Adieu Si el Mahdi

Le 30 juin 2008, relatant un souvenir de jeunesse, j’avais conté la demande en mariage de ma sœur aînée, de laquelle j’étais très proche,  par un prince charmant que j’avais nommé, par jeu, Cary Grant et auquel j’avais donné un père du nom de Spencer Tracy, une mère du nom de Katharine Hepburn et un frère du nom de Sal Mineo. Dans mon récit, je disais notamment :

’’Le Puîné, maintenant totalement subjugué par l’Oncle Sam et sa troupe, était en grande palabre avec Sal Mineo qui le prenait très au sérieux puisqu’il tentait de le convaincre que l’approche culturelle française était caduque et vermoulue comparée à l’américaine et à l’anglaise. Homme d’immense culture, intelligence fulgurante et pédagogue né, déployant avec grâce les ailes de sa pensée en 3 langues parfaites, Sal affirmait des choses qui, bien qu’elles me parussent étranges, donc, forcément fausses, ne me laissaient pas indifférent. Sal me convia à la dispute et j’y pris part, défendant bec et ongles la patrie de Descartes, maître étalon civilisationnel à mes yeux. Il eut la gentillesse de ne pas me moucher et fit bien, car un immense télescopage s’opérait sans cela, entre les 100 milliards de neurones, tous opérationnels, de ma grosse tête. ‘’ Il a un peu raison’’, me dis-je. ‘’Non, beaucoup raison’’, renchéris-je. ‘’D’ailleurs ce sont des gens bien ces Américains-là’’, conclus-je.’’

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Quelle ne fut ma surprise de recevoir cette réaction que je reproduis ci-dessous :

’’Immense honneur.

Reçu de M.E., alias Sal Mineo, qui est aujourd’hui un fringant jeune homme de 75 printemps à l’ardeur intellectuelle à vous fiche des complexes : 99% des gens de son âge continuent à « gripper » des sous, au mieux à cultiver 3 rangs de poireaux en pensant être retournés à l’essentiel; mais lui continue à servir, selon ses très nobles convictions, l’Humanité en en préparant … le futur !

Hereunder, his message shortened because of … privacy:

« Thanks for thinking of me …

Love to you all from a conference on the future of emerging countries held in Sweden. M. »

https://mosalyo.wordpress.com/2008/06/30/le-debarquement-americain/

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Puis, quelques mois après, en juillet 2009, j’avais écrit, dans un article consacré à Mohamed DIB, l’un des plus grands écrivains d’Afrique du Nord :

’’Quelques solides amitiés, parmi lesquelles celle du mythique et merveilleux Professeur Mahdi ELMANDJRAhttp://www.elmandjra.org/ – m’encouragèrent alors à rêver d’une émission de télévision qui devait être consacrée à la Beauté, en son sens le plus prétentieux – j’avais 20 ans – émission que j’avais décidé d’intituler du nom grec de la beauté : MORPHA.’’

https://mosalyo.wordpress.com/2009/07/20/geants-meconnus-2/

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Mahdi ELMANDJRA, est maintenant parti. Comme il a vécu : se voulant le plus discret possible mais faisant, à son corps défendant, un vacarme énorme partout où il passait. Pour moi et quelques autres, qui faisions partie de son deuxième cercle d’ouailles, chaque instant passé avec lui a été un instant magique ou les poudres mises en jeu, ont toujours et invariablement été l’amitié tendre et sincère,  la sympathie, l’humour, une énergie militante jamais prise en défaut, une intelligence primale qui lui permettait de décrypter et faire partager le monde comme on lit un livre évident, et une culture truculente, universelle et multicolore. Cette culture était un kaléidoscope qu’il tendait avec gentillesse et sans calcul à qui voulait s’émerveiller des beautés du monde. Un homme. Un vrai. Un professeur, assurément, du genre conteur merveilleux qui veillait à ce que jamais vous ne vous endormiez et pour cela, vous assénait au moment le plus inattendu un chiffre méconnu, une conclusion personnelle, une anecdote, un défi, un slogan, une invitation à vous indigner, à refuser la première évidence. A apprendre, surtout, apprendre !…

Livres ME

Le thème du savoir est évidemment récurrent chez lui et il a passé une bonne partie de sa vie à expliquer ce qu’est le savoir et à déjouer les pièges du faux savoir et de l’analphabétisme.

Les Citations qui suivent sont toutes extraites de  »Humiliation à l’ère du méga-impérialisme ».

