joyeux noel

Célébrer Noël est d’abord et avant tout, étymologiquement,  »fêter la naissance d’un nouveau soleil » et ne doit poser aucun problème à qui que ce soit.

Beaucoup de non-Chrétiens ne s’en privent pas, même si c’est souvent avec un petit sentiment de culpabilité.

http://www.huffpostmaghreb.com/2014/12/24/noel-maroc_n_6378062.html?ncid=fcbklnkfrhpmg00000007

Cette célébration peut n’avoir aucune connotation religieuse et être considérée comme celle d’une fête civile relevant du culturel et non du cultuel.

Dans ma prime jeunesse, j’étais, comme déjà dit, interne dans un établissement scolaire français d’une grande austérité, lendemains de guerre obligent. Non que j’aie eu le moindre problème d’adaptation qui aurait nécessité mon placement en institution spécialisée, mais tout simplement parce que mes parents habitaient la ferme ou j’ai vu le jour, éloignée de ladite école de 30 kilomètres. A l’époque, cette prodigieuse distance ne pouvait être couverte, même avec les splendides limousines américaines de mon père, en moins d’une heure. L’état des routes, leur étroitesse et leurs tracés sinueux en étaient les causes principales.

Le régime disciplinaire de l’établissement s’apparentait davantage à celui d’Alcatraz, des Baumettes ou de Laalou qu’à celui de l’Abbaye de Thélème. Mais c’était à ce prix, pensait mon père, que ses enfants allaient pouvoir recevoir un enseignement de qualité et atteindre l’excellence. Je crois que cela s’avéra exact, mais ce n’en fut guère plus agréable pour autant.

Pour Noël, une grande fête y était organisée, dans le réfectoire ou l’on érigeait un immense sapin décoré de guirlandes et de boules multicolores en papier, et non en plastique argenté ou en métal, bien trop luxueuses et chères à l’époque.

pudding

La fête consistait en réalité en un goûter ’’exceptionnel’’ ou nous avions droit à une bolée de chocolat au lait – concentré non sucré, et à une tranche d’un infâme pudding épais et dense comme du béton armé, fait de restes de pain vaguement teintés et englués de la moins chère des confitures, puis compactés en parallélépipèdes faciles à trancher. Nous trouvions pourtant ces pavés indigestes tout simplement délicieux, et ils l’étaient, comparés aux choux puants et lentilles aux charançons mal cuits de notre pitance quotidienne.

Papa avait conscience de nous imposer là une torture, bénéfique certes, mais guère agréable. Il s’appliquait donc à en compenser les désagréments lors de nos bien rares sorties à l’occasion des vacances… Durant ces ’’perms’’, rien n’était trop beau ni assez bon : gâteaux de la meilleure pâtisserie, limonades à profusion, vrai chocolat et douceurs diverses, mises à part les succulences issues des doigts de fée de Maman.

Fairuz Jingle Bells en arabe فيروز ليلة عيد

Pour construire notre équilibre et notre sentiment identitaire, à cent reprises il nous expliqua la différence et la frontière entre le culturel et le cultuel, notre appartenance univoque à l’Islam, en nous décrivant avec force conviction les concepts de tolérance, d’ouverture, d’accueil et d’humanité de notre religion et en nous invitant à en réserver la pratique dogmatique à notre sphère privée.

Jingle Bells en japonais

C’est lui qui nous enseigna que la foi est affaire personnelle et que le premier devoir d’un bon Musulman est la réflexion et l’effort personnel de compréhension.

Un homme intelligent, sincère, tolérant et modéré s’il en fut…

Lorsqu’à la fin du premier trimestre scolaire nous remontions vers la ferme paternelle, nos livrets scolaires étaient minutieusement étudiés et nous savions que ce que disaient ces  »mouchards » allait déterminer la qualité de nos vacances …

On ne nous fit jamais croire au Père Noël : c’eut été stupide… ne serait-ce que parce que dans notre internat, tout nouvel interné était systématiquement averti et mis au parfum de toutes les ’’choses importantes’’ de la vie en moins d’une journée : pieux mensonges parentaux dont l’angoissante question de l’existence du Père Noël, mystère de la procréation, et même, les mystères de ’’Sous les Jupes des Filles’’, c’est dire ! Bref tout, tout, tout !

