La P. respectueuse

« Tanger a connu son âge d’or durant la période internationale, grâce aux faiseurs qui en assuraient la promotion. De nombreux écrivains célèbres, qui étaient à la recherche d’un ailleurs ont débarqué dans cette ville du bout du monde : Truman Capote, Tennessee Williams, Cecile Beaton, Brion Gysin, William Burroughs, Allen Ginsberg, Gregory Corso. Et bien d’autres encore : Jack Kerouac, Joseph Kessel, Henry de Montherlant, Pio Baroja, Roberto Arlt, Samuel Beckett… De quoi remplir une bibliothèque. Rares sont ceux qui ont pu résister à ses sortilèges.

Fuyant l’Amérique des années cinquante et les persécutions du maccartysme, les mauvais garçons de la beat generation ont fait de Tanger leur port d’attache. Ils y ont trouvé tous les ingrédients pour satisfaire leurs fantasmes : la drogue et le whisky à gogo, le gibier humain à volonté et le laxisme de la mondaine. Ces nuiteux insatiables, dont l’ombre plane encore dans les bastringues, se sont amusés comme des dingues en donnant libre cours à leurs perversions. »

Une saison au Paradis,

Boubkeur El Kouche,

Editions Détroit 2003

C’est vrai, sauf que moi, mo’ du Bou Iblane, je n’avais rien, mais alors rien à voir avec cette faune internationale et que j’étais très éloigné de ce milieu interlope. Je n’étais pas non plus, compte tenu de mon jeune âge, la grasse poularde à plumer et il était plus qu’évident que je n’avais rien du potentat en goguette ou du fils à papa en quête de courbes rubéniennes exotiques et de volutes opiacées. Non, rien qu’un petit pékin déluré, bien propret atterri là dans le cadre d’une affaire commerciale rondement menée et dont le point d’orgue logique était une soirée dans les ’’bas-fonds tangérois’’.

Parallèle au Boulevard de Paris, une rue, aussi longue, abritait le cœur de ce Tanger-là, du Tanger de la nuit, qui ne se mettait à battre qu’après toutes les prières et ne s’arrêtait qu’au son des bidons de lait bruyamment déposés devant les ’’épiceries’’ encore fermées.

J’avais été invité – par un partenaire qui y résidait, à clore en beauté l’une de nos juteuses opérations. Nous avions été dîner dans l’un des restaurants de poissons au bord de la plage, sur l’Avenida de España. Puis, suivis à distance raisonnable par son chauffeur, nous nous étions rendus à pied dans la boîte de nuit la plus en vogue, au centre de la ville.

Une fois arrivés, les portes s’ouvrirent devant nous comme par magie et l’ami y avait visiblement ses habitudes puisque dès notre entrée, une nuée de serveurs galonnés se précipita vers nous pour nous frayer le passage et nous installer confortablement. On nous servit aussitôt les meilleures boissons sans que nous ayons eu à dire le moindre mot et une nuée de papillons de nuit entra dans notre spot de lumière bleue pour le saluer et sans insister aucunement, chacun des lépidoptères reprit aussitôt sa séduction en cours, interrompue par notre arrivée.

L’une d’elle, répondant au pseudonyme d’Alicia, vint s’asseoir près de lui et entreprit de lui prodiguer caresses et mamours de bon aloi, sans cesser de lui parler… Il me la présenta avec autant de déférence que s’il s’était agi d’une haute personnalité. Il m’en dit qu’elle était la Reine de Tanger et que sans elle, il était bien difficile à une âme esseulée de trouver remède à sa tristesse. Nous rîmes et parlâmes de la pluie et du beau temps, disons du vent, puisqu’à Tanger, c’est le problème, bien plus que les précipitations. Tout d’un coup il lui chuchota à l’oreille quelque chose qu’elle écouta gravement, avant de se lever et de s’éclipser avec un sourire. En garçon bien élevé, je fis mine de me lever pour saluer Sa majesté, mais mon ami m’invita à me rasseoir, m’assurant qu’elle allait revenir de suite …

beauté marocaine

Effectivement avant que ne s’écoulent cinq minutes entières, elle était à nouveau là, enlaçant par la taille une belle brune à la peau très blanche, la vraie arabe dans toute sa nacre, toute rutilante et toute souriante qui s’avança vers nous en croisant les mains, à la façon des pensionnaires du Couvent des Oiseaux, arborant une moue mutine pour confirmer son statut de vierge effarouchée.

