al maghreb

 

’’Nous ne profitons guère de notre vie, nous laissons inachevées dans les crépuscules d’été ou les nuits précoces d’hiver les heures où il nous avait semblé qu’eût pu pourtant être enfermé un peu de paix ou de plaisir.’’ Marcel PROUST

… L’incorruptible muezzin entame enfin sa déclamation et la mer souligne de vert la pourpre et l’or du soleil finissant. Les dernières voitures foncent dans la ville et les braves policiers harassés et affamés n’ont pas envie de sévir.  Chaque humain regagne ses pénates et reprend le fil de sa vie, interrompu par le jeûne.

prieur

Les ablutions. La datte symbolique, puis un instant de recueillement.

 

Nasser Houari – Taqsim

soupes

La table de rupture du jeûne est une corne d’abondance. De surabondance même, chez les gens déraisonnables. C’est-à-dire presque tout le monde. Tous les règnes, toutes les préparations, toutes les saveurs, toutes les couleurs se trouvent sur cette table. Du chaud, du froid, du salé, du sucré, de l’acide et du fumé. Les propositions des mélanges les plus inattendus sont là, suggérées et provocantes. Le miel et la soupe épaisse, la datte et les pois-chiches. Compensation exagérée d’un essai de purification, cette bombance nargue la raison et rappelle la faiblesse de cette chair humaine que l’on prétendait purifier un instant plus tôt en la plaçant sous l’autorité de l’esprit.

Françoise Atlan, Maher Diba avec l’Ensemble Al Quds

halwa, crêpes

Avec la soupe, voici une profusion de miel qui, au beurre fondu mêlé, sert à détremper des galettes de toutes sortes, feuilletées, pliées ou à peine levées. D’autres pâtisseries de saison, frites en partie dans ce miel omniprésent. Le miel, aliment béni des dieux… Puis d’autres galettes sont là, farcies de viande séchée. Il y a aussi une infinité de pâtisseries salées, farcies de fromage, de légumes, de viande, frites ou au four… On chipote. Les portions sont petites, alors on n’hésite guère et ne se retient pas.

Rabih Abou Khalil – Project

cafés

Il est temps d’être raisonnable. Lorsque le dernier commensal se laisse aller en arrière en signe de satiété, on débarrasse vite pour servir le café. Grand-mère, italien, turc, de tous genres, de toutes concentrations … Chacun est servi et peut alors retrouver son vice préféré, cigarette, pilules ou autre, comme pour digérer.

Marina Heredia avec l’Orquesta Chekara

viennoiseries

Mais voilà que l’on revient. Pour vous inviter à Vienne. Du moins la table se surcharge-t-elle de viennoiseries. Croissants simples, fourrés, dégoulinant de sirop et truffés d’amandes, pains aux raisons, brioches,  petits pains au chocolat, madeleines et innombrables produits de traiteurs, tous plus délirants les uns que les autres… Chacun goûte à quelque chose et se laisse aller peu à peu à une torpeur apaisante…

Les chansons de Oum Kalthoum au luth

thé à la menthe

Puis arrive l’heure grave des  matchs de football, des discussions politiques et de l’échange social. Bellicisme de bon aloi… L’on dispute des sujets d’actualité, des faits sociaux. C’est aussi l’heure de la noria du thé à la menthe. Avec ou sans menthe, avec ou sans sucre, parfumé ou non, il y en aura pour tous les goûts et les cuisines sont aptes à répondre à tous les caprices en la matière.

Nay turc

tagines

’’Enfin’’ une nuée de petites fées arrivent et débarrasse la table. La nappe est précautionneusement retirée et … l’on en apporte une autre, soigneusement repassée, éclatante de blancheur. L’on dresse une fois de plus les couverts qui cette fois-ci sont complets. Couteaux, fourchettes et cuillères multiples, étincelantes. Seuls les verres sont alignés sur une autre table car l’échanson demande à chacun ce qu’il désire boire : jus, sodas, eaux minérale …

C’est l’heure ou certains s’esquivent pour faire la dernière prière, la prière du soir, qui correspond à l’heure du dîner.

Nous passons alors à table pour ’’dîner’’. Sont là diverses gourmandises, toutes celles qui ont été désirées tout au long de la journée. D’humbles lentilles à la viande séchée, des épinards en salade, des haricots blancs en sauce légère, du foie de veau, de la cervelle de mouton, des olives de diverses façons et mille autres choses. Le pain. Au son, complet, blanc, bistre, aux graines de nigelle, farci d’olives et autre …

L’on écarte ’’les entrées’’ pour pouvoir poser les plats de résistance dans l’espace ainsi libéré : des brochettes de viande et de volaille. Puis, en suite,  une collection de tagines que l’on découvre une fois posés à table. Viande de mouton, viande de bœuf, en sauce, aux légumes, aux céréales … Il y en a pour tous les goûts… Qui mange encore ? De vaillantes mains se tendent et avancent un morceau de pain pour goûter aux sauces…

Les plats repartent en cuisine, en majorité à peine touchés…

Ahmed Abdul MalikSummertime

desserts

Mais non, ce n’est pas fini, c’est pour pouvoir poser les desserts : Pastèque, melon, corbeille de fruits de saison auxquels sont ajouté des fruits de l’autre bout du monde, et simultanément un sorbet aux fruits exotiques et enfin  une glace à la vanille, au chocolat et au nougat…

Nul ne s’abstient car cela, pense-t-on, va procurer de la fraîcheur. Les desserts traînent un long moment sur la table avant qu’on ne les débarrasse.

Déjà une nouvelle nappe s’étend, légère et pimpante…

Amel Brahim-Djelloul in Ay Al Xir Inu, Paroles d’Idir

 infusions

Sur cette nouvelle nappe, on dépose gâteaux et  fruits secs. Les couleurs en sont discrètes, comme si la nuit en était complice. L’acte de contrition a commencé. L’on ne boit plus que des tisanes. Menthe, verveine, marjolaine, thym, réglisse et autre curcuma, dernier ’’must’’.

Les yeux papillotent, les voix s’empâtent. Nous avons, il est vrai, enduré l’épreuve du jeûne. Il faut songer à aller accorder quelque repos à ce corps si vaillant que l’on a mis à rude épreuve…

Car demain, comme après-demain et les jours suivants, nous devrons observer le jeûne du mois de Ramadan…

Kader Rhanime in ’’Ecoute le nay’’,  Poème de Ar-Rumi

drinks

La dernière sensation éprouvée est celle d’une grande soif. Alors on propose des jus de toutes sortes pour étancher cette soif et celle à venir quelques heures plus tard. Et là, nous semblons reprendre la trame de notre spiritualité, quelque peu effilochée par cet excès de nourritures terrestres.

 »La faim de Dieu, la soif d’éternité et de survie, étouffera toujours cette pauvre joie de vivre qui passe et ne demeure point. »  Miguel de Unamuno

 »Quand nous avons soif, il nous semble que nous pourrions boire un océan: c’est la foi. Et quand nous nous mettons à boire, nous buvons un verre ou deux : c’est la science. » Anton Tchekov

’’Les actions du non-croyant sont semblables au mirage de la plaine ; celui qui a soif le prend pour de l’eau jusqu’à ce qu’il s’en approche et trouve que ce n’est rien.’’ Le Coran, Sourate 24,An-nur, (La Lumière), Aya 39

 

mo’

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