Oh mon papa

 »Un homme sait quand il vieillit, car il commence à ressembler à son père. »

Gabriel Garcia Marquez

Voir son papa pleurer !

Grâce au Ciel, cela ne m’arriva pas souvent, mais tout de même … et ce fut chaque fois un traumatisme, exactement comme si le sol se dérobait sous mes pieds…

Cela ressemblait si peu à celui que je croyais être un roc indestructible !

Je me rappelle avec grande précision la première fois. Je puis la conter sur un ton sinon léger du moins enfantin. Alors qu’on n’attende nullement ici une confidence ou une introspection freudienne. Il faut prendre mon récit pour ce qu’il est : un doux souvenir, plein de fierté, de regret, de tendresse et de respect…

Je ne sais par quel hasard nous étions seuls. J’étais près de lui, en voiture, car il me ramenait à l’internat après une visite à la Ferme du Bonheur. Nous devisions gentiment, comprenez qu’en réalité je répondais à son interrogatoire et, probablement parce qu’il estima que j’avais été assez bon élève pour le mériter, il me confia des souvenirs de jeunesse, me raconta quelque histoire fantastique et surtout m’offrit quelques-unes de ces caricatures de la société et des gens qui étaient réellement à mourir de rire. Il avait d’ailleurs pour cela un véritable don…

Puis, à une heure précise, il alluma la radio pour écouter les informations. Résistant fièrement aux nausées provoquées par les virages et l’odeur des garnitures automobiles de l’époque, je les écoutai avec lui car je savais qu’il allait me faire bénéficier de quelque commentaire pas piqué des hannetons. Mais en fait, après les dites informations, nous eûmes droit au sempiternel ’’programme musical varié’’, ce qui était bien agréable, car à l’époque, évidemment, nous n’avions aucun autre moyen d’écouter de la musique aussi facilement. Parmi les chansons que l’on nous servit – quasi exclusivement françaises, entre Charles Trenet, Bourvil, André Claveau, Tino Rossi et autre Tohama, voici ce à quoi nous eûmes droit :

Georges Brassens & Patachou : Maman, Papa

Le visage de mon auguste père s’assombrit en s’agitant, car il essayait de réprimer un hoquet de pleurs … Sans lâcher le volant, il ôta ses lunettes pour les essuyer … Il me donna ainsi à voir les larmes qui coulaient sur ses maigres joues : mon grand-père avait disparu quelques mois auparavant et il devait se le rappeler sans doute…

Puis, l’émotion réprimée, il prit la parole et m’expliqua :

  • ’’Il est dans l’ordre des choses que les parents disparaissent un jour. Mais je puis t’assurer que cela n’empêche nullement de ressentir ce départ comme une immense douleur, une sensation d’abandon qui déstabilise. D’ailleurs, quel que soit l’âge, on ne devient réellement adulte qu’au moment où le père s’en va… On est alors saisi d’une espèce de vertige, d’une peur irrépressible …’’

Eddie Fisher – Oh My Papa

Bien des années après, mon tour arriva et je perdis mon père. J’avais alors 34 ans. Le monde s’était d’abord dérobé sous mes pieds, mais je me repris rapidement, le monsieur ayant fait – en toute modestie – de la belle ouvrage. Je me suis consolé et j’ai consolé mes proches en leur affirmant que le cher disparu avait eu une bien belle vie, même si assez courte, et qu’il avait eu ’’la chance’’ de partir en laissant chacun de ses enfants, à sa place. Il avait donc rempli son devoir d’honnête homme et de père.

Michel Sardou – Dans les yeux de mon père

’’Le rêve du héros, c’est d’être grand partout et petit chez son père.’’

Victor Hugo, Poète français 1802 – 1885

Daniel Guichard – Mon vieux

C’était un papa qui nous disait souvent que dans notre éducation, il n’avait qu’un regret, celui de n’avoir pas eu le courage de nous faire goûter à la misère, car cette horreur est très formatrice.

Puîné et moi rigolions et trouvions que le cher homme en avait de bonnes :

  • Qu’était-ce que la misère sinon toutes les punitions, certes quelque peu méritées, que nous avions subies ?
  • Et cette fameuse fois ou il nous priva de cinéma ?
  • Ou cette autre ou nous fûmes interdits de sortie ?
  • Ou encore tous ces supplicieux devoirs de vacances auxquels il nous condamna, les matins d’été, alors que les autres enfants s’ébaudissaient à la plage ?
  • N’était-ce pas nous infliger cruelle misère que de nous priver de feu de camp pour une peccadille ?
  • N’est-il jusqu’à la discipline spartiate relative à notre alimentation, au devoir non négociable d’avoir à finir ce qu’il y avait dans nos assiettes ?
  • Que fallait-il de plus, selon lui, pour que nous tâtions de la misère ?
  • Oh oui, nous l’avons connue la misère !