Par contre, Papa sacrifiait au rite du délicieux mensonge… à sa façon.

Je vais vous conter comment, en vous rapportant ici ’’la première fois’’ ou nous eûmes l’insigne joie de croiser le Père Noël ou, à tout le moins, un de ses avatars : …

Il était une fois …

Je devais être haut comme trois pommes et Messire Puîné comme deux pommes et demie … Nous revînmes à la maison et fûmes accueillis plus que tendrement par la merveilleuse Maman et les 3 petites sœurs non encore scolarisés, aussi farouches et vilaines que Les Ménines de Velasquez.

Jingle Bells en espagnol

Nous n’avions aucune crainte, nous étions sereins, car les maudits carnets scolaires ne pouvaient raconter que la vérité : nous étions de bons élèves, disciplinés, attentifs et travailleurs… Donc, à nous la promesse d’un séjour de rêve et de quelques menues récompenses. Ainsi fut-il.

Le 25 décembre au matin, pendant le petit déjeuner familial, avec présence à table obligatoire de tous  à l’heure ou le pacha s’installait, alors que nous nous apprêtions à déguster le bon pain chaud de la ferme accompagné de beurre baratté sur place et de confiture-maison, les gros beignets (sfenj) au miel, les galettes feuilletées (mlaouis) et les crêpes mille-trous (baghrir) faits quelques instants auparavant, les biscuits et les gâteaux, le tout fait, sans la moindre exception à la maison et exclusivement avec les produits de la ferme, Papa prit un air mutin pour nous informer qu’après avoir terminé notre petit déjeuner, il nous conseillait fortement d’aller aux pieds de nos lits pour récupérer chacun un colis  … Puîné bondit comme un ressort pour se voir aussitôt rappelé à l’ordre :

  • J’ai dit ’’après le petit déjeuner’’…
  • Faut toujours que les joies soient fausses ici, philosopha-t-il en maugréant et boudant …

Mais bien évidemment il se ravisa, se rassit et entreprit de dévorer sa part de la bombance en roulant ses gros yeux pour marquer son mécontentement …

 

Jingle Bells en allemand

Silence complet et dialogue muet entre lui et moi, pendant que nous avalions des bouchées gargantuesques pour finir plus vite. Nous supputions muettement sur les fameuses livraisons de Papa bien sûr, pas du Père NoëlPère Noël ?

Mais quel Père Noël puisqu’il n’existe pas et que les bébés naissent des ventres des mamans et que ce sont les papas qui les mettent dans les ventres des mamans ? Nous étions grands, voyons, nous savions tout !…

Au bout d’une éternité bien longue, nous fûmes autorisés à nous lever de table. Le Puîné détala comme un lièvre. Je me contins jusqu’à la porte de la salle à manger avant de piquer des deux et de fuser vers le pied de mon lit… Je trouvai mon jeune frère arrachant frénétiquement l’emballage d’un gros paquet. Je récupérai mon énorme lot et entrepris de l’ouvrir. Son poids léger m’attrista quelque peu. J’eusse préféré du lourd, mais je me raisonnai et me conseillai d’attendre.

Je fus interrompu dans ma profonde et fiévreuse cogitation par un cri de joie du Puîné qui venait de se découvrir propriétaire d’une splendide voiture de sport décapotable, de couleur verte, d’environ une trentaine de centimètres de long. Il était aux anges et se voyait, je suppose, derrière le volant de ce bolide, traversant le monde à une vitesse supersonique… Je suspendis mon occupation pour le regarder et aussi, je l’avoue, me dire que j’espérais bien avoir au moins autant de chance que lui.

voiture course verte

Je repris l’opération d’ouverture de mon paquet, posément, méthodiquement, pour récupérer le papier multicolore, le plier pour pouvoir le réutiliser, comme faisait tout le monde à cette époque de pénurie et d’économie.