’’L’analphabète d’aujourd’hui est celui qui ne sait pas désapprendre pour pouvoir apprendre à réapprendre. Je pense que la nécessité de mettre à jour ses connaissances est une cause majeure de l’exode des compétences. Jamais la définition du savant par le Général de Gaulle n’a été aussi pertinente: « un savant est celui qui connaît l’étendue de son ignorance ». Je crois que le sous-développement peut se définir aujourd’hui comme une situation où l’on combat les compétences nationales innovatrices et créatrices et où l’on encourage la somnolence professionnelle et la médiocrité docile qui facilitent la corruption, l’abus des droits humains et la servilité devant les grandes puissances.’’

Pour lui, l’ignorance est la mère de tous les vices, de l’humiliation et du sous-développement :

’’L’humiliation de toutes les humiliations c’est lorsqu’on ne sait plus ce qu’est l’humiliation.’’

On le pressait de se prononcer sur la violence en politique :

’’Les cultures sont les bases de la paix. Aucune culture, par définition, ne naît agressive ou pour combattre une autre. Et l’histoire nous a appris que quand une culture prend le pouvoir, elle essaie d’imposer son système de valeurs aux autres. C’est pourquoi il y a conflit. Mais si on respecte les règles élémentaires de la communication culturelle et de la diversité, je crois alors que les causes des conflits seront minimisées.’’

Des souvenirs trop personnels me lient à cet homme merveilleux et je les garde pour moi, me réservant de les révéler à l’occasion, chaque fois que la pudeur et le bon goût le permettront.

Ce matin déjà une page Wikipédia se propose en réponse à une recherche de son nom sur la toile cybernétique. En voici la teneur :

’’Mahdi Elmandjra (arabe : المهدي المنجرة) est un professeur et écrivain marocain en sciences humaines et sociales, né le 13 mars 1933 à Rabat et mort dans cette ville le 13 juin 2014.

Son parcours

Le professeur Mahdi Elmandjra a fait ses études universitaires aux États-Unis à l’université Cornell (licence en biologie et en sciences politiques) et les continua en Angleterre où il obtint un doctorat en économie à la London School of Economics (Université de Londres).

Sa carrière professionnelle

Il commença sa carrière en 1958 comme professeur à l’université Mohamed-V de Rabat.

Après quoi, il fut nommé Directeur général de la Radiodiffusion Télévision Marocaine et Premier conseiller de la Mission permanente du Maroc auprès des Nations unies à New York. Entre 1961 et 1981, il occupa plusieurs hautes fonctions au sein de l’ONU y compris celles de chef de la division Afrique, de sous-directeur général de l’UNESCO pour les sciences sociales, les sciences humaines et la culture et de sous-directeur général pour la prospective.

Il a également été président de la Fédération mondiale des études du futur entre 1977 et 1981, président de Futuribles International et il est président-fondateur de l’Association marocaine de prospective et de l’Organisation marocaine des droits de l’homme. Il est membre de l’Académie du royaume du Maroc, de l’Académie africaine des sciences et de l’Académie mondiale des arts et lettres.

Ses œuvres :

Mahdi Elmandjra a publié plus de 500 articles dans le domaine des sciences humaines et sociales. Il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages dont :

  • The United Nations System: An Analysis, 1973
  • On ne finit pas d’apprendre, rapport au Club de Rome, traduit en 12 langues, 1979
  • Maghreb et Francophonie, 1988
  • Première Guerre civilisationnelle, 1991
  • Rétrospective des Futurs, 1992
  • Nord-Sud, prélude à l’ère postcoloniale, 1993
  • Al Quds, symbole et mémoire, 1996
  • Dialogue de la communication, 1996
  • La Décolonisation culturelle, défi majeur du XXIe siècle, 1996
  • Massar Fikr, cheminement d’un penseur, 1997
  • Déglobalisation de la globalisation, 1999
  • Intifadates, 2001
  • Humiliation à l’ère du méga-impérialisme, 2003
  • Ihana, 2004

Pour connaitre ses écrits :

Cet honnête-homme, au sens le plus pur de l’expression, est parti Vendredi 13 2014, à l’heure des ablutions, quelques instants avant la Prière du Vendredi. Il a rejoint le Ciel, en ce jour de chance, épuisé par la fatigue de ses innombrables combats. Je suis sûr qu’il a bien ri de la cocasserie de la date ! Il en était capable car si nul n’ignore sa flexibilité de barre d’acier concernant la justice, les droits de l’homme, le développement, l’autocritique et sa haine de la compromission sous toutes ses formes, peu de gens connaissent cet aspect  secret de lui : un incroyable sens de l’humour et de la dérision.

Funérailles ME

Pendant que l’on creusait sa tombe, sa famille, quelques officiels, quelques anonymes, quelques jeunes militants  d’associations, accourus spontanément, arborant des pancartes de remerciements…

Adieu Si El Mahdi !

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