to pa na

Ce fut très précisément au cours de mon premier voyage d’ ‘’homme d’affaires’’ que se déroula le bien fâcheux incident que je m’en vais vous conter par le menu et qui m’apporta la preuve ’’internationale’’ que l’ignorance, mère de l’intolérance, est certainement à l’origine de tous les dérèglements de l’humanité.

Lorsque je commençai à connaître le succès dans ma très noble profession de marchand de poissons, le domaine des activités liées à la mer était entaché d’une triste réputation de misérabilisme, de ’’modestie sociale’’ et d’ignorance. Un fils de ’’bonne famille’’ n’eut su, au Maroc, aller se fourvoyer dans les puanteurs des halles, des caisses en bois impossibles à désinfecter et des manières de … poissonnier… Tous ? Non, sauf un, un certain mo’ du Bou Iblane, le soussigné et votre serviteur dévoué : suite à une énorme déception que j’ai déjà contée ici même à l’adresse suivante :

http://wp.me/p62Hi-2e2 & http://wp.me/p62Hi-2en

Mais il n’en était pas de même, tant s’en fallait, de l’autre côté du Détroit de Djebel Tarik dit de Gibraltar ou les gens de la mer et plus spécialement les armateurs jouissent d’un grand prestige. Ne sont-ils pas les héritiers des Conquérants, si délicieusement chantés par le très français José Maria de Heredia dans le sonnet éponyme :

… De Palos de Moguer, routiers et capitaines

Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal…

 C’est en effet de Palos de la Frontera que partit Christophe Colomb en août 1492 pour découvrir une nouvelle route des Indes et qu’il se trompa et découvrit… l’Amérique… Une partie de ses navigateurs étant originaires de la ville proche de Moguer et par l’effet d’une confusion, Palos était parfois aussi appelée fallacieusement Palos de Moguer, comme  par Heredia même, ci-dessus.

Et ce XVème siècle décisif pour l’Occident augmenta assurément dans le Sud de l’Europe, en Grèce, en Italie, en Espagne et au Portugal, le prestige de l’aristocratie des gens de mer. Dans cette élite, une famille avec laquelle un ami intermédiaire installé à Bordeaux en France me mit en contact. Il m’en dit que je m’entendrais merveilleusement avec son chef qui, curieusement était le plus jeune de trois frères.

juan hermanos armadores

Il s’appelait Juan, il était plein de vivacité, d’intelligence et de malice, et avait compris avant tout le monde – mais désolé, pas avant moi- que le secret du secteur résidait dans l’intégration maximale de toutes ses déclinaisons … L’armement, la transformation, la commercialisation. Sa famille était partie de l’armement côtier, et était alors à la tête d’une incroyable quantité de navires de pêche, de conserveries, d’ateliers de transformation et même de commerces de gros et de détail.

mo marchand de poissons

Moi, mo’, j’étais parti de la commercialisation à l’export de poisson frais, et j’ambitionnais de mettre pied dans les manufactures fortes consommatrices de main d’œuvre, comme la salaison, le saurissage, le fumage, la surgélation et en général toutes les transformations autres que la conserve qui elle, est une industrie très capitalistique et au-dessus de mes moyens. Du moins la conserve industrielle, car l’autre, celle des petites séries et de la fabrication de produits de très haut-de-gamme, elle, était bien incluse dans mes activités.

L’ami intermédiaire aurait largement pu être notre grand-père et il jouissait d’une excellente réputation de sagesse, de pondération et d’habileté. Il fit tout pour nous rapprocher et créa entre nous, pour cela, un excellent climat de confiance. Mon espagnol était à l’époque quelque peu approximatif et il fallait bien tout de même une expertise à mes cotés pour signer en toute tranquillité des contrats. L’évidence de la communauté de nos intérêts, Juan et moi,  ne tarda pas à se manifester et le plus naturellement du monde, nous en exprimâmes tous deux le désir. Très vite nous en étions à tu et à toi, passant des nuits entières à refaire le monde et à stratégier la conquête de ce monde, nous abreuvant mutuellement de conseils aussi enthousiastes que gratuits et de promesses aussi folles que sincères. Nous allions être la première illustration de l’évidente complémentarité du Maroc et de l’Espagne… Ah oui, suffisait des honteuses craintes et appréhensions passées, place aux jeunes et place à l’audace ! On allait voir ce qu’on allait voir du fait de Maître Juan de Huelva et de Maître Mo’ du Bou Iblane, scrogneugneu, vamos hombre !

