Confession

Tout ce que j’ai publié n’est que des fragments d’une grande confession.
Mémoires
Johann Wolfgang von Goethe

 

1. La langue du

DAD

Sur les Hauts Plateaux qui surplombent la ville de Fès et veillent sur elle, l’endroit magique que j’ai tant de fois nommé ’’la Ferme du Bonheur’’, était un havre de calme, d’équilibre et de paix. Des parents aimants, des frères et sœurs beaux, intelligents et bien-élevés, des ouvriers et des aides cohabitant sans le moindre problème et sans la moindre jalousie, formaient la population du lieu. Chacun y vivait selon ses croyances, ses habitudes et ses préférences. Nul n’y était dans la gêne, et le contentement était la règle, l’indécence en étant totalement absente. Dans ces conditions, la simple idée que quiconque aurait pu ordonner à un autre une façon de penser, ne nous a jamais traversé l’esprit et elle nous aurait assurément amusés avant de nous  offusquer.

L’essentiel de l’éducation qui nous fut donnée consistait justement à nous doter d’un libre-arbitre à même de nous permettre de choisir librement notre vie et de l’inscrire dans les immenses espaces bornés simplement par la liberté des autres, de tous les autres, sans exception.

Dans cette éducation, il y a eu néanmoins des failles, et mis à part l’oubli de l’enseignement de la musique, la plus grande de ces failles n’est imputable qu’à l’Histoire : cette dernière m’a volé ma langue. Certes, a posteriori mes éducateurs essayèrent bien de pallier ce manque par des doses massives de cours particuliers, de devoirs de vacances, d’incitations, de menaces, mais rien n’y fit : jamais le retard pris à la base ne put être rattrapé.

Je n’en ai pas peu souffert et j’ai dû consentir de gros efforts pour en atténuer les effets. Je ressentis rapidement cette perte comme une sorte d’exclusion, d’exil…

Oui, j’ai été exilé hors de ma langue. J’ai été amputé d’une partie de mon moi originel. De plus, cette langue était alors malmenée, rabaissée, moquée même. Alors bien sûr …

Amine Maalouf

’’Lorsqu’on sent sa langue méprisée, sa religion bafouée, sa culture dévalorisée, on réagit en affichant avec ostentation
les signes de sa différence …’’
Les Identités meurtrières
Amin Maalouf ’’

Dans un ordre chronologique différent de celui de cette citation, j’ai souffert de ces trois maux. Et bien sûr, j’ai réagi en soulignant les signes de ma différence et en redoublant d’effort pour faire mieux que les natifs de ce territoire ou l’on m’a exilé. Oh, bien pacifiquement, car telle est ma nature, mais en même temps, je me suis juré de reconquérir cette ’’terre de mes ancêtres’’ : ma langue.

Seulement, comment procéder, alors que les expertises diverses et variées de professeurs émérites du Liban, d’Algérie, du Maroc, de France et d’autres ’’ailleurs’’ n’y étaient pas parvenu ?

J’eus une idée ’’brillante’’ : ayant appris au cours de mes humanités que le Livre Saint de ma religion était également le maître-étalon de ma langue et qu’en plus d’être un catéchisme, il était un guide social, je pris la résolution de le lire…

Je me mis alors à le lire. Continûment. Sans rien en comprendre pendant un certain temps, puis peu à peu, appréciant çà et là telle tournure ou telle autre, très fier d’en retenir et d’en réciter quelques versets, puis les chapitres les plus courts. Mais pas plus. S’agissant d’une lecture décidée et non imposée, cent fois je l’abandonnai et cent fois je la repris, chaque fois avec une pointe de jalousie envers tous ceux qui étaient capables d’en réciter naturellement de larges extraits.

J’eus bien évidemment recours aux traductions en français, puis, peu à peu, aux éditions bilingues, sur la page de gauche le texte en arabe et sur celle de droite, le texte en français. Je me fis peu à peu à cet inconfort et je ne nie pas qu’il m’ait beaucoup aidé à pénétrer dans l’épaisseur du sens.

Mais en ai-je lu des traductions !… De maladroites, de laborieuses, de rebutantes à force de vouloir respecter l’original… Me fallait-il me contenter des pesanteurs sans grâce que ces traductions littérales m’offraient ? Me fallait-il accepter l’adaptation dudit Texte ? Le procédé du calque allait-il me permettre une meilleure compréhension ? Celui de la périphrase ? Ou alors devais-je prendre mon ignorance en patience et accepter de hacher ma lecture en décryptant, après deux mots lus, les renvois aux innombrables notes du traducteur auxquelles on recourt lorsque le texte se refuse ?

Traduttore, traditore ? Comme dit l’adage italien, ’’le traducteur est forcément un traître’’. Et je fus, à cent reprises, tenté de conclure que le Texte était en fait intraduisible.

Je finis par me résigner et, tout en décidant de poursuivre mes lectures répétées, à accepter d’avancer dans sa compréhension, à pas de fourmi. Au rythme d’une Sourate par an, le sens se révéla à moi, peu à peu. Il y eut l’année de tel chapitre, l’année de tel autre et les plus longs me demandèrent jusqu’à 18 mois pour me livrer un peu de leur sens. Ainsi de la seconde Sourate, Al Baqarah, La vache, si riche, si foisonnante, si représentative de l’ensemble…

Mathématiquement, il m’aurait donc fallu étudier le Coran durant 114 années puisque ce nombre est celui des Sourates -Chapitres. En fait, il en est de très courtes, ne dépassant guère 4 Ayates -Versets, alors que d’autres sont très longues et en comptent 286.

