o sole mio

Un somptueux ami, rencontré dans le cadre de ma vie professionnelle et parti depuis faire bénéficier les anges du Ciel de sa faconde, m’a, un jour de printemps de l’année 19OUH la la, invité à lui rendre visite dans sa belle ville de Naples.

Outre d’impérieux motifs professionnels, je fus motivé par les implorations d’une belle Autrichienne et surtout par l’excellent slogan publicitaire de cette Cité qui séduisit, entre mille autres  Goethe, Stendal et Alexandre Dumas:

« Vedere Napoli e poi morire ! »

Voir Naples et puis mourir

J’étais déjà conscient d’avoir à visiter la ville avant de mourir et répondis donc à l’invitation. Mais ma passion pour la découpe des phanères glutéaux en quatre, me fit soupçonner que le sens généralement admis pour cette expression devait être moins évident qu’il n’y parait, car, convenons-en, ce sens apparent est assez plat et ne veut pas dire grand-chose …

Comme tous les enfants (mdr !…) qui ont eu un vrai certificat d’études, enrichi et souligné par un brevet sportif en bonne et due forme et soutenu par une éducation digne de ce nom, j’ai lu Salammbô, roman de l’une des plus belles plumes de la littérature française, Gustave Flaubert. Je l’ai même lu plusieurs fois, car il en existe plusieurs versions, chacune basée sur un manuscrit différent. Et dans l’une de ces versions, je me rappelle avoir été tétanisé par la beauté de cette description de l’île qu’on dit être l’île tunisienne de Djerba :

djerba

’’Au-delà de Gadès ( Note de mo’ : Gadès est l’ancien nom de Cadix, ville de l’extrême sud de l’Espagne), à vingt jours dans la mer, on rencontre une île couverte de poudre d’or, de verdure et d’oiseaux. Sur les montagnes, de grandes fleurs pleines de parfums qui fument, se balancent comme d’éternels encensoirs ; dans les citronniers plus hauts que des cèdres, des serpents couleur de lait font avec les diamants de leur gueule tomber les fruits sur le gazon ; l’air est si doux qu’il empêche de mourir.’’

A quoi a servi cette généreuse digression ? Simplement à dire qu’en être humain à peu près normal, je pense également que la beauté, si éclatante soit-elle, donne envie de vivre et non de mourir.

Donc pour en revenir à la capitale de la Campanie, Naples, je pense que la phrase ’’publicitaire’’ en question est passée à la postérité sous une forme édulcorée, ce qui en a donné un sens tout aussi édulcoré.

Selon de très doctes personnes, la phrase originelle est :

Vedere Napoli et puoi Morire

Voir Naples et puis Morire

L’édulcoration consisterait donc en la perte de la majuscule de Morire. Ce mot signifie certes ’’mourir’’ en italien, mais Morire serait également une petite bourgade au pied du volcan du Vésuve. Cependant, par honnêteté, j’avoue que je n’ai jamais réussi à la situer malgré le recours à Google Maps et à l’Encyclopaedia Universalis… pas plus que dans la foule de textes italiens que j’ai consultés sur cette question. La phrase elle-même semble, selon les docteurs plus haut-cités, être, à l’origine, une sorte de jeu de mot basé sur l’équivoque justement : pour voir le Vésuve, il faut voir Naples et Morire, probablement dans une même perspective.

Mais le problème est que de méchantes personnes font remonter l’expression à la moitié du 17ème siècle, époque à laquelle une éruption du Vésuve avait chassé les populations vivant autour du volcan et qui se réfugièrent dans les quartiers populaires de la grande cité, non préparée à recevoir autant de monde. Cela provoqua un chaos sanitaire qui engendra rapidement ce qu’on appela ’’la grande peste’’, effroyable épidémie qui tua pas moins de 600.000 personnes dans le Pays.

Au cours de ce terrible drame, est apparue l’expression ’’le mal de Naples’’ qui désignait … la syphilis et naquit également la moqueuse expression de la même eau : ’’aller à Naples sans passer par les monts’’ qui signifiait « attraper une maladie vénérienne ».

