edelweiss

La belle Autrichienne qui partagea avec moi les délices de la soirée napolitaine contée ici naguère : http://wp.me/p62Hi-2Wt, finit par me persuader, après plusieurs mois d’efforts, de la suivre pour lui permettre de me montrer son beau pays …

Dès le début de notre relation, née en douceur dans le milieu de la grande musique, je l’avais nommée Sissi, beaucoup par facilité et autant par pauvreté de ma culture tyrolienne.

André Rieu, Austria and Edelweiss

 Lorsque je la ’’connus’’, au sens biblique du terme, je rectifiai l’appellation et rejetai la plate Sissi au profit de ce qu’elle était réellement : une petite albâtre sans défaut, agrémentée d’une âme pure. Et cela se dit, en allemand, évident, edelweiss, en français  »gnaphale à pied de lion » ou, tellement moins agressif  ’’étoile d’argent’’, ’’étoile des glaciers’’ ou encore ’’étoile des neiges’’

Etoile des Neiges, Line Renaud

Je ne me suis guère dorloté au long de ma vie… J’ai été, je crois même, assez spartiate dans mes mœurs… En fait, non, ce n’est pas si simple : Un goût prononcé pour la discrétion et l’humilité et une horreur phobique de la vulgarité et de l’indécence ne m’ont jamais empêché de faire très exactement ce que je voulais et rien d’autre, de n’admettre que mes règles et aucune autre. Je pense que je suis de fabrication assez propre, un produit honnête, en fait. Alors lorsque la merveilleuse petite fille à l’accent légèrement guttural – ce qui jurait avec le miel de ses yeux, m’invita à me rendre en Autriche, je me dis : ’’Mais elle n’y pense pas ! Qu’irais-je faire là-bas, alors qu’aucun devoir ne m’y appelle, qu’aucune obligation ne m’y contraint ?’’ Puis le temps passa et l’occasion se présenta : Ayant fort à faire à Milan et dans quelqu’autre ville du Nord de l’Italie et devant, de là, me rendre à Munich, je me dis que c’était l’occasion d’accéder au vœu de la beauté.

Milan-Innsbruck

Je louai une voiture en Italie et décidai de me rendre en Autriche par la fameuse autoroute A4 qui évite complètement la Suisse et fonce vers le Nord juste après le Lac de Garde à la beauté insoutenable et qui fit pleurer tant de poètes.

Comme j’aime à le faire, je ne dis rien de mon intention et proposai simplement d’aller nous détendre dans quelque village perdu et oublié du monde. Elle suivit docilement, inconditionnellement heureuse puisqu’avec moi. Nous chargeâmes armes et bagages et nous élançâmes sur la route, ce ’’long ruban qui défile, qui défile’’… Décrire cet axe routier n’est pas aisé sans recourir aux poncifs chantant les beautés du fameux lac, celles des Alpes, la pureté du ciel, de l’air, la propreté de toutes les choses, le profond respect du code de la route.

En silence, je me gavai du spectacle grandiose et ce silence n’était rompu que par ses remarques, lesquelles m’invitaient à noter que l’Autriche – ‘‘toute proche’’, insistait la coquine, et surtout son Tyrol natal étaient encore plus beaux…

Lorsqu’elle vit qu’en fait nous allions vers la frontière entre l’Italie et l’Autriche, elle comprit que je répondais à son invitation et, sans crier gare … elle éclata en sanglots impossibles à calmer. Impossible de la raisonner. Je dus donc faire une pause à la première occasion pour tenter de savoir ce qui lui arrivait, car son état dépassait la simple émotion…

Après un long moment, d’innombrables baisers et le séchage de ses larmes, elle me dit que … je n’étais pas gentil ! Je faillis m’étrangler mais je ne dus pas attendre trop longtemps pour avoir enfin le réquisitoire de mon adorable procureure.

  • Je pleure parce que tu sais très bien combien cette visite était importante pour moi, et avec ta surprise, tu ne m’as pas laissé la préparer comme je rêvais de le faire. Là, c’est comme si on n’allait pas chez moi. Bou hou hou …

Nouvelle rasade de bisous, de cajoleries et de demandes de pardon.

  • Vite, vite, Plan B, me dis-je !

