Les vinyles

Pour peu que l’on soit né avant 1980, on ne peut pas ne pas avoir au fond d’une armoire ou d’une malle, une pile de disques en vinyle. Disques achetés, disques hérités, disques empruntés et jamais rendus. Les électrophones sont généralement plus dignes du musée de la machine que d’une place d’honneur au salon, les ‘’saphirs’’ des têtes de lecture sont aussi hors d’usage depuis des lustres et totalement introuvables … Alors les disques, affreusement rayés ou tout neufs, coulent des jours tristes au fond de leurs chemises de papier…

C’est bien évidemment mon cas. Mais peut-être cela amusera-t-il d’en savoir plus sur ma collection de galettes noires micro-sillonnées finement et tournant à l’allure vertigineuse de 33 tours par minute ?…

micros sillons

327 de ces galettes ont survécu aux diverses purges que je me résous à opérer à un effarant rythme décennal pour écarter celles que le temps a souillées. Et c’est chaque fois un déchirement que de devoir dégarnir ma collection d’une de ces pièces, quel qu’en soit l’état.

Il faut savoir :

  • que chacun de ces disques m’a pris un temps fou pour son choix chez les disquaires, aux quatre coins du monde,
  • que je n’en ai jamais prêté un seul à qui que ce soit,
  • qu’à la maison, seul moi avais le droit de les manipuler, et d’en exposer les flancs à la tendre griffe de la pointe de saphir,
  • que seul moi les essuyais et les entretenais
  • et que seul moi avais le droit de les choisir…

tourne-disques

Lorsque, dans le cadre d’un bail emphytéotique, arriva en mon logis la locataire qui y demeure encore, après rapide évaluation de sa délicatesse, elle fut priée de se tenir à bonne distance de mes disques chéris, absolument et pour toujours.

TD 1940

Puis mes enfants ont grandi et ils ont toujours ’’regardé ma musique’’ avec le sourire amusé et quelque peu condescendant que j’avais eu face au tourne-disque ’’Gramophone’’, actionné grâce à une manivelle et grâce auquel ma maman lisait les mélopées sirupeuses de Farid El Atrache et autres crooners des années 40 …

Heureusement pour eux et pour mes disques, disons qu’ils ont hérité de la ’’manie’’ paternelle et non de la ’’décontraction’’ maternelle …

Comment ai-je amassé ce trésor ?

Librairie Faraire

Chaque semaine, je consacrais un après-midi à la culture. Je commençais par la séquence  »librairie ». Je fréquentais la mieux achalandée de Casablanca, située sur l’artère principale, sous l’enseigne de Librairie Farraire. J’y étais connu comme le loup blanc et un fabuleux ’’vrai libraire’’ au nom composé de noble, m’apostrophait dès l’entrée pour me dire s’il avait ou non ’’quelque chose’’ pour moi. Il connaissait mes goûts littéraires à la perfection et me grondait même lorsqu’outre sa sélection, après une paire d’heures d’exploration, je revenais à la caisse avec des ouvrages sans intérêt.

  • Non, remettez celui-ci en place, ce n’est pas pour vous. Je vous ai donné tout ce qui vous convient !…

J’obéissais bien sûr, très fier de jouir de l’amitié de ce puits de culture. Je prenais alors congé en promettant de revenir la semaine suivante. Cela dura plusieurs années, en fait tout le temps qu’il resta au Maroc. Mais un beau jour, j’appris qu’il avait quitté le pays. Ses remplaçants ne lui arrivaient vraiment pas à la cheville et il y eut alors à Casablanca et pour ma plus grande joie, une petite fièvre de concurrence dans le milieu du commerce des livres …

J’optais alors pour une nouvelle librairie, non loin de celle-ci, fort bien achalandée et tenue par un homme jeune, passionné, dynamique et plein de bonne volonté dont le seul défaut, à mon avis, était son intérêt un peu exagéré pour ma personne … physique… Lui aussi finit par s’en aller après avoir vendu son commerce à un ’’épicier’’ auto-promu libraire …

Je trainais alors de l’une à l’autre des quelques librairies restantes, changeant de quartier, explorant la ville et me précipitant pour vérifier la moindre info au sujet des ouvertures et fermetures de ces nobles commerces. Je ne trouvais plus mon bonheur et mon besoin de diversité. Les meilleures d’entre elles, étaient hélas spécialisées et on eut dit des bibliothèques personnelles. J’exige quant à moi, en la matière, de pouvoir sauter de la poésie à la cuisine, du sport à la philosophie, de l’ésotérisme à la bande dessinée et de la technique à l’anthropologie.

Puis, je finis par me lasser de tourner en rond et devoir déborder mon budget-temps pour satisfaire ma boulimie liseuse. S’imposa alors à moi la décision d’attendre l’occasion de voyages en douce France pour m’approvisionner en livres …

au clavecin

Puis, après l’approvisionnement en livres, vers 17h00 ou 17h30, je remontais l’unique rue piétonne à l’époque à Casablanca , la Rue Prince Moulay Abdellah, ex-Blaise Pascal.

Après une station devant la vitrine multicolore du commerce dénommé ’’Au Clavecin’’, j’entrais, saluais les tenants et m’avançais vers le fond, à droite, ou les rayons du bas proposaient les disques de jazz, genre peu populaire mais dont les amateurs sont toujours fervents, exigeants, fidèles, gourmands et se considèrent un peu comme une secte … Je n’y étais jamais seul mais si nous nous saluions et échangions avec amitié, nous ne connaissions même pas nos noms. Convivialité, partage, urbanité.