L’assiduité de ma lecture m’aguerrit et me permit même d’accélérer ma marche.

Al Ikhlass

La Pureté

Le premier effet fut que le kérygme s’installa en moi et se mit à me carillonner l’unicité, la transcendance et  l’immortalité de Dieu, si ce n’est à heures fixes et 5 fois par jour, du moins très souvent.

Mais pourquoi fus-je attiré par cette Lecture ? Comme dit, il n’y eut jamais la moindre ombre de bigoterie dans mon microcosme originel, au sein duquel la religion n’était pas une doctrine politique et sociale mais un système de croyances et pratiques, même si ce système s’appliquait à tout un groupe …

Je cherchais, et la réponse me fut fournie par bribes minuscules…

J’avais bien noté que le foisonnement du Texte ressemblait étrangement à la vie, contrairement à tous les autres textes que j’avais lus. Je refusais tout à fait instinctivement l’appréciation de désordre et d’incohérence et me suis toujours dit que pour en saisir le sens, il fallait sûrement considérer l’ensemble d’un point de vue assez élevé pour permettre une appréhension globale et une fusion des différents éléments, des différents mots, des différentes Ayates- Versets, et enfin des différentes Sourates –Chapitres.

J’osai comparer – tout à fait naïvement, je l’avoue – cette compacité et cette intensité d’impression à une œuvre pointilliste.

’’Lorsque le tableau est regardé à une certaine distance, les points de couleur ne peuvent être distingués les uns des autres et se fondent optiquement les uns aux autres. L’aspect visuel obtenu est différent de celui obtenu en mélangeant des couleurs sur une palette et en les appliquant ensuite sur la toile. Certains décrivent le résultat comme plus brillant ou plus pur car le mélange est réalisé par l’œil et non par le pinceau…’’ http://fr.wikipedia.org/wiki/Pointillisme

Puis, il y a un quart de siècle, je fis une rencontre de lumière …

Jacques Berque

Membre de l’Académie de langue arabe du Caire, professeur honoraire au Collège de France, sociologue et orientaliste, Jacques Berque, parfois dénommé « le passeur entre les deux rives », a donné à l’Institut du monde arabe des conférences où, après la publication de son Essai de traduction du Coran, il présentait à un large public le livre fondateur de l’Islam. Ces cours me passionnèrent et exprimèrent, en fait, de belle et claire façon, tout ce que je ressentais confusément.

’’La dispersion supposée du traitement des thèmes  est corrélative à l’unité de l’ensemble. Tout ce papillotement de mots, d’images et de faits, vous ramène à des lignes elles-mêmes convergentes. Risquons, pour mieux nous faire comprendre, et au prix d’une métaphore quelque peu contradictoire avec la phrase précédente, une image. Le Coran fait penser à un polyèdre : unitaire tout ensemble et multiface. Evoquons ce dodécaèdre, projection en volume étoilé, cher à l’architecture islamique, ou les alchimistes arabes voyaient, paraît-il, une figuration de l’univers…’’ Jacques Berque, in ’’Relire le Coran’’, Spiritualités vivantes, Albin Michel éditeur.

Mais devant telle difficulté d’approche, qu’est-ce donc qui me faisait persister et m’accrocher ? Une attirance particulière pour la difficulté ? Je ne la nierais pas. Mais je ne puis raisonner qu’en termes de comparaison, même si ce n’est pas raison.

Le 14 Avril 2008, j’écrivais, sous le titre ’’Poètes, à vos lyres !’’ http://wp.me/p62Hi-8o

Mustapha El Kasri

’’ Mustapha El Kasri est poète et traducteur en arabe de poètes réputés difficiles : Mallarmé, Baudelaire, Valéry, Saint Exupéry, Tagore et surtout son grand œuvre : Saint John Perse. Pour restituer la poésie du Prince des Poètes, il dit s’être inspiré de la rythmique du Coran. Cette indication a été – pour moi en tout cas – une indication révélatrice : voilà pourquoi, au-delà de tout ce que j’aime en Perse que je place au pinacle de la maison Poésie, je tremble de ferveur à la lecture de n’importe lequel de ses textes.

Voilà donc pourquoi cette poésie me touche tant et jamais ne m’ennuie et jamais ne me lasse ! …’’

…Fin de citation.

Revenons aux propos de Berque : ’’À une apparente incohérence, Jacques Berque oppose de saisissantes régularités qui laissent entrevoir une composition en entrelacs. Le message conjugue la transmission de l’absolu et le traitement de données conjoncturelles : Ainsi les valeurs permanentes qu’il édicte s’inscriront-elles dans le temps des hommes.

À l’heure où certains prônent l’extension d’une « sharî’a » figée, ou seulement déduite, Jacques Berque souligne l’appel du texte à la raison, ses ouvertures à l’innovation. Enfin, la langue, qualifiée traditionnellement d’inimitable, illustre la transfiguration de parlers arabes réels en un système linguistique aux propriétés singulières. Relire le Coran se veut moins une introduction érudite qu’un guide pour aborder par l’intelligence et le cœur l’une des pièces de ce patrimoine universel où Jules Michelet voyait la « Bible de l’humanité« .’’

http://www.albin-michel.fr/Relire-le-Coran-EAN=9782226239242

J’appris ainsi à lire le Coran. Mais pouvais-je prétendre pour autant que j’y comprenais quoi que ce fût ? …

…à suivre…

mo’

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