la rue interdite

Comme déjà dit, chaque année, pendant les grandes vacances, les petits paysans du Bou Iblane fuyaient les ardeurs de l’été des Aït Sadden, et tentaient de se rafraîchir au bord de la mer.

Avant que mon père n’acquît la petite villa de plage à Pont Blondin, à l’embouchure de l’Oued Nefefikh, nous passions quelques jours chez des oncles maternels, à Casablanca. Les plus enthousiasmés par ces voyages étaient votre serviteur et son puîné souventefois évoqué dans le présent cadre.

Cette villégiature dans la grand ’ville nous faisait littéralement fantasmer car nous vivions, quelques jours durant, une vie totalement différente de la nôtre, nous faisions des choses inaccoutumées et fréquentions les cousines et les cousins de notre âge que nous amusions follement avec notre éducation austère et nos réactions niaises face à la trépidante vie du grand port.

Nous ne savions pas traverser une grande artère entre deux feux rouges. Nous nous excusions très poliment chaque fois que nous bousculions quelqu’un dans la rue. Nous cédions le passage et nos sièges aux adultes, nous aidions les personnes âgées à traverser, ce qui ne manquait pas de déchaîner des fous-rires autour de nous. Des martiens, diraient les enfants d’aujourd’hui…

rue du Commandant Provost

On profitait de notre séjour à Casablanca pour nous faire faire de nouveaux pantalons pour l’année, dans l’atelier indiqué par un des oncles, drapier à la Rue du Commandant Provost. L’un de nos cousins, le fils de cet oncle drapier, devenu depuis – hélas !- le plus sérieux des hommes, était à l’époque un garçon turbulent, toujours prêt pour les coups les plus pendables et les plus répréhensibles … Il a été entre autres, mon précepteur en cette délicate discipline que constituent les gros mots et les insultes en langue arabe. Il les cultivait et faisait de véritables recherches pour en trouver de nouveaux, d’imaginatifs, d’inconnus, de riches et surtout, bien sûr, de tordant de rire…

Un jour qu’il nous accompagnait chez son papa pour subir l’épreuve de l’essayage de pantalons, il nous proposa de nous emmener visiter un endroit étrange, tout près, dit-il, à la condition que nous n’en dissions rien à personne, car ce que nous allions voir était du nanan dont il exigeait qu’on lui donnât des nouvelles. Le Puîné et moi nous consultâmes du regard et décidâmes que cela valait peut-être le coup de suivre le déluré cousin qui, s’il n’était certes pas méchant, faisait toujours des propositions pas piquées des hannetons. Le diable avait toujours des sorties assez étranges, et comme dit, souvent fortement épicées. Par la faute de ses facéties, nous nous étions retrouvés souvent en délicatesse avec l’autorité paternelle, mais à Casablanca, ville de toutes les extravagances, nous la craignions bien moins, cette autorité. Le temps passait, imperturbable et nous devions, par nous-mêmes, nous adapter au changement.

Salim Halali

Là, l’année de mon récit, de disgracieux duvets commençaient à ourler nos lèvres supérieures ! Il était donc grand temps de commencer à désobéir, à sortir de notre cocon douillet, à voyager, à découvrir le monde, quoi, question de dire plus tard que nous étions passés devant la porte du prestigieux Coq d’Or de Salim Halali, qui était l’un des centres névralgiques de la dolce vita casablancaise et symbolisait particulièrement bien ce monde d’orientalisme, de lendemain de guerre et de colonialisme.

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Nous attendîmes que nos pères fussent bien occupés pour nous échapper avec le déluré cousin. Il nous expliqua rapidement qu’il empruntait un chemin ’’embrouillé’’ pour que personne ne s’aperçût de notre escapade vers … nous ne savions où. Nous revînmes rapidement en contrebas de la Rue du Commandant Provost et la descendîmes en direction de la mer. Nous dépassâmes le Coq d’Or sur notre droite et continuâmes à descendre la rue. Tout d’un coup, la configuration des lieux changea complètement. Finie l’étroitesse de la rue. Nous arrivâmes sur une placette dont le pourtour était garni de maisonnettes plutôt proprettes et accueillantes.