‘‘Se faire encore plus peiné que la victime’’ ! Pour me donner du cœur à l’ouvrage, je m’avouai qu’il était aussi vrai que j’avais été légèrement mufle et que j’avais fait preuve de bien peu de tact. Cela m’aida à me composer un visage de contrition qui finit par l’émouvoir et même inverser la situation à mon avantage, puisqu’elle se mit à s’en vouloir de m’avoir contrarié à ce point. Elle me prit à son tour dans ses bras et me couvrit de baisers. Après 2357 ’’Danke, danke meiner lieben Liebe’’, elle me jura que ce n’était pas grave au fond, et que du moment que cela se faisait et que nous étions ensemble, c’était tout simplement merveilleux…

C’était le début de l’automne. Dans le ciel, le soleil était encore éclatant. Il faisait un froid vif mais sain. Nous entrâmes dans l’auberge de l’aire de repos et nous réchauffâmes, moi avec mon sempiternel thé sans sucre et elle, avec son sempiternel chocolat. Et nous repartîmes, à bonne température, plus complices et plus heureux que jamais.

Cette réconciliation avait ouvert en fait le tome « 2 » de l’Encyclopaedia Universalis à la page 907 ou l’on trouve l’article Autriche. Mademoiselle le Docteur ès Lettres – qui avait fait ses études en partie à la Sorbonne, à Paris, m’offrit un superbe cours magistral sur son pays, pour lequel, a priori, je l’avoue, je n’avais ni grandes connaissances – à part Nicolas de Cues, Strauss, Freud, Hitler, Sissi et l’edelweiss, ni grande sympathie car trop différent de mes sensibilités. Oui, assurément, les femmes qui s’y appliquent font des miracles.

Innsbruck

C’est ainsi que malgré ses 400 et quelques kms, la route me parut n’avoir duré qu’un court instant. Nous passâmes la frontière – simple formalité, courtoise et rapide, et nous pénétrâmes religieusement dans le Royaume d’Edelweiss, l’Autriche, et plus exactement le Tyrol.

Arrivé au-dessus d’Innsbruck, je restai bouche-bée. Je cherchai vite à parquer le véhicule et nous descendîmes pour admirer le paysage, affolant de beauté. Et il se passa là, ce qui s’était passé auparavant, à des milliers de kilomètres plus au Sud, lorsqu’au détour d’un taillis d’acacias, m’était apparue l’antithèse de ce spectacle, la magnifique ville d’Essaouira, un pointillé de pierres blanches, séparant l’azur de l’eau des îles purpurines et le vert de la végétation… Je m’assis et peu à peu je sentis que des contractions de plus en plus rapides soulevaient ma poitrine. Là également, je finis par éclater en sanglots. C’était trop beau !…

Mon adorable amie eut le bon goût, bien rare en pareille circonstance, de ne pas intervenir. Elle se tint même un peu à l’écart, me regardant, les yeux mouillés et marmonnant des mots inintelligibles… Elle attendit que je l’appelle et vint alors se blottir contre moi et me jurer simplement que j’étais beau et qu’elle … ne me haïssait point.

Puis après un long moment passé dans cette posture fusionnelle et communicationnelle, nous nous décidâmes à descendre dans la vallée, à traverser la ville, quasiment au pas, et enfin à en sortir … Quelques kilomètres plus loin, nouvelle extase ! Encore plus grande : voilà bien l’endroit que je recherchais… sans en connaître même l’existence : Mutters. Un gros bourg de la banlieue d’Innsbruck.

Mutters

Un petit village rutilant de propreté, protégé par le drôle de clocher de l’église avec des arbres partout, et, en toile de fond, la majestueuse montagne coiffée de blanc… Un havre de paix comme dirait un guide touristique… Edelweiss, qui en fait se prénommait Anna, se régalait du spectacle de mon admiration et souriait aux anges. Je crois bien que des mots insensés m’ont alors échappé qui la rendirent ivre de bonheur.