A l’époque, la récente adhésion de l’Espagne à l’Union Européenne offrait de prodigieuses opportunités au Maroc : Nous pouvions être à titre provisoire l’atelier de l’Espagne et du Portugal, la base arrière du Sud pour la conquête des marchés communautaires et leur passerelle vers la prodigieuse Afrique.

Alors les petits délurés qu’étaient El Amigo Juan y su Amigo Mo’, avaient conclu un certain nombre d’affaires : en deux mots pour ne pas alourdir l’exposé, l’objectif était de créer une base de travail au sein de laquelle Juan prenait en charge tout ce qui était lourd et capitalistique et mo’, prenait en charge tout ce qui était qualité, recherche, développement et main d’œuvre. Le premier l’industrie, le second l’artisanat, la manufacture. La société mixte allait leur permettre de pêcher en partie dans les riches eaux marocaines, de manufacturer leurs produits au coût le plus avantageux et – jurait Juan, sans pour autant que mo’ le crût plus que cela – profiter de la vision originale, du travail sérieux et de la riche connaissance des langues et des marchés étrangers de son nouveau partenaire. Que mas quiere el pueblo, comme ne disent certainement pas les Espagnols ?

Rafael Riqueni, Por Garrotin

Eh bien, cela méritait bien une célébration, non ? Astérix, Obélix et le poissonnier Ordralfabétix mettent en broche un sanglier pour bien moins, n’est-il point ? El Amigo Juan convia donc tout le monde, effectivement à un dîner dans un splendide restaurant de la périphérie de Huelva, du nom, bien évidemment, de Tartessos. Ses frères, les 3 épouses, les plus proches collaborateurs, l’intermédiaire bordelais et mo’, bien sûr.

Votre serviteur mit ce jour-là, pour être plus charmant, costume de lin et foulard de mousseline et s’abstint de pouffer de rire à l’idée qu’il aurait pu également se chausser de bottines bicolores…

Je me fis moquer par le gros paysan de la patrie de la lamproie à la libournaise. Il me demanda si j’allais à une noce et je répondis, historique, par un ’’oui’’ sonore en précisant que c’était la noce de deux grandes nations qui fêtent leurs retrouvailles. Il s’excusa pour sa taquinerie et nous nous voiturâmes jusques au lieu du dîner.

Hermanos Toronjo , Fandangos II

Une immense terrasse posée sur un escarpement avec pour seule vue, l’Océan Atlantique, dans toute sa majesté et dans toute sa complexité. Très beau. La porte ouverte au rêve, au départ, à la conquête, à l’aventure… Mi Amigo Juan, tout beau dans son costume bleu électrique criard et ses belles chaussures noires vernies, avec sa chemise que la compro en Paris, como me dijo, Manuel, le cadet, le plus coquet des trois, avec une coiffure à crans dégoulinant de brillantine, une cravate ficelle et un élégant costume à carreaux, et enfin Francisco, l’aîné, un doux benêt, avec … des bottines bicolores, je le jure, un costume noir et une énorme chevalière au doigt. Leurs épouses étaient un véritable concours de catetas, grasses comme des poulardes, portant robes à épaules nues, coiffures – purs chefs-d ’œuvres de brushing, pleines de nœuds-nœuds dorés et un maquillage qui avait fait la fortune de la droguerie du coin. Mais le plus notoire dans ces prodigieux atours étaient les fragrances dégagées par ces dames. Si leurs maris empestaient les parfums les plus incommodants des rayons ‘’pour homme’’ des grandes marques, elles, diffusaient ostensiblement les odeurs des parfums les plus rococos, el tchannel noumero 5, el Soir dé Paris dé Bourjoisse et la plus jeune, la femme de Mi Amigo Juan, el Opione dé San Laurent

Perlita De Huelva , De Andalucia yo soy

 Elles étaient plus caricaturales que nature, ces pulpeuses et onduleuses andalouses parisianisées en mon honneur ou tout au moins en l’honneur de leurs caballeros. Tout cela vous avait un petit air d’ambiance provinciale comme empruntée à un poème de ’’Lorca’’.

précieux flacons

Notre amphitryon s’était coupé en quatre pour m’impressionner et pour montrer clairement qui était le chef de cette gouailleuse assemblée d’aristocrates provinciaux. Les meilleures produits de cette terre et de cette mer nous furent servis, laissant bouche bée aussi bien les serveurs que les autres clients du lieu. Les dames elles-mêmes se demandaient ce que l’on pouvait bien fêter avec ce luxe inouï. L’ami bordelais me faisait de grands signes qui se voulaient discrets pour me dire que l’on faisait grand cas de moi et que je me devais de l’apprécier à sa juste valeur. Et, malicieusement, le regard épieur de Mi Amigo Juan qui se délectait de mon sourire plein de gratitude, de noble Arabe reconnaissant. Je décidai de tenir mon rang et lui citai la merveilleuse phrase de mes aïeux :

’’Si tu veux m’honorer, lorsque tu es dans ma maison, comporte-toi comme si tu y étais mon hôte et moi, ton invité.’’

