jazz oriental

Le blues instrumental, je veux dire le jazz, est vieux d’à peine une douzaine de décennies, mais plonge ses racines dans les grandes profondeurs du Continent-Mère, l’Afrique, dont une partie de la population avait été ’’invitée’’ en Amérique pour construire, à la force de ses muscles et sans solde, la première puissance mondiale. N’ayant reçu, en guise de salaire, qu’insultes, souffrance et injustices, elle commença à gémir et ce fut le blues, puis, certains réussirent à fuir et s’arrogèrent le droit d’utiliser des instruments de musique autres que la voix et ce fut le jazz. Mais devant la maigreur des résultats concrets de cette quête pacifique de liberté, tous finirent par se révolter, à la fin des années 50.

La révolte s’exprima notamment à travers le mouvement Black Power, regroupant divers mouvements politiques, culturels et sociaux noirs aux États-Unis qui luttaient contre l’horrible ségrégation raciale.

’’Dans le monde du jazz, cette époque est marquée par une conversion massive de jazzmen à l’Islam, en réminiscence du rôle qu’a joué (cet) Islam dans le royaume Waloo, à l’embouchure du Fleuve Sénégal à une tout autre époque : « l’égalitarisme musulman, remettait en question la hiérarchie sociale traditionnelle d’ordre et de caste […] L’Islam, pratiqué même superficiellement, apparaît comme un souffle libérateur qui canalise le mécontentement des basses classes de la société face au désordre politique et moral de l’aristocratie au pouvoir ». (Leymarie 1999 ) http://ethnomusicologie.revues.org/690

Avant l’éclosion de ce Jazz Oriental, certains parleront d’explosion, des travaux d’approche avaient été entrepris par les artistes afro-américains, qui flirtèrent avec l’Orient sur le ton d’une tendre et émouvante  »sympathie réciproque »…

C’était l’époque de ’’Caravan’’, de ’’Fleurette Africaine’’ de l’album ’’Money Jungle’’ de Duke Ellington…

Money Jungle, Duke Ellington, Max Roach, Charlie Mingus

 C’était aussi l’époque de ’’A Night in Tunisia’’ de Dizzy Gillespie.

A Night In Tunisia, Dizzy Gillespie – (Live en 1981)

Puis un beau jour… sous l’influence et l’expansion de la musique occidentale fortement marquée par l’Amérique, quelques musiciens osèrent un rapprochement entre les musiques traditionnelles locales et les nouvelles arrivées :

Parmi eux, Ziad Rahbani, le propre fils de l’immense Faïrouz, la Diva libanaise chrétienne et de son compositeur Assi Rahbani… Ce ’’fils de Diva’’, touche-à-tout surdoué, brilla au théâtre, dans le roman, au piano et dans la composition. Il régna même longtemps sur l’underground de son pays, le Liban, où il réussit à se faire adopter par les innombrables groupes constituant la société.

Abu Ali, Ziad Rahbani

En partie sous l’influence de ce “Guevara de la chanson arabe”, nombreux furent les jeunes talents qui apparurent alors aux quatre coins du monde arabe :

En Jordanie avec Zade Dirani et tant d’autres …

Zaïna, Zade Dirani

 En Egypte, nettement plus ’’oriental’’, Fathy Salama

Amm, Fathy Salama

 En Syrie, ou les petites formations de jazz abondent et ’’font’’ souvent dans la qualité, comme Lena Shamamyan

Bali Ma’ak, Lena Shamamyan

Les 3 artistes précédemment cités ont une audience nationale et sont classés généralement dans les mouvements de ’’musique alternatives’’.

rencontre soleil lune

Jamail.mail@gmail.com

Parallèlement à ces musiciens à audiences nationales, d’autres ont acquis une réputation qui a dépassé leurs frontières. Pour donner une idée de la richesse de ce Jazz Oriental, voici quelques-uns de ses représentants, choisis certes de façon tout à fait subjective, mais qui, néanmoins donnent une idée de la richesse de cette palette.

