Kabbani, NB

Comme de nombreux poètes de nombreux pays, comme Paul Claudel, comme Saint John Perse, comme Paul Valery, comme Pablo Neruda, comme Mustapha El Kasri, Nizar Kabbani a tout d’abord été diplomate. Pour lui, ce fut Le Caire, Ankara, Madrid, Pékin et Beyrouth – dont il tomba littéralement amoureux et où il séjourna jusqu’à sa démission en 1966. Est-ce la prise de conscience de l’universel qui élève l’esprit ou fait rêver, ou au contraire, est-ce le rêve qui conduit à embrasser le monde ?

Nizar Kabbani écrivait  des poèmes depuis l’âge de 16 ans en fait, et en la matière, il avait un penchant très prononcé, en bon Arabe, pour les thèmes amoureux, cette addiction qui leur fit apporter en Europe, en croupe de leurs magnifiques chevaux, l’amour courtois que les trouvères et les troubadours – les premiers en langue d’oïl, les seconds en langue d’oc, se chargèrent de disséminer à travers l’Europe.

L’origine de ces mots est très discutée et si certains les font dériver –sans preuves indiscutables avouent-ils, du latin tropare : composer, inventer un air, puis composer un poème, puis inventer, découvrir, d’autres, infiniment plus convaincants à mes yeux, y voient ’’la romanisation d’un mot arabe qui (se) réfère à l’exécution musicale : dharb, littéralement «frappe», (qui) désigne l’action de jouer d’un instrument. Le mot, prononcé drab en arabe espagnol passera en occitan sous la forme trob, avant de produire d’autres mots : le verbe trobar et, bien entendu, le nom d’agent trobador, prononcé troubadour.’’

Guillaume IX

On ne peut tout de même pas évoquer cette matière sans évoquer Guillaume IX d’Aquitaine, le plus ancien troubadour connu, qui fut un arabiste distingué,  considéré souvent comme le père de la poésie française! Voici l’un de ses poèmes parmi les plus connus :

Ferai des vers de pur néant :

Ne sera de moi ni d’autres gens,

Ne sera d’amour ni de jeunesse,

Ni de rien d’autre.

Les ai trouvés en somnolant –

Sur un cheval !

Ne sais sous quelle étoile suis né.

Ne suis allègre ni irrité,

Ne suis d’ici ni d’ailleurs,

Et n’y peux rien : Car fus de nuit ensorcelé

A la cime d’une colline.

Ne sais quand fus endormi,

Ni quand je veille si on ne me le dit.

J’ai bien failli avoir le cœur brisé

Par la douleur : Mais m’en soucie comme d’une souris

Par saint Martial !

Malade suis et me sens mourir,

Mais n’en sais pas plus qu’en entends dire.

Médecin querrai à mon gré,

Mais ne sais quel : Bon il sera s’il peut me guérir

Mais non si mon mal empire.

L’amie que j’eue : ne sais qui c’est.

Jamais ne la vis par ma foi,

Rien ne m’a fait qui me plaise ou pèse,

Et ça ne m’importe pas plus

Qu’il vint jamais Normand ou Français

Dans ma demeure.

Jamais ne la vis et l’aime fort.

Jamais ne me fit justice ni tort.

Quand ne la vois, en fais ma joie

Et ne l’estime pas plus qu’un coq :

Car en sais une plus aimable et belle

Et plus précieuse…

J’ai fait ces vers ne sais sur quoi.

Et les transmettrai à celui-ci

Qui les transmettra à un autre

Là-bas vers l’Anjou : Que celui-là m’en renvoie, de son fourreau –

En contrepoint : la clé !

Je ne puis m’empêcher de faire le parallèle avec la poésie de Nizar Kabbani, qui ’’cassa l’image traditionnelle de la femme dans le monde arabe’’, et se proposa dans une langue nouvelle,  proche de la langue parlée, rejetant le style ampoulé et les images compliquées qui prévalaient jusque-là…

L’amour tient une place prépondérante dans son œuvre mais après l’humiliante défaite des Arabes dans la Guerre des Six Jours en 1967, cette poésie se politisa et s’engagea.

Un mot de la vie privée de ce poète, évoquée seulement parce qu’elle a compté dans l’œuvre : la seconde épouse de Nizar Kabbani, Balqis al-Rawi, une enseignante irakienne, a trouvé la mort dans un attentat perpétré par des activistes pro-iraniens contre l’ambassade d’Irak en 1981 à Beyrouth, où elle travaillait. Cette disparition a beaucoup affecté le poète, qui finit toutefois pour reprendre goût à la vie grâce à ses enfants.