Il resta pensif, béant d’admiration. La phrase lui plut tant qu’il tint à la répéter et à l’expliquer à chacun des convives, en demandant à chacun d’eux s’il se rendait bien compte du degré de raffinement que cela révélait. Il conclut l’intermède par ce soliloque à voix haute :

’’Ya no tengo mas la minima duda que soy medio moro !’’

Je tempérai son fol aveu par :

’’De todos modos, la elegancia de tu alma nos honra ambos, Amigo Juan’’

Il se leva, m’invitant à faire de même et nous nous offrîmes un long et émouvant ’’abrazo’’ avec tapotements dorsaux et larmes retenues…

Ainsi j’invitai tout le monde à s’asseoir et me mis à ’’faire le service’’, commençant par les dames, souriant, précautionneux, attentif et charmeur.

eventail 1

J’étais entouré de la femme de Juan à ma droite et de la femme de Francisco à ma gauche. A coté d’elle, le Bordelais pour pouvoir voler à mon secours dans l’expression, lorsque nécessaire.  Juan, lui, s’était placé à côté de son épouse.

eventail 2

La seule fausse note de ce grand moment d’émotion était une évidente bouderie de la femme de Juan. Ses gros doigts bien boudinés m’avaient bien indiqué qu’elle n’était sûrement pas de fine extraction, tout comme ses grands airs supérieurs de ’’femme du chef’’, mais baste ! Je m’étais dit de laisser dormir mon obsessionnel sens critique, sans pour autant, jamais, hélas, au grand jamais, être dupe.

Ce devait tout de même être flagrant puisque son mari s’en rendit compte et lui dit à voix basse, très basse même, que cela ne se faisait pas, que ce dîner était important pour ses affaires et qu’il trouvait qu’elle exagérait avec sa bouderie. Mais, et ce fut un constat dramatique, comme s’il avait peur d’elle. Cela ne se passe pas ainsi chez moi ! Je devinais autant que je comprenais. J’étais tendu comme un arc, tout en faisait mine de n’avoir d’attention que pour ma découpe de la délicieuse mojama – en vérité mouchamma3, c’est-à-dire en arabe ’’enrobé de cire’’ en référence à la couverture de paraffine dans laquelle on trempe ces filets de thon salés puis séchés pour en faciliter la conservation.

Je surpris même une œillade de mon autre voisine à son époux et compris par ce fait que la boudeuse devait être coutumière de ces entorses à la bonne éducation, ou alors que la dondon allait tout fiche par terre.

Un temps passait et ladite dondon refusait toujours de consommer, de participer et de parler, se contentant de rabattre vers moi, à l’aide de son magnifique éventail, son insupportable odeur de parfum appliqué à l’arrosoir, et ce, sans me prêter la moindre attention.

Quelques instant plus tard, il essaya à nouveau de la dérider, mais toujours en vain. Il me semble bien qu’il se fit alors un rien menaçant et après avoir dit pour la dixième fois, bien évidemment, qu’elle n’avait rien, qu’elle était fatiguée, qu’elle souhaitait vivement être dans son lit et autres réponses propres à donner envie de la zigouiller, elle condescendit enfin à répondre. Ce fut pour dire à son époux ce qui suit, sans trop prendre de précaution de discrétion, paroles que bien peu comprendront car ce n’est pas du castillan académique, mais du patois andalou, AOC Huelvano puro !

Fitetu ! ‘tamos celebrando tu asociacion con un moro ? Hombre, echame cuenta un minuto aun si jamas me meti en tus negocios ! Me das el queo, querido ! No lo dudes que te va jincar a la vuelta de la esquina ! Anda ya !… no veo pa’que alegrarme ! ‘to pa’ na’! 