A la porte de certaines d’entre elles se tenaient des dames et souvent des jeunes-filles toutes souriantes, hélant les passants, comme pour les inviter à entrer chez elles pour prendre un verre de thé… Je croyais rêver. Certaines étaient vraiment belles tandis que d’autres faisaient peur avec leurs yeux maquillés à outrance et leurs dentitions auxquelles l’or et l’argent donnaient des airs monstrueux.

Certaines portaient les lourds habits traditionnels tandis que d’autres étaient court-vêtues, habillées souvent simplement de courtes nuisettes laissant ’’tout’’ voir de leurs formes et souvent aussi pieds-nus. Ou étions-nous donc ? Je n’allais pas tarder à le savoir …

Quelqu’un héla le cousin-cicérone : un ami de son père qui le saisit par la main et accéléra le pas, nous enjoignant de le suivre, comme s’il procédait à une évacuation d’urgence face à quelque danger. Deux ou trois rues plus loin, le monsieur ralentit, nous poussa vers l’une des tables d’un café plus que modeste, et après nous avoir commandé des Canada Dry multicolores, nous tint à peu près ce langage :

Il commença par demander à notre cousin des nouvelles de son papa avant de nous demander nos âges …:

  • 13 ans et demi, dis-je fièrement
  • 12 ans, répondirent le Puîné et le cousin.
  • Bon, autant dire que vous êtes des hommes, dit-il en se raclant la gorge. Alors vous devez savoir certaines choses…

Vue aérienne BOUSBIR

’’Le quartier ou vous étiez en train de vous promener sans vous apercevoir de rien – tu parles !- s’appelle Bousbir, c’est un ’’quartier réservé’’ comme disent les grandes personnes. C’est-à-dire qu’il est réservé, justement aux grands qui vont y chercher des femmes pour s’amuser avec elles … Enfin, vous m’avez compris, n’est-ce pas ?’’

Nous déglutîmes du plaisir d’être assez grands et au fait des choses de la vie pour comprendre ce puissant langage codé. Le monsieur poursuivit :

’’Ce quartier – qui, il est vrai, est en train de se résorber maintenant, a été créé par les autorités militaires du protectorat au Maroc… pour empêcher que les soldats français ne risquent d’attraper des maladies honteuses : ainsi regroupées, les ’’dames consentantes’’ pouvaient être contrôlées médicalement.

Nouveau sourire de plaisir des pieds nickelés qui avaient parfaitement compris que la circonlocution pudique ’’dames consentantes’’, empruntée à l’arabe, signifiait en fait des ’’putains’’, mot que le monsieur pensait sans doute trop cru pour nos délicates et juvéniles oreilles.

Les consentantes

’’Ce nom de Bousbir vient du prénom du propriétaire du terrain ou il a été érigé, un certain Prosper Ferrieu, président du conseil d’administration du journal des Français du Maroc, La Vigie Marocaine, et qui occupa plusieurs postes dans les services de l’administration française. Le glissement de la prononciation de Prosper en arabe marocain donna Bousbir

La police coloniale y envoyait systématiquement toutes les femmes et les filles qui se livraient à la prostitution par racolage à travers la ville et ses environs, ce qui faisait beaucoup de monde.

’’Véritable bordel à ciel ouvert, Bousbir comptera, sur 24 000 m², de 600 à 900 prostituées qui, y vivant comme en prison, sont astreintes aux visites médicales régulières, peuvent commencer dès l’âge de 12 ans et finir usées à 25.

http://etudiant-post.blogspot.com/2014/03/lhistoir-du-bousbir.html?m=1 ’’

Belle mauresque au repos

’’Cité prostitutionnelle, cité carcérale, Bousbir, qui sera le modèle des quartiers réservés au Maroc et ailleurs au Maghreb, s’illustrait par sa règlementation administrative, par son contrôle individuel et sanitaire, et, surtout, par le travail d’abattage des prostituées « indigènes », qui pouvait subir jusqu’à 70 rapports sexuels journaliers – un « taylorisme sexuel » selon Christelle Taraud, auteur de « La prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc (1830-1962) »–.’’ (voir supra)

Note de mo’ : lire de cette historienne, à cette adresse : http://clio.revues.org/582#article-582 le texte intégral d’un intéressant article paru dans la revue Clio, intitulé : ’’Jouer avec la marginalité : le cas des filles soumises « indigènes » du quartier réservé de Casablanca dans les années 1920-1950’’

Par le truchement de ce vieux souvenir somme toute inoffensif et plutôt amusant, je veux avouer que j’ai souventefois réfléchi à l’attraction qu’exerce cet Orient de pacotille créé par l’Occident et qui a fait le plus grand mal audit Orient.