Hotel Altenburg

La plus belle auberge ne fut pas difficile à trouver et nous nous empressâmes d’y prendre une chambre, donnant bien sûr sur les cimes enneigées… Nous nous installâmes et je me vautrai sur le lit pendant que la petite fée s’affairait à ranger les affaires… Je jure qu’on entendait le silence ! Quel bien cela fait que n’avoir plus, pour horizon sonore, que les bruits de la nature et des gestes les plus simples. Le pas paisible d’un cheval, le devis de rares passants, le rire d’enfants et de loin en loin, une étrange musique forte et grave, comme échappée d’un cor… Je ne fus pas long à m’assoupir… Lorsque, bien après, un baiser se posa sur ma joue, je ronronnai d’aise et entendis qu’on me demandait si l’on pouvait me laisser un moment. J’acquiesçai par reflexe et pris alors mes aises en demandant qu’on me laissât dormir tout mon saoul… Nouveau baiser, puis le silence total et la paix …

Lorsque je refis surface plus d’une heure après, j’étais toujours seul, la fenêtre ouverte,  avec l’incommensurable qualité de cet air unique au monde… Je ne voulais pas bouger. Je crois bien que j’étais heureux, n’eut-été quelques débuts de signes de faim… Et que mange-t-on sur ces hauteurs, si près des dieux ?

Edelweiss réapparut par enchantement, arborant ce sourire si particulier des femmes fières d’elles et qui brûlent d’envie qu’on les questionne mais répondent toujours que c’est un secret et qu’elle ne le diront pour rien au monde…

Elle vint près de moi et repris sa monographie verbale pour mon  plus grand bonheur. Elle me parla des traditions locales, des fêtes et enfin de la gastronomie tyrolienne contre laquelle j’avais un préjugé absurde et inique sans en rien connaître. Kartofeln und sauerkraut, pommes de terre et choucroute, lourdeur et manque de raffinement, voilà ce que je me représentais à ce propos… D’autant que nous venions de l’Italie du Nord, région du monde qui fait, à mon avis, l’une des meilleures cuisines du monde, n’en déplaise à…

  • euh… non, je n’ai rien dit, passons à autre chose…
  • Comment çà, répète un peu ?
  • Mais je vous dis que je n’ai rien dit, ma langue a fourché, c’est tout …

Elle sauta de joie lorsque je fis part de ma faim de loup. Elle ne put résister plus longtemps et m’entreprit ainsi :

  • Il y a une surprise qui attend mon chéri d’amour ! Je me suis arrangée avec le chef de cuisine pour qu’il me laisse opérer dans son royaume et je voudrais te faire gouter deux plats que j’ai préparés pour toi, en fonction de ce que je connais de toi. Tu veux bien me faire confiance ?
  • Mais bien sûr, mais de grâce, allons-y de suite, sinon, c’est toi que je vais manger !

Elle me précéda vers le restaurant en faisant mine de fuir un vilain ogre belliqueux. Lorsque j’arrivais, à mon rythme de sénateur, seules 2 autres tables étaient occupées. Mais sous le grand lustre de la salle, une table ronde étincelait d’un couvert d’apparat. Le Maître d’hôtel m’invita à y prendre place et m’informa dans un français impeccable qu’il ne me fallait pas attendre ‘’Madame’’ qui ne rejoindrait sa place qu’après un moment. – Tiens donc, me dis-je ! Mais, soit ! Jouons le jeu.

On ne me tendit ni menu, ni carte des boissons. L’on me servit directement. Soit !… Voyons voir cela ! Un serveur arriva en portant une soupière de belle faïence qu’il posa sur un guéridon, avant que le maître n’annonçât haut et fort : Gerstensuppe, qu’il traduisit quasi immédiatement par ’’Zoupe à l’orge perlé’’.

gerstensuppe

Cuisine de terroir, paysanne, saine et nourrissante. J’identifie tous les ingrédients, de l’orge perlé, de l’échalote, de la viande fumée, des carottes, du céleri, du poireau du bouillon de bœuf, de la crème fraiche, du sel du poivre, de la ciboulette et de la marjolaine… Peut-être une liaison de farine de blé… Pas mauvais du tout ma fois, effectivement, la cuisine simple, comme je l’aime, celle dont jamais je ne me lasse…

Je veux même en reprendre, mais le maître d’hôtel, complice d’Edelweiss, me le déconseille en me disant que ’’selon ce qui s’est dit’’, il vaut mieux ne point me surcharger la panse… Je souris, lui rends par un clin d’œil ma marque de complicité et remercie…

Je n’attends pas plus que le temps d’un aller-retour en cuisine et voilà déjà le plat de résistance :