  • Nadège, annonça Alicia.

Mon ami me recevait décidément à la grande ! Nadège ! Me sachant allergique à la vulgarité, il avait, j’en suis sûr, briffé sa complice Alicia à mon sujet, précisant sans doute que pour ne pas détester la fête, j’y étais néanmoins très exigeant.

La pauvre enfant –tout de même plus âgée que moi à l’époque – vint s’asseoir tout près de moi et me débita assez rapidement sa check-list de questions de rigueur : nom, prénom, âge, profession, situation matrimoniale et sentimentale. Elle eut droit aux réponses les plus honteusement fausses, ce dont, bien évidemment elle se moquait éperdument …

Les flacons commencèrent à se vider à bon rythme, ce qui provoqua les regards envieux des autres papillons, à la plus grande satisfaction de nos deux hôtesses.

J’eus l’occasion – me sentant l’âme surréaliste ce soir-là, de faire assez rapidement part de mon addiction à la poésie, ayant en effet constaté que nos hôtesses étaient très loin d’être ignares ni en général ni en cette matière particulière et ne devaient probablement leur présence en ces lieux qu’au besoin et aussi au relâchement des mœurs de cette époque-là. Les yeux de  »ma » Nadège s’allumèrent et son magnifique visage s’en illumina. En se mordillant les lèvres, elle osa répondre :

  • Moi aussi !…
  • Ah ! Et … qu’aimes-tu donc en matière de poésie…
  • Je suis tangéroise et comme tu as dû t’en apercevoir à mon accent, le français n’est pas ma langue de culture. Je suis hispanisante. C’est donc dans la langue de Cervantès que je trouve mon bonheur poétique !…
  • Mais ? Mais c’est merveilleux… Tu n’as pas pu t’en apercevoir, mais je suis envoûté par la culture espagnole et par conséquent par sa poésie …
  • Comme c’est étrange, dit-elle en regardant dans le vide, arborant soudain une mine d’une grande tristesse…

Pour détendre l’atmosphère, je la priai de me faire part de ses goûts en la matière…

  • Oh, rien de bien original, dit-elle, j’ai étudié la littérature espagnole et j’aime la poésie espagnole du Siècle d’Or… Un peu tous les poètes de cette période…
  • Par exemple, dis-m’en un s’il te plait !
  • Mais dis-moi, beau blond, ironisa-t-elle, tu es là pour t’amuser ou pour prendre ou donner des cours de littérature ?
  • Les deux, Marquise ! C’est tellement étrange… je suis …
  • Etonné de voir qu’une entraîneuse d’une boite de nuit de Tanger soit en fait une ancienne étudiante en littérature espagnole, qui en a pincé pour la poésie ?…
  • Non, je suis bête, en fait, tu as raison, pourquoi pas ! Je trouve que la vie est belle, je suis heureux de t’avoir rencontrée, tu es un songe …

Elle se mit à rire en me fixant… Plus rien n’existait dans ce lieu qu’elle et moi et notre penchant… Pour la poésie ? A moins que ce ne fut l’un pour l’autre ?

la bringue

Mon ami m’interrogeait de temps à autre du regard pour savoir si tout allait bien… Je le rassurai à chaque fois en le priant muettement de m’ignorer et de s’occuper des chairs généreuses de son Alicia de compagne. Cette dernière riait en nous observant, comme satisfaite d’avoir eu le ’’nez creux’’ pour ce qui concernait le choix de ma ’’compagne’’…

  • Nadège, s’il te plait, dis-moi un poème, parmi ceux que tu aimes le plus…

Elle rit gentiment et me proposa de dire ’’A la soledad’’, un sonnet de Hernando de Acuña, 1520-1580… Et d’une voix grave, voilée assurément pour m’émouvoir, elle déclama:

… Pues se conforma nuestra compañía,
no dejes, soledad, de acompañarme,
que al punto que vinieses a faltarme
muy mayor soledad padecería…
 