Et le plus beau, c’est que nous étions absolument convaincus de ce que nous disions.

Céline Dion – Parler à mon père

Je n’ai jamais pu déterminer avec certitude si nous n’avons jamais douté de l’amour de notre père pour notre mère ou si l’immensité de notre naïveté nous faisait penser que cet amour était naturel, général et automatique dans un couple.

Toujours est-il que mon père aimait énormément sa femme, notre mère, (voir http://wp.me/p62Hi-13v), et que peu à peu s’estompa à nos yeux son intransigeance qui cessa de passer pour de la sévérité et une jalousie hors normes, pour apparaître comme ce qu’elle était réellement, un amour total pour elle … Oh, elle le lui rendait bien et elle le traita comme un roi jusqu’à son dernier jour. Pour cette dévotion réciproque, avec l’âge, j’affirme mon total accord avec l’ecclésiastique ci-dessous, lorsqu’il dit :

’’Ce qu’un père peut faire de plus important pour ses enfants, c’est d’aimer leur mère.’’ Théodore Hesburgh

Ecclésiastique & Universitaire américain né en 1919

 Curieux tout de même de trouver chez un homme d’Eglise une telle finesse psychologique dans les relations homme-femme …

En matière de religion, notre père pratiquait la nôtre, sans le moindre excès, naturellement. Il la vivait et nous apprit à l’imiter en la matière. Aucune bigoterie, aucune exagération d’aucune sorte. Et lorsque le grand âge arriva, au cours d’une des confidences qu’il me fit en aparté, il me dit qu’il allait offrir à ’’Oncle Driss’’, le fidèle ’’caporal’’ de sa ferme qui resta en poste jusqu’à sa retraite, le pèlerinage à La Mecque, ne pouvant accomplir lui-même cette cinquième prescription de l’Islam, à cause de sa très fragile santé. Il disparut hélas avant la concrétisation de son souhait. Alors en bons enfants, nous décidâmes à l’unanimité de réaliser ce vœu, à la plus grande fierté de notre mère.

Claude Barzotti – Papa

Le seul domaine où mon père manifesta une totale intransigeance fut celui des études. Nous n’avions tout simplement pas le droit de mal travailler à l’école. Il exerçait plus que pleinement son rôle de tuteur scolaire. Je ne sache pas que l’un quelconque de ses enfants n’ait jamais réussi à lui cacher une seule note. Il tenait scrupuleusement les comptes des dates ou nous devions recevoir nos carnets de correspondances (tous les quinze jours) et a fortiori les bulletins trimestriels. A ces termes, après le dîner, il exigeait qu’on les lui présentât, la plus jeune de nos sœurs  la première. Pour cela, nous nous mettions en rang devant lui, avec nos documents à la main. Chaque note, chaque appréciation était lue et commentée et bien sûr, son coté railleur égayait la cérémonie :

  • 10/10 ? bon, rien à dire, mais ne viens plus me raconter que tu ne peux pas !
  • 9/10 ? Evidemment, tu as payé ton étourderie !
  • 8/10 ? Toujours les leçons bâclées. Monsieur est pressé d’aller jouer …
  • 7/10, bon élève ? Eh bien, il n’est pas bien difficile ton prof !
  • 6/10 ? Autant dire médiocre et nul !
  • 5 sur diiiiiiiix ? et bien te voilà acculé à choisir ta voie : ce sera berger ou cireur ?…
  • Quoi ? 4 /10 ? Mais … je lis bien ? Dis-moi qu’il s’est trompé ?
  • Etc. etc…

’’Il n’y a que le père qui n’envie pas le talent de son fils.’’

Johann Wolfgang Von Goethe Homme de lettres allemand 1749 – 1832

Un seul de ses enfants réussit l’exploit de lui cacher un bulletin trimestriel… Un certain Mo’, je ne sais si vous le connaissez !… Je fus aidé par une conjoncture compliquée et ennuyeuse à raconter mais je parvins à ne pas lui présenter mon bulletin jusqu’au jour de la rentrée ou, à moins de prendre le risque d’être exclu, il me fallait absolument faire signer ce maudit bulletin, guère glorieux cette fois-ci, tant s’en fallait ! Il était dans sa salle de bain, écoutant les informations matinales et s’appliquant à l’aide d’un blaireau une généreuse mousse à raser. J’arrivai, terrorisé à l’avance et l’interpelai :

  • Papa, j’ai oublié de te présenter mon bulletin et je viens de le retrouver ce matin en faisant mon cartable…

… aucune réponse…

  • Papa, je te prie de m’excuser mais je crois que j’ai oublié de te faire signer mon bulletin scolaire…
  • Ouvre-le et pose le bien ouvert devant le miroir sur l’étagère.