On comprend mieux ainsi que le fait d’aller voir Naples pouvait effectivement avoir pour conséquence la mort.

La dernière hypothèse est tout de même bien plus douce et poétique et c’est elle que la pudibonde sagesse populaire a retenue : Naples est tellement belle qu’une fois qu’on l’a vue, on peut mourir sans regret, certain d’avoir connu la plus belle ’’chose’’ au monde. C’est le sens repris et partagé par Johann Wolfgang von Goethe, entrainant à sa suite d’innombrables autres esthètes intellectuels.

Ce ’’petit préambule’’ étant exposé, je reprends le cours du récit de ma visite à mon ami napolitain qui avait pour prénom ’’Poème’’, un cœur en or et qui parlait un français de Sorbonne …

Comme pour me remercier des égards que je lui témoignais lorsqu’il venait chez moi, il me reçut ’’a la grande’’, moi et l’autrichienne Schönheit que j’avais prénommé Sissi et qui était ma favorite à cette époque-là. Elle fut émerveillée par cet accueil, peu coutumière de l’hospitalité des gens du Sud puisqu’elle venait d’un pays de brume et de mouflons. Nous fûmes traités réellement comme des princes : Suite dans un Hôtel de vrai luxe, de ces établissements d’un autre temps où l’on reste bouche bée devant la plus infime pièce de mobilier, ou les couverts sont évidemment en argent, ou la céramique semble empruntée à un musée et ou un personnel plus que compétent, se coupe en quatre pour exécuter vos souhaits lorsqu’il ne les devine pas carrément !

Arrivant de Rome ou nous n’avions guère été sages, exténués par la route, nous demandâmes à notre hôte de nous épargner toute mondanité ce soir-là, et de nous permettre de nous retirer pour récupérer nos forces. Après une répartie malicieuse et coquine dans laquelle il intégra 3 ou 4 imparfaits du subjonctif, il accéda à notre supplique et eut la gentillesse de nous laisser après s’être assuré que nous ne manquions de rien.

Nous nous fîmes servir une petite collation devant la baie vitrée de la partie salon, laquelle livrait le fabuleux spectacle de beauté et plénitude de la Baie de Naples.

baie de naples

Une nuit de soie, douce et légère, bercée par des notes de mandolines invisibles… Assurément, la sensation était peu commune. Mon amoureuse souriait aux angelots qui ornaient les encoignures du plafond et cent fois elle se pâma et cent fois je dus lui promettre de lui octroyer une semaine de mon précieux temps pour lui permettre à son tour de me faire visiter et vivre le royaume enchanté de Sissi

Le réveil – avant l’aube pour moi déjà à l’époque, fut une douce symphonie et dans le confort de ma solitude, je dégustais seconde après seconde le miracle de la naissance du jour. Sa majesté le soleil poigna l’écran bleu-vif de la douce nuit s’achevant. Les éléments du décor s’éclairèrent l’un après l’autre… comme au théâtre … on imaginait sans peine le son du clavecin de Scarlatti, un enfant de Naples. Quelques pêcheurs faisaient glisser leurs barques silencieuses sur l’eau.

La ville s’éveille

Dans une douce lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

En bonne teutonne, la ravissante Sissi se concocta un programme culturel bien chargé, dûment consigné sur un cahier d’écolière et à l’exécution duquel, le doux ami avait promis de contribuer activement…

Quant à lui et moi, nous ne cessâmes de nous déplacer à travers le dédale inouï de cette ville gouailleuse et parfumée, pour rendre visite à ses divers clients, poissonniers grossistes, palaces, restaurants … Dans la boite à gants de son véhicule, un pistolet qui me fit frissonner …

  • Mais ? Que fais-tu avec cela ?
  • Tout le monde en possède un ici ! C’est même ne pas en avoir qui est choquant.
  • Mais ? Ce n’est pas interdit par la loi ?
  • Laquelle ? Celle des livres ou celle de la vie ?
  • Ce n’est pas la même ?