Kabbani quitta alors Beyrouth. Il habita Genève, Paris puis vécut à Londres ses 15 dernières années. C’est là qu’il mourut le 30 Avril 1998 d’une crise cardiaque. Il repose à Damas, comme il l’avait souhaité.

Depuis ses débuts en 1944, Nizar Kabbani a publié plus de trente recueils de poèmes.

A cette adresse, on trouvera des poèmes choisis, abordant plusieurs thèmes représentatifs de son art :

http://lecaravanseraildespoetes.blogspot.com/2010/03/nizar-qabbani.html

fairouz Wishaya

 Ses textes ont été mis en musique et chantés par Mohamed Abdelwahab, Najib Serraj ou Abdel Halim Hafez, ils ont également été chantés par des chanteuses libanaises, comme Faïrouz, syriennes ou égyptiennes comme Oum Kalsoum. Il est le poète arabe le plus populaire et le plus lu

Oum Kalsoum

Pour donner un aperçu de la poésie de Nizar Kabbani, j’ai choisi quant à moi trois pièces, et quoique les thématiques soient presque toujours intimement liées chez lui, alors que le premier est un manifeste poétique, le second est purement politique et le troisième socioreligieux et d’une brûlante actualité.

1° Le programme poétique

Eclaircissements pour les lecteurs de ma poésie

Et les âmes naïves racontent

Que je suis entré dans le boudoir des filles

Pour n’en plus ressortir.

Ces gens réclament qu’on dresse pour moi l’échafaud

Parce que j’ai chanté

De ma bien aimée la beauté.

Moi, je n’ai pas comme d’autres

Fait commerce de haschisch

Ni volé Ni tué,

Mais en plein jour j’ai aimé.

Ai-je donc pour cela Dieu renié ?

Les âmes naïves disent de moi

Que mes poèmes

Des enseignements du Ciel se sont écartés.

Qui a dit que l’amour a attenté

A l’honneur du Ciel. Le Ciel est mon ami :

Il pleure quand je pleure

Et il rit Quand je ris.

Les étoiles, leur éclat augmente,

Si un jour je suis amoureux.

Qu’y a-t-il donc d’aberrant

Quand je chante

De ma bien aimée le nom ?

Et quand je le sème à tous vents

Comme une forêt de châtaigniers.

Je continuerai ce commerce,

Comme tous les prophètes

Je continuerai, aède,

A chanter l’enfance,

A chanter

La pureté et l’innocence,

Je continuerai à décrire les beautés

De ma bien aimée

Jusqu’à fondre sa chevelure d’or

Dans l’or des soirs.

Moi – et je souhaite rester moi-

Enfant qui barbouille comme cela l’enchante

Les façades des étoiles

Jusqu’à ce que l’amour dans ma patrie

Devienne comme l’air qu’on respire,

Et que je devienne le dictionnaire

Des étudiants de l’amour passionné

Et que je devienne moi

L’alphabet balbutié

Sur leurs lèvres.

__________

2° Le second poème est stupéfiant. Ecrit politique ? Monstrueuse colère ? Songeons seulement qu’il a été écrit dès l’attribution du rôle de bouc émissaire au monde arabo-musulman, en remplacement du communisme, avant même le début du sac du Monde Arabe, du Liban, de l’Irak, de la Lybie, de la Syrie sous divers prétexte, des plus fallacieux aux plus odieux … :

Quand annoncera-t-on la mort des Arabes ?

J’essaie, depuis l’enfance, de dessiner ces pays

Qu’on appelle-allégoriquement-les pays des Arabes

Pays qui me pardonneraient si je brisais le verre de la lune…

Qui me remercieraient si j’écrivais un poème d’amour Et qui me permettraient d’exercer l’amour

Aussi librement que les moineaux sur les arbres…

J’essaie de dessiner des pays…

Qui m’apprendraient à toujours vivre au diapason de l’amour

Ainsi, j’étendrai pour toi, l’été, la cape de mon amour

Et je presserai ta robe, l’hiver, quand il se mettra à pleuvoir…

J’essaie de dessiner des pays…

Avec un Parlement de jasmin…

Avec un peuple aussi délicat que le jasmin…

Où les colombes sommeillent au-dessus de ma tête

Et où les minarets dans mes yeux versent leurs larmes

J’essaie de dessiner des pays intimes avec ma poésie

Et qui ne se placent pas entre moi et mes rêveries

Et où les soldats ne se pavanent pas sur mon front

J’essaie de dessiner des pays…

Qui me récompensent quand j’écris une poésie

Et qui me pardonnent quand déborde le fleuve de ma folie…

J’essaie de dessiner une cité d’amour

Libérée de toutes inhibitions…

Et où la féminité n’est pas égorgée… ni nul corps opprimé

J’ai parcouru le Sud…

J’ai parcouru le Nord…

Mais en vain…

Car le café de tous les cafés a le même arôme…

Et toutes les femmes une fois dénudées

Sentent le même parfum…

Et tous les hommes de la tribu ne mastiquent point ce qu’ils mangent

Et dévorent les femmes une à la seconde

J’essaie depuis le commencement…

De ne ressembler à personne…

Disant non pour toujours à tout discours en boîte de conserve

Et rejetant l’adoration de toute idole…

J’essaie de brûler tous les textes qui m’habillent

Certains poèmes sont pour moi une tombe

Et certaines langues linceul.