… J’obtempérai

  • Alors voyons voir … en Franç… 6 … Maths … 5 Histoire-gé …5 … langue ara… 5… Sciences na… 6/10 … Mais ? Tu es fou, mon fils ! Je te dis et t’affirme que tu es fou ! Tu penses réellement que je vais signer ça ? C’est absolument hors de question ! Fiche moi le camp !
  • Mais papa je vais me faire …
  • J’espère bien, …  si tant est que la discipline scolaire existe encore. Fiche le camp, te dis-je !…

’’Celui qui enseigne tient le même rang qu’un père.’’

Lao She , Ecrivain chinois 1899 – 1966

Intriguée par le hurlement paternel, maman arriva affolée et demanda ce qu’il se passait…

  • Ton âne bâté de fils est venu postuler pour une place de berger à la ferme et je négocie le salaire avec lui…
  • Mais… qu’a-t-il fait ?
  • Il a tout simplement eu des notes catastrophiques dans toutes les matières et son esprit sournois a fait qu’il a essayé de me les dissimuler…

Maman se mordit les lèvres et porta son index à sa joue pour confirmer la gravité de ma forfaiture. Je baissai honteusement les yeux et regardai les pointes de mes chaussures. J’entendis le puîné m’appeler – pour m’aider- en disant que nous allions arriver en retard à l’école, car il était presque ’’moins le quart’’ …

Pater Noster reprit sa séance de rasage et se mit à siffler pour bien me témoigner son mépris de ma personne, moi, l’élève honteux et médiocre et indigne et tout et nul sur toute la ligne… Maman était désolée et me demanda de la laisser seule avec lui… Je sortis sur la pointe des pieds mais il me rappela et me demanda de le débarrasser de mon torchon de bulletin.

Décidément, ce lundi matin-là, mon horoscope était pour le moins maussade… Quelques minutes plus tard maman apparut en souriant, serrant contre sa poitrine le document-preuve de ma honte et me le tendit. Je lui sautai au cou et après avoir reçu la preuve de ma reconnaissance, elle m’informa qu’il ne fallait pas que je me trompe, que mes démêlés avec la Justice étaient loin d’être achevés et que le Procureur s’était délivré une commission rogatoire pour aller enquêter auprès de mes enseignants et qu’accessoirement, cela me vaudrait une nouvelle série de cours particuliers, des privations de liberté et autres joyeusetés bien connues des mauvais élèves chez nous…

Du moins avais-je mon maudit bulletin dûment signé et cela allait m’éviter les foudres – guère plus sympathiques, de mes enseignants.

Michèle Torr – A mon père

Mon père ne détestait rien plus que la médiocrité et la banalité. Il nous poussa sa vie durant à cultiver en nous l’originalité et la sortie du rang. A l’âge canonique qui est le nôtre, mes frères et moi nous en amusons à ce jour. C’est rapidement devenu une coquetterie qui en agace plus d’un mais ne peut en réalité être perçue que comme un privilège : l’amour de la chose bien dite, parfaitement faite, le don du cadeau bien choisi, une élégance naturelle en toute circonstance et la haine phobique de la vulgarité, de la banalité tout autant que de l’impudeur…

’’Un roi, réalisant son incompétence, peut soit déléguer, soit abdiquer. Un père ne peut ni l’un, ni l’autre.’’

Marlene Dietrich, actrice, artiste allemande 1901 – 1992

Je sais qu’au fond de lui-même, il était très fier de ses enfants et en avait même une haute opinion, à tous les plans, jusqu’aux plus inattendus.

Un exemple parmi mille, rappelé ici pour son humour : Nous étions déjà tous adultes. A l’occasion d’un mariage familial, apparut dans cette fête une jeune dame à la beauté hors norme et dont nous savions tous qu’elle était un ’’cœur’’ à prendre. Elle tint tous les hommes pantelants et haletants, les yeux écarquillés. Durant toute la noce, chacun y alla de sa parade de séduction et mon père s’amusa à l’approcher et à échanger avec elle quelques paroles en bon amphitryon qu’il se devait d’être. Il fut surpris qu’elle lui posât tant de questions sur l’un de ses fils. Il le fut doublement de la voir, le lendemain, au bras de ce fils… Il s’en ouvrit même à notre mère – qui nous le rapporta, en lui disant toute sa fierté …

Oui, je pense que nous réussîmes à lui donner quelques joies dont celle, déjà rapportée ici, par exemple : http://wp.me/p62Hi-2zn

Tino Rossi – Oh mon papa !

  • Que puis-je ajouter tout en tenant ma promesse de ne pas déborder le cadre anecdotique et céder à la sensiblerie ou la grandiloquence ?
  • Une seule chose que je pense vraiment de toutes mes forces et pour la lui envoyer, je vais en emprunter une très belle et pudique formulation :

 »Dans une prochaine vie, papa, j’aimerais te reprendre comme père »

Bernard Werber, artiste, écrivain français né en 1961

 

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