  • Mais, osai-je dire, ce n’est pas bien, la prostitution étant interdite, comment une autorité peut-elle autoriser quelque chose que la loi interdit ?

 Damia

  • Tu as raison, mais pour l’administration coloniale, c’était une publicité fabuleuse pour le recrutement que cette perspective pour les jeunes français de l’époque de se retrouver ayant à leur disposition les chairs ’’bon marché’’ et toutes jeunes de ces femmes orientales que la chanteuse Damia craignait tant car, s’inquiétait-elle, elles étaient ’’expertes dans l’art d’amour’’…

Le bordel, c’est la soupape de sécurité des soldats auxquels on demande de commettre des horreurs qu’on leur a appris à éviter durant toute leur éducation. Mais les hommes sont déraisonnables, mes enfants et l’on vous ordonne de respecter un chien sous peine d’aller en prison, on met en œuvre les ’’moyens de l’état’’ pour libérer un petit chat imprudent qui s’est avancé sur une gouttière, mais il n’est guère répréhensible de prendre son plaisir d’une petite fille de 12 ans, à peine pubère, puisqu’elle est d’une A.O.C. différente !

  • Mais, intervins-je à nouveau, pourquoi ces femmes acceptaient-elles si elles ne consentaient pas ?
  • Crois-tu qu’elles aient réellement eu le choix ? Sais-tu que parmi elles il y avait des mamans qui faisaient cela pour quelques centimes pour acheter du lait ou un médicament ?
  • Mais… c’est dégueulasse !
  • Je ne te le fais pas dire ! Mais il y a bien pire, fiston : C’est que parmi elles, il y avait des fillettes qui, happées dès l’éveil de leur conscience et de leur corps par cette pieuvre infâme qu’est la prostitution, ne savaient même pas qu’elles pouvaient être autre chose dans la vie qu’objet de plaisir et c’est là l’horreur absolu : lorsque l’espoir est confisqué et que s’installe le dés-espoir !

jeune mauresque

Mon déluré cousin et mon Puîné de frérot baillaient à se décrocher les mâchoires, mais moi, le grand, je comprenais et j’étais passionné par le dit du monsieur, fabuleux pédagogue et sociologue de fortune.

Je commençais à coller les bribes éparses des raisons de mon trouble identitaire, moi, si proche de tous les hommes et si plein de haine envers tous ceux qui ne veulent pas comprendre et pour lesquels la fraternité humaine est un danger de mort.

Dire que j’étais venu là pour peupler de rêves érotiques l’écran noir de mes nuits blanches … Au lieu de cela, une rencontre de hasard me faisait comprendre que la moitié de mon âme avait été déconsidérée pour l’avilir avec une précision démoniaque : La ruelle de la Fassia – femme originaire de Fez, la ruelle de la Doukkalia – femme originaire des Doukkalas, centre du Pays, la ruelle de la Chaouia – femme originaire de Casablanca, Settat, Benslimane… femmes, filles, sœurs, épouses et mies des miens, classées avec raffinement selon leur A.O.C. pour le seul bon plaisir de barbares venus du Nord… pour le but clairement avoué de dévaloriser les miens jusques et y compris à leurs propres yeux.

C’est donc très jeune que j’ai compris l’horreur de l’infâme prostitution et les incalculables dommages qu’elle cause dans une société.

La France au Maroc

Les images parlent souvent bien plus que les mots :

J’ai envie – réflexe d’instituteur – d’agrandir ce cliché et de le suspendre au tableau de ma classe imaginaire, puis d’inviter mes élèves à en commenter le sujet, la mise en scène, la signification et la signifiance.

Cela constituerait assurément une salutaire thérapie pour beaucoup …

mo’

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