Filet de cerf

Bon, toi, ma p’tite folie, mon p’tit grain de fantaisie, t’aurais pu mieux faire au niveau de la présentation mais cela inspire confiance, semble très frais et savoureux. Goutons voir ! Comme souvent, la viande de gibier semble sucrée. Les girolles sont parfaitement cuites, les pâtes, rien à dire, la crème légère. Non, vraiment rien à dire, c’est bien plus que satisfaisant. Je ne doute pas que l’auteure m’épie par quelque meurtrière. Alors je hoche la tête en guise d’acquiescement et de contentement. Comme j’ai très faim, je ne me prive pas, ayant la certitude que le tout est frais et de première qualité. Vraiment, sans blague c’est bon !… Alors que je m’applique à finir soigneusement mon assiette, ma poupée arrive, coiffée de la toque des chefs et souriant, sous les applaudissements de la brigade de cuisine et des autres clients, maintenant très nombreux. Je me lève, la remercie, lui baise la main et l’invite à s’asseoir. Elle me demande une minute, va ôter et sa toque et son tablier et me revient en tenue ‘’civile’’, souriante et fière. Je me relève pour l’accueillir et la faire asseoir. Je la complimente d’abondance. Elle est vraiment heureuse et ne trouve rien de mieux à me dire que de me demander d’un air coquin :

  • Alors, je commence à te connaître, Monsieur le Prince Arabe ou non ?
  • Comme ma propre mère, assurément ! Et cela m’inquiète. Si tu arrives à ce point à deviner, devancer et satisfaire mes envies, c’en est fini du pauvre mo’, ne penses-tu pas…
  • Cela entre dans mes plans, votre Altesse…

Rires et bonne humeur… Nous nous levons de table lorsque l’après-midi est bien entamé et seulement après avoir consommé  le dessert conseillé par le maître d’hôtel qui jure que les gens viennent de l’autre bout du Tyrol pour y goûter : Le  Germknödel, un gros rouleau de pâte légère et sucrée, enrobé de graines de pavot et trempé dans du beurre fondu. Pas mauvais, non, mais pas spécialement léger… Je me sens obligé de complimenter le maître d’hôtel sous l’œil censeur de Miss Edelweiss qui me dit :

  • J’espère que les compliments que tu m’as adressés étaient plus sincères, car là, tu vois, je ne te sens pas trop.
  • Mais si, je t’assure, c’est loin d’être mauvais, même si c’est un peu lourd…
  • Dis-moi, est-ce que tu aimes mon Pays ?
  • Pour l’instant, j’y suis heureux comme un coq en pâte !
  • Tu me fais toujours confiance pour la suite ?
  • Mais comment donc !
  • Alors, votre Altesse, suivez le guide !

Après un court instant de repos et une douche rafraîchissante, nous voici à nouveau en voiture, à l’assaut de la montagne pour aller assister en début de soirée à un concert de musique tyrolienne. Ne riez pas, j’en avais fortement envie.

Franzl Lang – Einen Jodler hör i gern

Oesch’s die Dritten – Jodel-Time

Il ne s’agissait pas d’un concert, mais bien mieux, d’une fête villageoise populaire, sans trace du moindre touriste non autrichien, bonne enfant, décomplexée et joyeuse… Ainsi sont d’ailleurs tous les Autrichiens,  décomplexés, joyeux et fiers d’eux-mêmes et de leur splendide pays.

Nous restâmes là jusque tard dans la nuit, Edelweiss étant intarissable sur sa culture et infatigable dans son envie de me la faire aimer. Nous revînmes à l’hôtel, fourbus, heureux et parlant toujours… La nuit fut magique et les étoiles du ciel d’un bleu intense durent surement être jalouses de nos sourires béats.

Ma jolie poupée était heureuse, donc je l’étais. Nous nous étions promis pour le lendemain, de sacrifier au culte de Saint Swarovski et d’écumer les commerces d’Innsbruck et de ses villages satellites. Ce que nous fîmes.

Le surlendemain, dernier jour de notre escapade autrichienne, nous décidâmes de faire une grande randonnée en montagne, avec guide s’il vous plait, barda, cartes d’état-major et petit chapeau à plume. L’on ne nous épargna pas et c’est littéralement en lambeaux que nous regagnâmes l’hôtel, alors que la nuit était  bien entamée.

Le lendemain matin, très tôt, Edelweiss devait regagner Genève ou elle résidait et moi, je me rendis à Munich ou m’attendaient un travail bien précis.

A chaque annonce de séparation, c’était un drame et il me fallait beaucoup de patience pour gérer les situations, les pleurs, les fragilités. Elle était adorable, mais Edelweiss … ma petite Autrichienne, ma petite fleur blanche m’aimait jusqu’à la déraison…

mo’

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