amourrs bachelières

Voici Juin. Dernier mois de l’année scolaire. Mois des examens pour les uns et premier mois des vacances estivales pour les autres …

’’En des temps que les moins de t’huit ans ne peuvent pas connaître’’, comme dit Charles Aznavour, c’était le mois d’autres épreuves :

Tous les garçons de mon âge essayaient de tisser une amourette tout au long de l’année et ils n’en retiraient généralement qu’insomnies, contrariétés, incompréhensions et fadaises. Au mieux pouvaient-ils espérer être promus porte-cartable de leur dulcinée, ce qui leur donnait le droit de cheminer à ses côtés pour la raccompagner chez elle. Si les jeunes-filles en fleurs étaient en ce mois de véritables fantasmes ambulants, c’est qu’alors le beau temps dénudait leurs bras et raccourcissait leurs jupes, plongeant les masculines et juvéniles imaginations enfiévrées, dans les chaudrons infernaux du dérèglement hormonal.

Chacun avait sa dame de cœur, aussi avare dans son approche qu’involontairement provocante dans son attitude. Et nous, pauvres chevaliers asservis, n’avions pas assez de toute la nuit pour écrire le poème que nous allions lui déclamer le lendemain.

Ceux qui n’étaient pas audacieux remettaient aux bons soins d’intermédiaires amicaux, à l’intention de l’objet de leur désir, de belles feuilles de cahiers bien découpées et donnant à lire de puissants poèmes intitulés ‘’Papillon du soir, je t’attends dans l’espoir’’ et autres ‘’ Ô nuit couleur de mon chagrin’’ etc. Puis, ils attendaient une réaction qui venait bien rarement, les garçons étant, c’est connu, bien plus sensible à la poésie que les demoiselles …

Ceux parmi nous qui voulaient se donner de l’importance prétendaient avoir copié leurs indigentes rimailles sur un grand poète, n’osant avouer la grand ’peine qu’il leur en avait couté de compter toute la nuit sur leurs doigts jusqu’à 12, en respectant les ‘’e’’ muets et les ‘’h’’ aspirés…

Sans doute plusieurs d’entre vous froncent les sourcils depuis un moment, et se demandent quel délire  me prend en ce matin blême, et quel galimatias est devenu mon langage.

Ceux-là ne savent tout simplement pas que j’étais l’un de ces très rares garçons immergés bien malgré eux dans des classes quasi-entièrement féminines, car oui, mon père avait tenu à ce que je fisse du latin, cette ’’coquetterie’’ que l’on parle aujourd’hui de bannir de l’enseignement … Ayant été latiniste lui-même et même brillant, il ne concevait même pas que l’on pût ’’émerger’’ du troupeau sans une bonne connaissance de Tite-Live, Sénèque et Tacite.

La particularité des latinistes est que généralement – ne m’incendiez pas, je répète ’’généralement’’- ils n’étaient pas des cancres et n’accusaient aucun retard dans leur scolarité. Ils étaient plutôt bons élèves et même souvent en avance … Traduit en termes plus rudes, les latinistes étaient souvent un peu nunuches, binoclards et fleuris d’acné.

Question gaudriole, là par contre, ils étaient nettement plus en retard… Et c’est pourquoi, alors que les garçons normaux ’’connaissaient’’ les femmes en classe de troisième ou de seconde, eux, ce n’est jamais avant la classe de terminale qu’ils réussissaient à percer bien timidement certain secret très jalousement gardé sous les jupes des demoiselles…

A l’époque, nous autres, pauvres pioupious, ne jetions notre gourme que bien difficilement sans recourir aux extases tarifées encore plus honnies alors qu’aujourd’hui ! Aucune soupape n’était prévue en cette période tampon pour la décompression des bouillonnants cabris que nous étions, pas même l’accès au spectacle des films cinématographiques licencieux ! Tout juste quelques revues ou les photographies de nues étaient tellement retouchées qu’on les eut dites de poupées de celluloïd. Et même ces peu crédibles images, il fallait pouvoir y accéder, dans une ville ou le buraliste, comme le libraire et le facteur étaient des connaissances de vos parents !

Ainsi donc, aucune autre solution, pour se débarrasser de sa honteuse niaiserie que … la vie, la vraie vie ! Mais hélas, nos vœux désespérés étaient aussi souvent exaucés que le gain du gros lot à la Loterie Nationale ! Non, ce ne nous fut pas facile et si nous sommes arrivés à sortir à peu près indemnes de cette cruelle privation, c’est que les nourritures terrestres et charnelles n’étaient point nos seuls aliments… Imaginez ! Nous lisions, figurez-vous ! Oui, oui, des livres en papier. Achetés –rarement- ou empruntés à une bibliothèque… Et me concernant, j’ai déjà eu l’occasion de dire que je fus alors atteint d’une sévère boulimie qui me fit avaler le nanan comme l’ivraie à un rythme difficile à croire.