Traduction – adaptation : ’’Non mais, tu réalises ? On est en train de fêter ton association avec un Arabe ! Même si je ne me suis jamais mêlé de tes affaires, là tu m’effraies ! Ne me dis pas que tu doutes qu’il va te b… au prochain coin de rue … ? Alors excuse-moi si je ne vois pas de quoi me réjouir ! Je ne suis pas du tout d’accord ! »

Elle opéra une rotation du buste, ne lui prêta plus la moindre attention, et se mit à regarder dans le vague en crispant les lèvres et en s’éventant frénétiquement de son riche abanico

Pues… vaya jaleo ! Quelle mélasse !… Hélas, quoique ne parlant pas un mot d’andalou et malgré le ton de chuchotement, je compris à la perfection tout ce qu’elle dit, tout comme l’intermédiaire, assis à deux places de moi. Le pauvre Amigo Juan eut un doute mais devint cramoisi dès qu’il comprit que rien ne m’avait échappé… D’autres convives comprirent également … Que faire ?

Bien évidemment, en bon Arabe, je ne laissai rien paraître et fis comme si de rien n’était. Le repas, digne de la cour de quelque prince andalou du temps de la splendeur, se déroula quasi normalement, avec, peut-être oui, une vague ombre planant sur l’assemblée. Bien évidemment, tout le monde redoubla d’attentions et de prévenances à mon égard… Rien n’était trop beau. Sentant confusément que j’avais parfaitement compris, on fit tout pour me faire comprendre que la péronnelle n’était en fait que ’’un cero a la izquierda’’, ’’un zéro à la gauche’’, c’est-à-dire une quantité nulle puisqu’un zéro à la gauche d’un chiffre ne modifie pas sa valeur.

Paco Isidro, Como el Mar a Mi Barquilla

Mais bien évidemment, les jeux étaient faits et ma décision était prise… L’on finit l’éblouissant repas, l’on prit le café, l’on poussa le café, l’on Cogna’ le café et l’on empesta l’atmosphère de l’odeur épouvantable des puros typiquement huelvanos qui visiblement n’étouffent pas les Chrétiens mais que je n’essayais même pas de porter à mes lèvres arabes de peur de mourir asphyxié …

José Luis Rodríguez & Lola Castilla, Fragmento

Puis arriva l’heure de la séparation. Je fis un baisemain de campeonato aux dames, à toutes les dames, avec de mielleux remerciements. Puis je pris congé des frangins et dans l’ordre chronologique. L’aîné, le cadet et enfin, Mi Amigo Juan qui pleura de larmes, je le jure, m’entrainant dans sa chute. Lui d’émotion, moi de déception car je savais que c’était la dernière fois que je le voyais.

Une fois à l’hôtel, le Bordelais me proposa de nous asseoir sur la véranda, ce que j’acceptai de bonne grâce. Il fit habilement mine de m’apprendre ce qu’avait dit l’indélicate, en arrondissant les angles par une traduction quelque peu édulcorée… Je me fis un plaisir de le reprendre systématiquement et d’exagérer en sens inverse le venin de la mégère non apprivoisée. Lassé par mon inflexibilité, il sourit et finit par me demander ce que je comptais faire. Je l’informai de ce que je fis immédiatement : me faire commander un taxi pour l’aube qui me conduirait à Algésiras, pour prendre le ferry et rentrer chez moi, en douce Terre Marocaine. Il protesta, menaça d’appeler Juan etc… Je lui demandai de me respecter et de se tenir à l’écart de l’affaire. Malgré ses hurlements, j’insistai pour payer ma note alors que j’étais ’’pris en charge’’ et en arrivai même à menacer le concierge de l’hôtel – qui voulut se faire son complice – d’appeler la police …

Je me retirai dans ma chambre, écrivis une lettre de remerciements à Mi Amigo Juan, dans laquelle je lui avouai que je comprenais que notre enthousiasme nous avait aveuglés à tous deux, au point de vouloir aller plus vite que la musique…

Je la remis au concierge, avant d’aller prendre congé du Bordelais pour son excellent travail et sa disponibilité et en lui présentant de nouvelles excuses pour mon inflexibilité…

A l’aube, en montant dans le taxi qui devait me conduire à mon port d’embarquement, après un sommeil plus que perturbé par la déception, je me dis, plein d’amertume, ces vers du merveilleux Mahmoud Darwich :

Mahmoud Darwich

Et à la fin nous nous demanderons : l’Andalousie fut-elle

Là ou là-bas ? Sur la terre…ou dans le poème ?

mo’

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