Tout d’abord, le plus connu peut-être des représentants de ce genre musical : Rabih Abou-Khalil, virtuose du ’’oud’’, luth oriental, et pratiquant également la flûte, né au Liban en 1957.  Il vit en Allemagne et, rêvant de réconcilier Orient et Occident, il a réussi à créer un style propre où l’essence orientale épouse naturellement l’improvisation jazz. Le succès est immense et quasi-immédiat.

Techniquement, ses créations sont célèbres pour leurs mesures composées. On entendra chez lui des mesures simples en 4/4 ou 3/4 mais plutôt des métriques puisées dans le répertoire et les traditions de la musique arabe, turque voire perse : 11/8, 5/8, 7/8 etc. (D’après wikipédia.org).

Mourir pour ton décolleté,  (extrait de l’album Songs for sad woman) Rabih Abou-Khalil (Analyse)

Un grand de la musique arabe moderne : Marcel Khalifé, Chrétien Maronite du Liban, professeur de ’’oud’’, à l’avant-garde d’une musique orientale en quête de novateurs. Durant son parcours, ’’il invente et crée une musique originale, un univers sonore nouveau, libéré de toutes les règles préétablies.’’

C’est probablement ce qui le pousse à rechercher des solutions à ses interrogations dans le jazz. Et l’on constate que certaines de ses œuvres partagent de troublantes similitudes avec ce jazz. Ainsi, sa musique orientale faite d’une succession de phrases courtes et répétées, la modalité de ses thèmes, l’utilisation du ’’oud’’ et des percussions et la pratique de l’improvisation sur une note répétée, on décèle plusieurs éléments purement jazzistiques : la forme ’’thèmes, solos, thèmes’’, l’utilisation du piano, de la contrebasse et du vibraphone. On note également la présence d’accords de musique tonale et des solos de piano et de contrebasse.

Caress, Marcel Khalifé

Bassiste et compositeur autodidacte marocain, Fwad Darwich, est un jeune quadragénaire qui a émigré en France pour pouvoir continuer son aventure musicale, sans contrainte. Lui, n’est ni fils de riche, ni enfant prodige et ne peut compter que sur lui-même. Il rencontre de prestigieux aînés du monde entier et notamment les Africains Mory Kanté, Salif Keita et Soriba Kouaté, ce qui n’empêche pas que ses créations trouvent racine avant tout dans la musique populaire marocaine.

Il est très éloigné des voies académiques et conventionnelles puisque sa musique s’apparente clairement au jazz ethnique.

Fwad Darwich joue aussi de l’ancestral Guembri, instrument de prédilection des maîtres Gnawas. Il exerce en tant que professeur et anime des cours d’éveil musical depuis 2004 dans différentes écoles de musique du Sud de la France.

The Berber dance,  Fwad DARWICH & The Dialects

Immergé dans la musique à sa naissance en 1980, Jasser Haj Youssef, jeune violoniste tunisien surdoué, dévore littéralement tous les genres musicaux : musique classique occidentale, musiques ethniques orientales, indienne, arabe, nord-africaine, tout en rêvant de liberté totale qu’il soupçonne le jazz de pouvoir lui donner… Il y croise les plus grands, participe à tous les festivals et partout, l’on crie au génie… Il s’y lance à corps perdu en adoptant comme moyen d’expression l’instrument que l’on appelle ’’viole d’amour’’, violon à 12, voire 16 cordes. Un pur délice.

Friggya, Jasser Haj Youssef Quartet 

Avishai Cohen, contrebassiste et auteur compositeur israélien est né en 1970 à Jérusalem, dans une famille de musiciens au sein de laquelle il étudie le piano jusqu’à 14 ans, avant de se réorienter vers la contrebasse. A 22 ans, il va aux Etats Unis où il rencontre Chick Corea qui l’intègre dans son groupe. Peu après, il forme son propre ensemble et actuellement il évolue en trio.