Comme point d’orgue de mes études secondaires, j’avais choisi sans hésitation la section ’’Philo’’, ce qui me commandait de me donner la peine de réfléchir et c’est à peu près tout. Les pauvres copains de ’’Math-Elèm’’ et les ’’Sciences-Ex’’ connaissaient, eux, un tout autre sort. Qui voulait décrocher le bac de ces deux dernières sections, se devait d’ingurgiter une quantité de livres au contenu cabalistique, de la première à la dernière ligne.

J’exagère, comme d’habitude. En fait, même nous, les ’’Philos’’, notre intelligence, notre supériorité et nos prétentions ne nous dispensaient nullement de réviser les satanées matières sans lesquelles, compte tenu de leurs coefficients, il était impossible d’obtenir les précieuses mentions : Histoire, Géographie, Langue vivante 1 et Langue Vivante 2. Et en ces matières, il n’y a, hélas, aucune autre solution que d’apprendre pour savoir.

Dans le cadre de ces révisions, privilège d’un des meilleurs élèves, je reçus la proposition de le faire ensemble, de la plus belle des élèves de la classe comme une pluie de bonheur. Ô la jolie plante ! Elle avait les cheveux longs et  châtains clairs et des yeux couleur de miel… Grande et bien ’’formée’’, douce, belle et toujours impeccablement mise. J’en fus étonné car bien sincèrement nos relations n’étaient pas particulièrement fortes. Je fis fête de sa proposition et m’empressai de lui dire mon accord, en précisant, pour ne pas m’étouffer de joie, qu’il allait nous falloir de très nombreuses et très longues heures tous les jours… Elle acquiesça en précisant cependant que la journée du dimanche était impérativement réservée à la Messe et la famille … Je fis mine de m’en montrer préoccupé, en précisant qu’il nous faudrait alors compenser ces temps de relâche les autres jours. Elle me rassura par un ’’oui bien sûr’’ bien sérieux ! Je lui proposai, pour ne pas ’’déranger ses parents’’, de venir travailler chez moi, à charge pour moi de la raccompagner après. Elle accepta et me remercia pour ma délicatesse…

Face to face

Face to Face. Jamal Abdennacer . jamail.mail@gmail.com

Et les révisions commencèrent dès le lendemain. Son papa l’accompagna ce premier jour et tint à me saluer pour me remercier de bien vouloir, moi le bon élève, servir de répétiteur à sa douce enfant… Je le regardai, inquisiteur, pour m’assurer qu’il ne se moquait pas de moi et ensuite pour essayer de lui demander, comme dit Marcel Pagnol dans Marius : ’’C’est en venant vieux que vous êtes venu couillon ou c’est de naissance ?’’  Visiblement, la candeur du papa de la belle était … naturelle… Je fis ’’mon modeste’’ et pris pour cela l’air inspiré du martyre chargé de sauver une âme… En fait, entre mes dents je marmonnai :

  • Compte sur moi, petit père… Que si ! Promis ! Je m’en vais te la dorloter, moi, ta fillette … J’m’en vais lui apprend’ plein d’choses, moi, à c’te môme, fais-moi confiance …

Mon petit lutin-coquin s’était aussitôt improvisé scénariste et mon indomptable imagination promettait que ce n’est pas seulement ’’sur l’écran noir de mes nuits blanches, que je me ferai du cinéma-a-a-a-a’’ comme dit le magnifique Claude Nougaro https://youtu.be/mmv16X-nT7k  …

A part ces fantasmes garantis, je me promettais de prendre toutes les dispositions nécessaires pour créer les conditions favorables à un rapprochement entre nos deux nations, nos deux cœurs et nos deux corps… Le vent favorable de la sollicitation de la belle enfant me poussa à positiver et à me dire que qui ne tente rien, n’a rien et qu’il était plus que temps que je perdisse mon encombrante niaiserie, comprenez que je me déniaisasse, fut-ce avec la complicité de la Fée Carabosse !

Adonc, finit par arriver la première visite à mon logis. La P’tite Huguette, ’’avait mis ce jour jour-là, pour être plus mimi, robe légère et souliers plats’’ tout comme la Perette de Jean de Lafontaine, https://youtu.be/OPAB4YEgxDw  … Elle était à croquer et sentait bon l’eau de Cologne florale. J’avais du mal à déglutir en la considérant, tant elle était belle, et un diablotin tout rouge et fulminant, vint me piquer l’imagination de son tribalium, me suggérant de fondre sur elle comme un vautour sur sa proie, sans façon aucune. Je n’en fis rien, bien sûr et continuai à la regarder avec l’air superlativement crétin des damoiseaux en … émotion…