(Notre compagnie me va bien,
Ne cesse, ô solitude, de m’accompagner,
Car si tu venais à me manquer
Je souffrirais d’une solitude bien plus grande…)
  •  Ce n’est pas très gai, dis-moi… Avoir pour amie la solitude !… Tu es vraiment si seule que cela ?
  • Monsieur le professeur feint-il d’ignorer que ce sont la solitude, le vide affectif et les problèmes familiaux qui poussent les jeunes filles vers les métiers du … de … du…
  • … plaisir …
  • Oui, c’est ça, plaisir…
  • Alors, ironisai-je, à la limite du bon goût, ne parlons pas boulot… Dis m’en une autre que la petite fille romantique qui sommeille en toi, aime …
  • La pauvre petite fille, dit-elle, je ne suis pas sûre qu’elle soit encore en vie, mais bon, voyons voir … Ah oui … écoute cela :
… Mis lágrimas han sido derramadas
donde la sequedad y la aspereza
dieron mal fruto dellas y mi suerte:
 
¡basten las que por vos tengo lloradas;
no os venguéis más de mí con mi flaqueza;
allá os vengad, señora, con mi muerte!…

 …

(Mes larmes se sont déversées
en un lieu dont la sécheresse et les aspérités
ont donné des fruits rabougris et provoqué ma malchance :
Suffisent celles que j’ai versées pour vous ;
ne vous vengez pas de moi avec ma faiblesse ;
car votre vengeance engendrera, madame, ma mort !)

 …

  • C’est le Sonnet II de Garcilaso de la Vega (1501-1536)
  • Mon Dieu quelle noirceur !

Elle se mit à rire et me répondit très naturellement que le noir est une couleur comme une autre et elle avoua que c’était même sa préférée…

Le niveau des flacons descendait doucement et régulièrement, et j’avoue que j’aurais payé cher pour être ailleurs, pour changer de cadre, pour soustraire cette gentille femme aux affres de sa vie, de ce triste théâtre ou elle jouait tous les soirs son rôle ridicule d’entraîneuse. Mais comment la délicate poétesse en était-elle arrivée à louer ses charmes à des hommes dont l’immense majorité ne savaient même pas un mot de poésie ?

  • N’intellectualisez pas trop la vie, Monsieur le professeur, le bonheur et le malheur ! Ils sont bien plus près de nous que nous ne le pensons ! Un jour la chance se sent mal et devient alors la malchance. Une maman s’en va, un papa ne sait pas guérir de ce départ et la remplace par la haine et le rejet. Alors à son tour, leur fille que rien n’avait préparée à telle disgrâce, trébuche, tombe et ne se relève pas.

Je me gardais bien d’intervenir pour l’inciter à parler, à poursuivre sa confidence. Elle me regarda gravement et ajouta, craintive :

  • Mais qu’as-tu à faire de ces banalités affligeantes, beau jeune-homme de bonne famille ? Mon histoire est un mauvais roman-photos et ta science sociologique n’y peut strictement rien. Comme avertit, plein d’ironie, Omar Khayyam :

 

’’Ceux qui ont embrassé science et littérature
Ont récité leur fable et se sont endormis.’’
  • Tu es belle Nadège, petite fille dont j’aimerais tant connaître le nom véritable !

Elle sourit tristement et baissant les yeux murmura :

  • Tu es bien beau, Mi Caballero tan guapo.

Elle se tut et, me regardant fixement, elle prit ma main et la baisa. Elle la garda dans la sienne et reprit :

  • Ecoute un dernier poème. Celui-ci est de Cristobal del Castillejo (1490-1550) et s’intitule Dame, Amor, besos sin cuento

 

“Dame, Amor, besos sin cuento,
Asida de mis cabellos,
Y mil y ciento tras ellos
Y tras ellos mil y ciento,
Y después
De muchos millares, tres;
Y porque nadie lo sienta,
Desbaratemos la cuenta
Y contemos al revés”.

 

’’Donne-moi, Amour, des baisers sans compter,
Aggrippée à mes cheveux,
Et mille et cent après eux,
Et à leur suite mille et cent,
Et après
Plusieurs milliers, trois ;
Et pour que personne ne comprenne,
Embrouillons le compte
Et faisons-le à l’envers.’’