Eclats de rire…

La journée fut harassante, coupée seulement par un déjeuner professionnel avec celui qu’il nommait le Roi de Naples, un géant débonnaire et occasionnellement un des plus grands restaurateurs de la ville, qui nous prépara lui-même l’une des spécialités locales, accédant à mon adjuration de ’’faire simple et végétal’’ : ’’Le melanzane alla napoletana’’ ou en français, les  »aubergines à la napolitaine ». La recette est évidente et simple mais lorsque c’est bien fait, et là ce le fut divinement, nous avez envie de vous asseoir par terre et de pleurer très fort en disant à votre maman que c’est bon et que vous l’aimez plus que tout au monde … La recette ? J’ai honte, c’est trop simple et facile à trouver. Choisissez-la sans fioritures, sans ajouts et sans essai d’amélioration. Celle-ci par exemple : http://www.napolike.it/ricetta-melanzane-scarpone

Mon ami ne me laissa à la porte de l’hôtel que vers 19 heures, en signalant d’avoir impérativement à être prêt à 20h30 tapantes, l’endroit où il nous conviait étant un peu ’’spécial’’ et requérant la ponctualité.

Ma belle Autrichienne me gratifia d’un cours doctoral complet sur la civilisation napolitaine pendant que nous nous préparions. Tout y passa, l’architecture, les musées, la musique, la chanson, la littérature, tout, tout, tout … Elle irradiait le bonheur et j’en étais heureux ! Ah les têtes bien faites, que c’est reposant !…

A l’heure dite, nous sortîmes sous le porche de notre palace pour attendre notre amphitryon. Sissi trouva le moyen de lier une conversation avec le portier chamarré comme un général d’opérette. Le véhicule de mon ami apparût enfin. Il était accompagné d’une jeune et belle dame qu’il nous présenta comme sa tante et qu’il appelait effectivement ’’Zia’’ mais dont je ne fus pas long à comprendre qu’elle était un peu plus que cela…

Le véhicule sembla quitter la ville et se diriger vers le nord, en longeant la côte. A quelques kilomètres de là, il gravit une colline et s’immobilisa sur une esplanade au pied d’un belvédère surplombant l’ensemble de la baie. Nous en gravîmes les marches et nous retrouvâmes au milieu d’un restaurant digne d’une Italie de Hollywood, entre ’’Vacances romaines’’ et ’’Le Guépard’’… Notre table réservée se trouvait de l’autre côté, légèrement en contrebas, et embrassait la vue grandiose… Une musique accompagnait cette vue, un air connu de tous, partout dans le monde :

Nous nous installâmes. Mon ami ne me quittait pas des yeux pour ne rien perdre de ma réaction. En écoutant la sirupeuse musique et en buvant le grandiose spectacle, j’avoue m’être enfoncé quasi immédiatement dans un mutisme égoïste pendant que mes commensaux s’abreuvaient d’amabilités méridionales… Mon Autrichienne me rappela gentiment à l’ordre en m’invitant à ne pas la priver de ma présence… Je souris. En fait, j’étais gêné d’être bouleversé à ce point par tant de beauté et de majesté…

Pour la commande, je priai mon ami de choisir pour moi, en fonction de tout ce qu’il savait de mes goûts et contraintes et en parfaite connaissance des plats. Il s’appliqua mais s’offusqua lorsque j’annulai une grande partie du menu d’Empereur de Chine qu’il avait concocté pour moi. Je lui expliquais gentiment que mo’ du Bou Iblane était d’origine paysanne et avait donc un profond respect pour la nourriture, concevant difficilement qu’on pût la jeter, même partiellement.

Le repas se passa merveilleusement bien et en gentleman, je m’intéressai surtout à la ’’Zia’’, truculente femme qui vivait au Canada et avait l’air d’être très fortunée… En fait, un vague lien de parenté la liait à mon ami dont elle était l’aînée de quelques années. Il en était amoureux à la déraison et cela ne déplaisait en rien à la tantine, redoutable cougar au séduisant sourire carnassier…

Pour le dessert, mon ami nous pria de lui déléguer notre choix pour lui permettre de nous faire une belle surprise. Bien évidemment tout le monde acquiesça et le menaça pour le taquiner de réagir en cas d’insatisfaction.