Je pris rendez-vous avec la dernière femme

Mais j’arrivai bien après l’heure

J’essaie de renier mon vocabulaire

De renier la malédiction du « Mubtada » et du « Khabar« 

De me débarrasser de ma poussière et me laver le visage à l’eau de pluie…

J’essaie de démissionner de l’autorité du sable…

Adieu Koraich

Adieu Kouleib

Adieu Mudar

J’essaie de dessiner ces pays

Qu’on appelle-allégoriquement- les pays des Arabes,

Où mon lit est solidement attaché,

Et où ma tête est bien ancrée,

Pour que je puisse différencier entre les pays et les vaisseaux…

Mais… ils m’ont pris ma boîte de dessin,

M’interdisent de peindre le visage de mon pays… ;

J’essaie depuis l’enfance

D’ouvrir un espace en jasmin.

J’ai ouvert la première auberge d’amour… dans l’histoire des Arabes…

Pour accueillir les amoureux…

Et j’ai mis fin à toutes les guerres d’antan entre les hommes et les femmes,

Entre les colombes… et ceux qui égorgent les colombes…

Entre le marbre… et ceux qui écorchent la blancheur du marbre…

Mais… ils ont fermé mon auberge…

Disant que l’amour est indigne de l’Histoire des Arabes

De la pureté des Arabes

De l’héritage des Arabes

Quelle aberration !!

J’essaie de concevoir la configuration de la patrie ?

De reprendre ma place dans le ventre de ma mère,

Et de nager à contre-courant du temps,

Et de voler figues, amandes, et pêches,

Et de courir après les bateaux comme les oiseaux

J’essaie d’imaginer le jardin de l’Eden?

Et les potentialités de séjour entre les rivières d’onyx?

Et les rivières de lait…

Quand me réveillant… je découvris la futilité de mes rêves.

Il n’y avait pas de lune dans le ciel de Jéricho…

Ni de poisson dans les eaux de l’Euphrate

Ni de café à Aden

J’essaie par la poésie… de saisir l’impossible…

Et de planter des palmiers…

Mais dans mon pays, ils rasent les cheveux des palmiers…

J’essaie de faire entendre plus haut le hennissement des chevaux ;

Mais les gens de la cité méprisent le hennissement !!

J’essaie, Madame, de vous aimer…

En dehors de tous les rituels…

En dehors de tous textes.

En dehors de toutes lois et de tous systèmes.

J’essaie, Madame, de vous aimer… Dans n’importe quel exil où je vais…

Afin de sentir, quand je vous étreins, que je serre entre mes bras le terreau de mon pays.

J’essaie -depuis mon enfance- de lire tout livre traitant des prophètes des Arabes,

Des sages des Arabes… des poètes des Arabes

Mais je ne vois que des poèmes léchant les bottes du Khalife pour une poignée de riz… et cinquante dirhams…

Quelle horreur !! Et je ne vois que des tribus qui ne font pas la différence entre la chair des femmes…

Et les dates mûres… Quelle horreur !! Je ne vois que des journaux qui ôtent leurs vêtements intimes…

Devant tout président venant de l’inconnu..

Devant tout colonel marchant sur le cadavre du peuple…

Devant tout usurier entassant entre ses mains des montagnes d’or…

Quelle horreur !! Moi, depuis cinquante ans

J’observe la situation des Arabes.

Ils tonnent sans faire pleuvoir…

Ils entrent dans les guerres sans s’en sortir…

Ils mâchent et rabâchent la peau de l’éloquence

Sans en rien digérer.

Moi, depuis cinquante ans

J’essaie de dessiner ces pays

Qu’on appelle-allégoriquement- les pays des Arabes,

Tantôt couleur de sang,

Tantôt couleur de colère.

Mon dessin achevé, je me demandai : Et si un jour on annonce la mort des Arabes

Dans quel cimetière seront-ils enterrés ?

Et qui les pleurera ?

Eux qui n’ont pas de filles…

Eux qui n’ont pas de garçons…

Et il n’y a pas là de chagrin

Et il n’y a là personne pour porter le deuil !!

