

Quatre-vingt- dix minutes plus tard, j’étais à la porte du Club auquel l’accès n’était pas aisé et demandai habilement à voir un autre responsable que celui que j’avais traversé le pays pour rencontrer. On me permit d’entrer et m’accompagna même aux bureaux dudit responsable. Il fut étonné de me voir. Je le mis au courant de ma houleuse discussion avec le chef de la restauration. Par amitié il me conseilla fortement de me calmer et me précisa que dans les principes même de la maison, l’on ne lâchait jamais un collaborateur, fut-il fautif. Il m’invita à y penser. Mais cela eut le même effet que s’il avait uriné dans un violon, fut-ce un Stradivarius

Puis, très calmement et méthodiquement je demandai à rencontrer le Chef de Village mais on me dit qu’il était occupé avec des contrôleurs de gestion de Paris. Fort bien. Je m’en fus donc rencontrer mon offenseur qui était assis à sa table rédigeant ses menus, entouré du boucher, du poissonnier, du charcutier, du boulanger, du pâtissier et des cuisiniers… l’infâme leva les yeux vers moi et, continuant à écrire, jappa à mon adresse quelque parole peu aimable… Je m’avançais vers lui et ayant obtenu qu’il me regarda de face, je l’invitai à se mettre debout et lui administrai une claque majuscule à laquelle il essaya de répondre… Pauvre de lui …  Cela donna ce qui suit, pendant 5 bonnes minutes :

bagarre

Je ne le laissai que lorsque je vis que mes phalanges métacarpiennes  étaient tâchées de sang. Alors, très théâtral et afin que nul n’en ignorât, j’arrangeai ma mise en disant :

–      C’est de la part de ma sœur, connard !

Il se mit à hurler en épongeant son sang, qu’il romprait le contrat, briserait l’exclusivité, me ruinerait, me mettrait sur la paille etc. ce à quoi je répondis que j’en tremblais tout en lui conseillant de quitter le pays avant d’y reposer à jamais…

Tous les GO étaient là et l’écrasante majorité d’entre eux me lançait des coups d’œil complices. Le pugilat fit tant de bruit que le Chef du Village finit par arriver. Il s’informa de ce qui s’était passé et demanda au rossé de le suivre. Pas un mot pour moi …

Ledit ‘’rossé’’ n’était pas très populaire. Les travailleurs locaux vinrent à moi pour me dire qu’ils avaient tenté en vain de lui expliquer les choses mais qu’il était très ’’spécial’’.  Les autres GO firent de même et me dirent qu’il avait pourri l’amicale ambiance qui régnait jusqu’à son arrivée mais que visiblement, il était protégé par … des ’’instances aussi occultes que supérieures’’ …

Très fier de moi, je retournai à Casablanca dans l’après-midi même, avant d’avoir le courage d’appeler mon associé et financier pour lui conter ma mésaventure. Lorsque je lui fit le récit, il hurla tout son saoul, me traitant de gamin, de petit mâle de pacotille, d’idiot etc…

Le lendemain, le Chef de Village m’appela et m’informa que l’olibrius allait être muté dans un autre club des bords de la Mer Noire et qu’en ce qui me concernait, quoique n’ayant professionnellement que des félicitations à m’adresser, il pensait qu’il valait peut-être mieux mettre un peu de temps entre nous, le temps que le ’’regrettable incident’’ s’efface.

C’était de bonne guerre. En fait, je perdis mon fabuleux contrat qui aurait fait de moi, à n’en pas douter, un homme fortuné. Mais … il aurait fallu pour cela pouvoir entendre sans réagir cette locution interjective qui est une insultante provocation sur les rives de Mare Nostrum :

–      Et ta sœur ?

mo’

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