 

  • Je ne sais si tu le sais mais ce thème des baisers sans nombre a été repris de chez le poète romain Catulle, (84-54 A-C).
  • Oui, je connais également celui de Louise Labbé qui vécut de 1524 à 1566 :
Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

J’étais ému, gêné, partagé entre le désir de la prendre dans mes bras, de la couvrir de baisers et retourner bien vite au monde réel en m’ébrouant et chassant toutes ces pulsions, ces envies soulignées ou frelatées par l’endroit, ses fumées et ses vapeurs…

Elle comprit parfaitement mon embarras et esquissa un semblant de sourire d’une bouleversante tristesse avant de reporter vers ses lèvres ma main restée dans la sienne. C’est alors que je la pris dans mes bras, l’attirai vers moi et lui donner le baiser le plus long et le plus doux qui se puisse concevoir, plein de tendresse et totalement lavé de la moindre trace de concupiscence. Elle y répondit gentiment et nous restâmes ainsi, mêlés l’un à l’autre, nous susurrant des mots d’amour, des soupirs, complètement étrangers à l’entourage, à mon hôte et au reste du monde. Nous mélangions comme j’aime à le faire l’arabe, le français, l’espagnol, joutant et nous gavant de nos connaissances poétiques dans l’une ou l’autre de ces langues. Un moment de qualité qui dura plusieurs heures, plein de sourires béats et, je le répète et le jure, sans la moindre trace de concupiscence …

Un moment de qualité passé avec une pauvre jeune fille qu’un stupide accident de la vie avait poussé dans les bras cupides et dégoûtants des amateurs de chairs tarifées.

Mon compagnon finit par me ramener à la réalité et m’interrogea sur mes intentions … hôtelières pour rester poli … A son grand étonnement, je répondis que je ne pensais pas recourir à des accommodations de ce type, mais que la décision ne m’appartenait en aucune manière. Par courtoisie, j’avais en effet décidé de faire exactement ce que ’’Nadège’’ voudrait… Une sorte de respect que je tenais absolument à lui témoigner…

jeune maghrébine

Elle vint à mon secours et se proposa de me suivre  »jusqu’à ce que j’en ai marre d’elle »… Je ris et la priai de prendre alors son mal en patience, la chose n’étant guère programmée dans un avenir prévisible. Et tout d’un coup, j’eus la bonne inspiration, du genre de celles qui me viennent toujours en situation délicate et que je dois à ma franchise totale et mon incorruptible honnêteté. Je me tournai vers elle d’un geste assez brusque et vrillant mon regard dans le sien je lui demandai :

  • Par-delà les convenances, les ficelles, les calculs et les stratégies, que veux-tu, toi, dont j’ignore jusqu’au nom et qui m’a offert une soirée magique, en tous points mémorable. Je te trouve belle, je te trouve intelligente, gentille et intéressante. Je n’ai aucune envie de te laisser, j’ai envie de poursuivre notre devis longtemps encore… Mais dis-moi la vérité, Nadège ou qui que tu sois, toi, en as-tu envie ? Un petit carillon malicieux a-t-il tinté dans ta magnifique poitrine ?

Elle était contre moi et je sentis un hoquet soulever ses seins, bien qu’elle ne montrât absolument aucun signe extérieur d’émotion. Si ! Comme toujours, son étrange sourire plein de tristesse. Elle me serra fort contre elle et l’air hagard, elle me dit en pleurant :

  • Mon Professeur Chéri, ce que je vais te dire est évident mais comme il semble que tu aies envie de l’entendre, je te le livre : Rassure-toi, j’ai tout autant que toi été éblouie par notre rencontre et j’ai des raisons bien plus impérieuses de vouloir te kidnapper, t’enlever, te prendre, t’emmener loin, très loin, sur quelqu’île déserte pour t’avoir à moi et moi seule ; j’ai envie de pleurer pour que mes larmes me lavent et me purifient ; j’ai envie de passer ma vie à t’écouter, à t’entendre, à te regarder, à te boire encore et encore, à t’aimer et te chérir, à t’habiller de mes baisers pour l’éternité. Comme je te remercie d’avoir respecté ce corps que j’ai été incapable de te garder jusqu’à notre rencontre, ce corps devenu marchandise que je loue et qui me procure ma pitance ! Oublie tout, oublie notre rencontre et oublie les délices entre nous simplement soupçonnées … Mais je t’en conjure, n’oublie jamais que Nadège a été heureuse près de toi, une poignée de secondes, autant dire une éternité … Mais hélas, bel amour …

’’soy mala fruta, es mi suerte’’ !

 

mo’

 

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