J’essaie depuis que j’ai commencé à écrire ma poésie

De mesurer la distance entre mes ancêtres les Arabes et moi-même.

J’ai vu des armées… et point d’armées…

J’ai vu des conquêtes et point de conquêtes…

J’ai suivi toutes les guerres sur la télé…

Avec des morts sur la télé…

Avec des blessés sur la télé…

Et avec des victoires émanant de Dieu… sur la télé…

Oh mon pays, ils ont fait de toi un feuilleton d’horreur

Dont nous suivons les épisodes chaque soir

Comment te verrions-nous s’ils nous coupent le courant ??

Moi, après cinquante ans,

J’essaie d’enregistrer ce que j’ai vu…

J’ai vue des peuples croyant que les agents de renseignements

Sont ordonnés par Dieu… comme la migraine… comme le rhume…

Comme la lèpre… comme la gale…

J’ai vue l’arabisme mis à l’encan des antiquités, Mais je n’ai point vu d’Arabes !!

__________

Si ce poème ne manque pas d’être poignant en français, que l’on imagine ce qu’il est en réalité, en langue arabe, épique, chamarré d’un kaléidoscope de sens, de nuances, de filigranes et d’artifices !…

Mon illustration va s’achever par une magnifique diatribe qu’il composa il y a une vingtaine d’années, qui se passe de tout commentaire et n’a besoin d’aucune explication. Chacun y lira l’avis du poète sur le rapt que subit à notre époque l’Islam des lumières par un vaste nuancier d’obscurantismes et d’ignorances diverses :

3° La profession de foi

Ne vous en déplaise

 Ne vous en déplaise,

J’entends éduquer mes enfants à ma manière; sans égard pour vos lubies ou vos états d’âme…

Ne vous en déplaise

J’apprendrai à mes enfants que la religion appartient à Dieu et non aux théologiens, aux Cheikhs ou aux êtres humains.

Ne vous en déplaise

J’apprendrai à ma petite que la religion c’est l’éthique, l’éducation et le respect d’autrui, la courtoisie, la responsabilité et la sincérité, avant de lui dire de quel pied rentrer aux toilettes ou avec quelle main manger.

Sauf votre respect,

J’apprendrai à ma fille que Dieu est amour, qu’elle peut s’adresser à lui sans intermédiaire, le questionner à satiété, lui demander ce qu’elle souhaite, loin de toute directive ou contrainte.

Sauf votre respect,

Je ne parlerai pas du châtiment de la tombe à mes enfants qui ne savent pas encore ce qu’est la mort.

Sauf votre respect,

J’enseignerai à ma fille les fondements de la religion, sa morale, son éthique et ses règles de bonne conduite avant de lui imposer un quelconque voile.

Ne vous en déplaise,

J’enseignerai à mon jeune fils que faire du mal à autrui ou le mépriser pour sa nationalité, sa couleur de peau ou sa religion est un grand pêché honni de Dieu.

Ne vous en déplaise,

Je dirais à ma fille que réviser ses leçons et s’investir dans son éducation est plus utile et plus important aux yeux d’Allah que d’apprendre par cœur des versets du Coran sans en comprendre le sens.

Ne vous en déplaise,

J’apprendrai à mon fils que prendre le prophète comme modèle commence par adopter son sens de l’honnêteté, de la droiture et de l’équité, avant d’imiter la coupe de sa barbe ou la taille de ses vêtements.

Sauf votre respect,

Je rassurerai ma fille que son amie chrétienne n’est pas une mécréante, et qu’elle cesse de pleurer de crainte que celle-ci n’aille en enfer.

Sauf votre respect,

Je dirai qu’Allah a interdit de tuer un être humain, et que celui qui tue injustement une personne, par son acte, tue l’humanité toute entière.

Sauf votre respect,

J’apprendrai à mes enfants qu’Allah est plus grand, plus juste et plus miséricordieux que tous les théologiens de la terre réunis, que ses critères de jugement différent de ceux des marchands de la foi, que ses verdicts sont autrement plus cléments et miséricordieux.

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Nizar Kabbani, poète de la femme, poète populaire, le plus grand poète arabe des temps modernes, poète syrien, poète…

’’Je continue à verser de mon sang

Le plus grand prix b

Pour rendre heureux le monde,

Mais le ciel a voulu que je reste seul

Comme les feuilles de l’hiver.

Les poètes naissent-ils de la matrice du malheur ?

Le poète n’est-il qu’un coup de poignard sans remède porté au cœur ?

Ou bien suis-je le seul

Dont les yeux résument l’histoire des pleurs ?’’

(extrait de l’un des poèmes à Balqis)

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