Messire Puîné, mon frère et diamétral opposé, se mit à m’invectiver et me signifier d’avoir à me dépêcher pour connaître le contenu de mon paquet.

Je ne me pressai guère davantage pour autant. Enlever le fin ruban bleu, détacher les points collés en faisant attention de ne pas déchirer le papier, ouvrir soigneusement les plis sans froisser. Replier au fur et à mesure le papier ouvert et dégagé, puis enfin prendre le paquet, le mettre de côté et finir de plier le papier avant de le ranger…

  • mo’, j’ai envie de t’étrangler, grouille-toi, mince !…

Sans me démonter et sans être impressionné par les menaces de strangulation du Puîné, je poursuivis : ouvrir aussi soigneusement que possible les rabats du carton léger en prenant soin de ne pas l’abîmer, enlever le léger papier de couverture, le plier, le ranger, sourire en regardant le contenu… et enfin pousser une exclamation d’admiration et de joie :

  • Ouah ! Mon Dieu qu’il est beau…

Puis, très précautionneusement dégager l’objet comme s’il était en cristal – alors qu’il était en fer-blanc… et le poser sur la table la plus proche. Voici ce que je trouvai :

camion rouge

Immense, au moins 40 centimètres de long. Une benne spacieuse et assez grande pour contenir bien des marchandises. Roues en fer, donc pas de crevaison, pas de moteur, donc pas de panne et des couleurs éclatantes, donc beaucoup d’envieux !…

– Ben mon vieux, ça vaut l’coup de bien travailler à l’école, hein, si c’est pour être récompensé aussi généreusement !…

Mais nous n’étions pas les seuls à avoir bénéficié des largesses du Papa à Noël

L’aîné avait eu droit à sa première ’’vraie montre’’. Ben oui, il allait gaillardement vers ses douze ans, le bonhomme !

montre lip

La grande sœur, si belle, si sage, si bonne élève, avait eu un magnifique et immense poupon en celluloïd véritable, s’il vous plait, et pas en chiffons…

poupon baigneur

Quant aux Ménines, elles eurent droit également à une poupée chacune, de taille normale, alors que l’imposant baigneur de la grande sœur, lui, était ’’grandeur nature’’…

3 poupée en celluloïd

Nous regagnâmes le séjour ou trônait sa majesté notre père qui se régalait de nos mines épanouies … Chacun le remercia avec un gros baiser et en retour, il eut un mot gentil pour chacun, et s’enquit de notre degré de satisfaction… J’affirmai que la mienne était totale et sans réserve. Il était heureux et nous aussi…

Maman était là aussi, souriant et nous taquinant : moi je fus dénommé ’’le camionneur’’ alors que les soeurettes étaient toutes des mamans. Elle ne cessa de demander l’heure à notre aîné qui étirait à chaque fois ostensiblement son bras pour dégager sa belle montre ’’de vrai’’ et lui répondre. Puîné était prié de rouler moins vite et de faire bien attention.

Mais si nous pouvions avoir froid à Noël, je ne me rappelle pas avoir vu le moindre renne, le moindre traîneau, le moindre flocon de neige sur mon haut-plateau à quelques lieues de Fès. Pas plus qu’il y en a jamais eu à Bethleem, mais çà, c’est une autre affaire … Certes, nous avons des tas de vieillards chenus, mais ils sont secs comme des coups de trique, l’embonpoint étant considéré, dans ma région, comme un signe de féminité. Et enfin, personne ne porte de robe rouge frangée de blanc qui prêterait à rire et se moquer, mais de discrètes djellabas de bure beige-clair – la couleur naturelle de la laine vierge, dont la plus grande fantaisie consiste en des rayures marrons …

Allez … Cessons de nous aggripper aux apparences, aux lectures simplistes et bâclées, de rechercher des prétextes dans les textes , de saisir toutes les raisons de ce pauvre monde pour ne pas nous aimer les uns les autres et de ne retenir que la lettre par crainte de l’esprit …

joyeux noel fin

mo’

 

 

 

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