le départ

Alors Almira  parla, disant : nous voudrions maintenant vous questionner sur la mort.

Et il dit:

Vous voudriez connaître le secret de la mort.

Mais comment le trouverez-vous sinon en le cherchant dans le cœur de la vie?

La chouette dont les yeux faits pour la nuit sont aveugles au jour ne peut dévoiler le mystère de la lumière.

Si vous voulez vraiment contempler l’esprit de la mort, ouvrez amplement votre cœur au corps de la vie.

Car la vie et la mort sont un, de même que le fleuve et l’océan sont un.

Dans la profondeur de vos espoirs et de vos désirs repose votre silencieuse connaissance de l’au-delà;

Et tels des grains rêvant sous la neige, votre cœur rêve au printemps.

Fiez-vous aux rêves, car en eux est cachée la porte de l’éternité.

Votre peur de la mort n’est que le frisson du berger lorsqu’il se tient devant le roi dont la main va se poser sur lui pour l’honorer.

Le berger ne se réjouit-il pas sous son tremblement, de ce qu’il portera l’insigne du roi?

Pourtant n’est-il pas plus conscient de son tremblement?

Car qu’est-ce que mourir sinon se tenir nu dans le vent et se fondre au soleil?

Et qu’est-ce que cesser de respirer, sinon libérer le souffle de ses marées inquiètes, pour qu’il puisse s’élever et se dilater et rechercher Dieu sans entraves?

C’est seulement lorsque vous boirez à la rivière du silence que vous chanterez vraiment.

Et quand vous aurez atteint le sommet de la montagne, vous commencerez enfin à monter.

Et lorsque la terre réclamera vos membres, alors vous danserez vraiment.

Khalil Gibran, in Le prophète

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Cette nuit-là

Cette nuit… tu sais… ne viens pas. – je ne te quitterai pas. – J’aurai l’air d’avoir mal… J’aurai un peu l’air de mourir. C’est comme ça. Ne viens pas voir ça, ce n’est pas la peine… – Je ne te quitterai pas.

Cette nuit-là, je ne le vis pas se mettre en route. Il s’était évadé sans bruit. Quand je réussis à le rejoindre, il marchait, décidé, d’un pas rapide. Il me dit seulement :

– Ah ! Tu es là …

Et il me prit par la main. Mais il se tourmenta encore :

–      Tu as eu tort. Tu auras de la peine. J’aurai l’air d’être mort, mais ce ne sera pas vrai …

Moi, je me taisais.

–      Tu comprends. C’est trop loin. Je ne peux pas emporter ce corps-là. C’est trop lourd.

Moi, je me taisais.

–      Mais ce sera comme une vieille écorce abandonnée. Ce n’est pas triste les vieilles écorces.

Moi je me taisais.

–      C’est là. Laisse-moi faire un pas tout seul.

Et il s’assit parce qu’il avait peur. Il dit encore : «

–      Tu sais… ma fleur… j’en suis responsable ! Et elle est tellement faible ! Et elle est tellement naïve. Elle a quatre épines de rien du tout pour la protéger contre le monde…

Moi je m’assis parce que je ne pouvais plus me tenir debout. Il dit :

–      Voilà… c’est tout…

Il hésita encore un peu, puis il se releva. Il fit un pas. Moi je ne pouvais pas bouger. Il n’y eut rien qu’un éclair jaune près de sa cheville. Il demeura un instant immobile. Il ne cria pas. Il tomba doucement comme tombe un arbre. Ça ne fit pas de bruit, à cause du sable…

Antoine de Saint-Exupéry in Le Petit Prince

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comme un voilier

Je suis debout au bord de la plage
Un voilier passe dans la brise du matin et part vers l’océan.
Il est la beauté, il est la vie.
Je le regarde jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’horizon.

Quelqu’un à mon côté dit :
« Il est parti ! »
Parti ? Vers où ?
Parti de mon regard. C’est tout…

Son mât est toujours aussi haut,
Sa coque a toujours la force de porter sa charge humaine.
Sa disparition totale de ma vue est en moi,
Pas en lui.

Et juste au moment où quelqu’un près de moi dit : « il est parti ! »
Il en est d’autres qui, le voyant poindre à l’horizon et venir vers eux,
S’exclament avec joie :
« Le voilà ! »…

C’est ça la mort.

William Blake, peintre et poète préromantique britannique

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l'arbre et la graine

Quelqu’un meurt, et c’est comme des pas qui s’arrêtent.
Mais si c’était un départ pour un nouveau voyage ?

Quelqu’un meurt, et c’est comme un arbre qui tombe.
Mais si c’était une graine germant dans une terre nouvelle ?

Quelqu’un meurt, et c’est comme une porte qui claque.
Mais si c’était un passage s’ouvrant sur d’autres paysages ?

Quelqu’un meurt, et c’est comme un silence qui hurle.
Mais s’il nous aidait à entendre la fragile musique de la vie ?

Benoît Marchon, homme de lettres et poète français contemporain

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la mort n'est rien

Je suis seulement passé dans la pièce d’à côté.
Je suis moi et vous êtes vous.
Ce que nous étions les uns pour les autres,
nous le sommes toujours.
Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné.
Parlez-moi comme vous l’avez toujours fait.
Ne changez rien au ton,
Ne prenez pas un air solennel ou triste.
Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.
Priez, souriez, pensez à moi, priez pour moi.
Que mon nom soit prononcé à la maison comme il l’a toujours été.
La vie signifie tout ce qu’elle a toujours signifié.
Elle est ce qu’elle a toujours été.
Le fil n’est pas coupé.
Pourquoi serais-je hors de votre pensée,
simplement parce que je suis hors de votre vue?
Je vous attends, je ne suis pas loin,
juste de l’autre côté du chemin.
Vous voyez, tout est bien.

Texte originel de Saint Augustin, 354-430,repris à quelques nuances près, par le  Chanoine Henry Scott Holland,1847-1918, puis par Charles Péguy, 1873-1914…  

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L'aube

« Ô toi, âme sereine, retourne vers ton Seigneur,  consentante  et agréée, entre donc parmi mes serviteurs et accède à mon paradis ».

Le Coran. Sourate 89, L’Aube.

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