  • Tiens j’ai pensé à toi, ils ont reçu un truc dingue, regarde… Tu connaissais, toi, ce Major Holley ?
  • J’avoue que non…
  • Ecoute un peu ce contrebassiste. Il double le son de l’instrument de sa voix, mais au moins un octave au-dessus ! C’est un ancien de chez Duke Ellington, de chez Woody Herman, il a joué avec Dexter Gordon, avec Oscar Peterson et d’autres … Il est démentiel…
  • Merci, et pour toi, la pêche a été bonne aujourd’hui ?
  • Ouais, ouais, je vais prendre un Mingus-live. Je l’avais déjà mais en enregistrement Studio… Ça n’a rien à voir…
  • Ah oui, il est excellent et je l’ai. Alors écoute bien Wednesday’s night prayer et je te garantis que même si tu es athée tu vas te mettre à prier. Dans cette version-là, hein, je précise…

Puis chacun replongeait la tête dans sa recherche fiévreuse. Cherchait-on quelque chose de précis ? Mais non, voyons, tous ces passionnés étaient de purs dilettantes, qui avaient tout, mais cherchaient le reste !…

Avant d’acheter un disque, on le sortait précautionneusement de sa pochette, on le mettait en contre-jour pour vérifier qu’il n’était pas rayé – ce qui me valut un jour de me voir prié de quitter les lieux par un autre disquaire …

  • Mon Dieu, rien que çà : ’’The Great Reunion’’, Armstrong et Ellington … Super coffret. Ne pourrais-tu dire à mes amis et à mes amours de m’offrir ce genre de choses plutôt que les cravates-bavoirs dont je me contrefiche et les livres mal choisis ?

Nous restions là jusqu’à la fermeture, écoutant, choisissant, discutant, échangeant. Puis chacun repartait, son sac-cartable variablement chargé selon les arrivages et l’inspiration…

Dès l’arrivée à la maison, écoute intégrale de tous les disques achetés, étiquetage, classement et rangement.

J’avais imaginé diverses méthodes de classement, depuis le tout bête classement alphabétique jusqu’au thématique, en passant par l’historique, le générique et autre… J’ai enfin opté pour des catégories à l’intérieur desquelles le classement était alphabétique …

Exemples :

Arabe : exemple Cléopâtre de Mohamed Abdlwahab AR 9, L

Chansons : exemple Avec le Temps de Leo Ferré CH-17

Classique : exemple Catulli Carmina de Carl Orff CL 144

Divers : exemple Messe pour le Temps Présent – Eblouissement de le Reine de Pierre Henry, DI 11

Flamenco : exemple Solea Jose Menese y Enrique de Melchor FL-3

Jazz : exemple Wednesday Night Prayer de Charles Mingus, JA 23

Latino : exemple : El Condor Pasa de Los Chacos, LA 18

Et voilà ! 327 galettes de pur bonheur dans le choix desquelles je me suis octroyé les pleins pouvoirs, s’agissant de me faire plaisir tout d’abord à moi-même, puis occasionnellement à ceux qui partagent mes goûts. J’ai ainsi formé le goût de mes enfants qui, si ce n’est certainement pas de moi qu’ils tiennent leurs dons musicaux mais de leur pianiste de maman, me doivent au moins en partie leur goût assuré pour la qualité, et leur haine de la vulgarité…

Puis, comme dit plus haut, le ’’tout digital’’ est arrivé, reléguant au débarras les électrophones privés de pièces de rechange, et conséquemment les disques-vinyles, faute d’appareils pour les lire.

Durant ces innombrables années, je ne me suis jamais résolu à remiser même mes trésors. Ils sont toujours dans mon salon, soigneusement rangés, attendant … je ne sais quoi …

Eh bien ’’je ne sais quoi’’ est arrivé :

Une entreprise française, du nom de BIGBEN Interactive, a eu l’excellente idée de fabriquer … cela :

TD98

http://www.bigben.fr/produit/produit/id/635

C’est un tourne-disque à deux vitesses : 33 ou 45 tours, avec un lecteur CD / MP3 et un Port USB 2.0, qui permet d’encoder les disques vinyles vers la clef USB ou SD en format MP3. Il comporte une radio AM/FM PLL.

Une petite merveille que je me suis offerte à un prix équivalent à … une bouffe immonde à deux, dans ces antichambres de l’hôpital que sont la plupart des restaurants – et qui vient de me permettre de retrouver mes chers disques, écartés malgré moi depuis très, très longtemps…

Nul besoin, je suppose de vous dire que depuis que je l’ai acquise, la télé a perdu de sérieuses parts de mon marché … Et quelle joie ! … Semblable à celle de retrouver un vieil ami duquel on a été séparé malgré soi… J’ai ainsi retrouvé Smahane, Yves Montand, Bix Beiderbecke, Billie Holiday, Paco Ibanez, Goergi Cziffra, Rafaël Farina et tant et tant d’autres…

Je pense avec émotion et compassion à tous ceux qui avaient jeté leurs disques vinyles, certains qu’ils étaient de ne jamais plus pouvoir les écouter…

’’Au bout de la patience, il y a le ciel’’  (Proverbe africain)

mo’

Publicités