Sa musique puise abondamment dans la musique juive – tant séfarade qu’ashkénaze, et dans la tradition arabo-andalouse,  dans le jazz, dans les musiques sud-américaines, dans la musique classique et même dans le pop et le funk. Elle est donc un délicat mélange de toutes ces influences.

Cette musique est très agréable et facile d’écoute de prime abord, mais l’analyse révèle rapidement des harmonies subtiles et complexes et même une rythmique très ardue.

Aurora, Avishai Cohen

Renaud Garcia-Fons est un contrebassiste et compositeur français né en 1962, connu notamment pour son jeu innovant et l’utilisation d’une contrebasse à cinq cordes.

Son affinité pour la culture espagnole et orientale est indéniable. Il a débuté dans la musique par le piano et la guitare classique, et il est connu pour son immense virtuosité, son sens mélodique méditerranéen et le son particulier qu’il arrive à produire et qui s’approche de de celui du violon.

Garcia-Fons n’est pas seulement influencé par la musique jazz et classique, mais également par le flamenco et les musiques folkloriques et traditionnelles.

Oriental Bass, Renaud Garcia-Fons

underground jazz

Jamail.jamal@gmail.com

Innombrables sont les Occidentaux qui considèrent avec un certain mépris le jazz. Les Nazis n’en disaient-ils pas qu’il était une ‘’musique décadente issue d’un peuple inférieur’’ ? L’on a pu entendre d’autres âneries gigantesques sur ce sujet, afin de dévaloriser ce que l’on appelle le ’’blues instrumental’’. En effet, on a pu lire ailleurs ’’Le jazz est une musique de danse des Noirs américains, criarde, décadente, syncopée et qui provient d’Afrique ».

Quant à la musique arabe, d’une infinie minutie, d’une extrême complication, innombrables sont ceux qui la considèrent comme monotone, ennuyeuse et dormitive.

La musique occidentale, codifiée jusque dans ses plus infimes détails, ne laisse aucune place à l’interprète, autre que justement l’interprétation, c’est-à-dire la compréhension et la restitution.

Ce n’est le cas ni du jazz, ni de la musique arabe où l’on ’’apprend’’ une pièce, où l’on s’entend sur sa compréhension de base et que chacun ’’exprime’’ à sa manière. C’est le principe de l’improvisation, complètement banni dans la musique classique occidentale.

Je n’attribue pas le label ’’jazz’’ à la musique des ensembles appelés big bands justement pour ce fait que les improvisations n’y sont en fait que des solos, contrairement à celles des petites formations.

L’une de mes nourritures terrestres préférées est le spectacle de l’exécution de la musique de jazz par les petites formations au sein desquelles les talents peuvent donner le meilleur d’elles-mêmes : Voir un musicien de big band se lever avec sa trompette et exécuter un solo et voir Lester Young ou Coleman Hawkins ’’prendre la parole’’ c’est comparer … l’incomparable…

Je suis également très sensible au statut de  »lieu de rencontre » du jazz oriental : Comme on a pu un le voir ci-dessus, les nationalités et les religions s’y retrouvent, comme ayant dépassé les apparentes différences entre les humains…

Si vous vouliez approfondir cet intéressant parallèle entre le jazz et les autres musiques, voici un livre de référence, un chef-d’œuvre de culture et d’intelligence, un ouvrage absolument indispensable en  la matière, dont vous vous régalerez, je vous le garantis.

Son magnifique titre : La Partition intérieure. En quelques années d’existence, il s’est largement imposé dans les domaines du jazz et des musiques improvisées. Chacun s’y retrouvera, selon ses besoins permanents ou passagers ; qu’il soit débutant, improvisateur chevronné, enseignant, critique, musicien curieux, esprit ouvert. http://www.siron.name/livres_PI.html

mo’

PS : comme déjà dit, les 3 œuvres de Jamal Abdennacer présentées ici :

– Oriental Jazz

– Rencontre du Soleil avec la Lune

– Underground Jazz

sont à vendre (en tirage unique)  …

Contactez l’artiste : jamail.mail@gmail.com

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