Quelques instants plus tard, la salle s’assombrit et après 3 ou 4 secondes de silence absolu, arriva en grand apparat une équipe de cuisiniers en costumes traditionnels, portant un immense plateau au milieu duquel trônait une espèce de pièce montée glacée, aux tons acidulés, tellement impressionnante que l’on regrettait déjà qu’il se fut agi d’une œuvre éphémère, destinée à la destruction immédiate. Le comble du raffinement et du bon goût.

Cet appareil était suivi de quatre musiciens, dont j’étais prêt à jurer qu’ils étaient les clones d’Enrico Caruso. Ils entrèrent en chantant …

O sole moi, Enrico Caruso, (Enregistrement de 1916)

’’O sole mio’’ ! La chanson napolitaine la plus célèbre. Mondialement connue jusqu’à l’heure actuelle, elle a été publiée en 1898. Les paroles sont du poète napolitain Giovanni Capurro et la musique du chanteur également napolitain Eduardo Di Capua.

auteurs

En voici les paroles toutes simples et leur traduction en français :

_____

Che bella cosa e’ na jurnata ‘e sole

Quelle belle chose qu’une journée de soleil,

n’aria serena doppo na tempesta !

Un air serein après une tempête !

Pe’ ll’aria fresca pare già na festa

Pour l’air frais on se croirait en fête

Che bella cosa e’ na jurnata ‘e sole

Quelle belle chose qu’une journée de soleil

Ma n’atu sole,

Mais il n’y a pas un autre soleil

Cchiù bello, oje ne’

Aussi beau

‘O sole mio

Mon soleil à moi

Sta ‘nfronte a te !

Est sur ton front.

‘O sole, ‘o sole moi

Mon soleil à moi

Sta ‘nfronte a te !

Est sur ton front.

Sta ‘nfronte a te !

Est sur ton front.

Quanno fa notte e ‘o sole se ne scenne,

Quand vient le soir et le soleil se couche

Me vene quase ‘na malincunia;

La mélancolie me saisit…

Sotto ‘a fenesta toia restarria

Je resterais sous ta fenêtre

Quanno fa notte e ‘o sole se ne scenne.

Quand vient le soir et le soleil se couche.

Ma n’atu sole,

Mais il n’y a pas un autre soleil

Cchiù bello, oje ne’

Aussi beau

_____

Cette chanson a été reprise des milliers de fois, et même par les plus grands interprètes classiques. Consécration suprême, Pavarotti l’a reprise en plusieurs versions. Je choisis de donner celle où il est accompagné des non moins fabuleux Domingo et Carreras :

O Sole Moi, Placido Domingo, José Carreras, Luciano Pavarotti

Elle a été adaptée en anglais et confiée à Elvis Presley :

https://www.youtube.com/embed/qmjdxxAnsB4

It’s now or never, Elvis Presley

J’aime beaucoup cette version Jazz du fabuleux trio The Three Sounds :

O Sole Mio, The Three Sounds

Là-haut, sur ce belvédère, à Naples, à la table de ce prestigieux restaurant, ce soir-là, mon ami Poème, sa Zia, ma Sissi et moi, vécûmes un moment de partage intense d’une valeur impossible à estimer…

Après une grande promenade au cours de laquelle nous refîmes le monde en chromo, beau, gentil et plein de promesses, nous nous séparâmes en pleurant de vraies larmes. Tous quatre. De bonheur bien sûr…

Une fois dans notre suite, j’écartai l’immense tenture de la chambre pour regarder encore une fois la baie de Naples sous le clair de lune, cet autre soleil…

Sissi se pendit à mon bras, plus amoureuse que jamais, et me supplia de  »penser à voix haute » …

Je lui souris et dis, en fixant le spectacle, ce quatrain extrait d’un poème d’Alphonse de Lamartine, intitulé ’’Un lever du soleil’’ :

Celui qui sait d’où vient l’aurore qui se lève,

Ouvre ses yeux noyés d’allégresse et d’amour,

Il reprend son fardeau que la vertu soulève

S’élance, et dit  » Marchons à la clarté du jour ! « 

mo’

 

 

 

 

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