La géographie du blé aux Etats-Unis d’Amérique, la ’’corn-belt’’ , retint toute son attention, surtout susurrée par ma voix nonchalante de crooner pour mémère cougar. Le Bon Dieu me le pardonne, moi, ce qui retenait toute mon attention, c’était le calcul balistique extrêmement précis des circonvolutions de mes mains que j’avais chargé  d’annexer à chacun de leurs gestes, une portion plus grande du territoire prénommé ’’Huguette’’ … Dès que je risquais le ridicule ou le rappel à l’ordre, je rétractai mes organes de la préhension, me renversai sur mon siège sans arrêter de parler, avant de revenir subrepticement à l’attaque. La bataille ne fut point rude, mais longue. Toute en finesse. La vierge effarouchée – c’était vraiment le cas de le dire- se redressa aussi à plus d’une reprise, comme une pouliche qui s’ébroue et se cabre, pour se rappeler elle-même à l’ordre, et ce, chaque fois qu’elle pensait risquer de voir sa ’’retraite coupée et tous ses chemins pris’’, comme dit Alfred (de Vigny) … https://youtu.be/an4_fPZmhws , ou, de façon plus imagée et plus  »Jacques Brel, de risquer de se faire voler  »le précieux diamant qui reposait entre ses f… ».

Ce jeu délicieux dura quelques jours et me conforta dans l’idée que mon projet d’annexion totale était viable. Je redoublai donc de précautions pour ne pas mettre en péril l’entreprise et mener Huguette à un bon port pour un Embarquement pour Cythère, patrie de Vénus et des plaisirs y afférant …

Un jour, sans que j’y prêtasse la moindre attention, elle était arrivée, tenant à la main une boîte de pâtisserie. Nous révisions la leçon relative aux Kolkhozes et aux Sovkhozes en URSS depuis plus d’une heure, lorsqu’elle se rappela sa boite et l’ouvrit en me la présentant : elle contenait une barquette de cerises burlats, pourpres, grosses et bien enflées. Hab Al-Moulouk en arabe : le fruit des rois… pour sa rareté sans doute …

Je voulus aller chercher une coupe, mais elle m’en dissuada, m’assurant qu’elles les avait bien lavées et essuyées. Elle me tendit la barquette et je pris malicieusement un fruit solitaire, j’espère que vous comprenez pourquoi… Elle en fit autant en riant, pour signifier sa complicité et nous recommençâmes nos révisions. Les petits fruits rouges étaient délicieux et elle eut la bonne idée de poser la boite entre nous. Je retournai à la pioche aux fruits orphelins pour les éradiquer et en arriver plus vite aux fruits jumeaux …

cerises

Pendant que nous piochions tous deux en même temps et sans regarder dans la barquette de cerises, nous prîmes chacun un fruit et les deux s’avérèrent rattachés par l’extrémité de leurs tiges… Nous en rîmes et nous gardâmes bien de lâcher nos prises… Je me lançais alors vers la gloire en affirmant :

  • Ah ça, ça mérite un traitement spécial !

premier baiser

First Kiss. Jamal Abdennacer . jamail.mail@gmail.com

Je portai ma cerise à mes lèvres en l’invitant à en faire autant avec la sienne et bien évidemment  l’attraction labiale fit son œuvre… Léger petit baiser… Rires. Autre rire innocent. J’arrêtai ma péroraison sur le point précis des Khutor ou exploitations agricoles privées soviétiques, non collectivisées, pour en expliquer le principe…

Mes mains dessinaient dans l’air des volutes sans fin et la droite osa accoster tout près de l’arche gracieuse de sa bouche, soit disant pour la débarrasser d’une petite peau de cerise, en fait pour toucher à nouveau la douceur de ses lèvres… Aucune réaction de méfiance. Mon affaire semblait s’orienter vers le succès. Le réveil Jazz et sa poule qui picore au rythme des secondes poussait imperturbablement ses grosses aiguilles au son de son tic-tac machinal… Il indiquait que malgré l’agrément et la magie de la situation, il fallait songer à raccompagner la douce enfant chez elle. Fallait-il suspendre mes raids pour cette campagne-là ? Comment est-ce que cela serait perçu ? Pas facile de le savoir. Alors une décision intermédiaire : encore quelques cerises, quelques doux baisers, maintenant débarrassés de toute équivoque, des baisers voulus, consentis, donnés et reçus avec plaisir et joie et ce fut elle qui, enfin, avec un sourire délicieux m’invita à regarder l’heure, sans un mot… Là, je me levai, la pris dans mes bras et en la serrant fort et l’embrassant, je lui dit qu’il n’était guère facile de la quitter mais qu’heureusement, nous n’étions séparés de demain que par un dodo. Elle rit et se lova contre moi en me serrant bien fort… Nous étions heu-reux, comme dit Fernand Reynaud http://www.ina.fr/video/I05339984

Le lendemain elle revint encore plus fraîche et souriante, embaumant l’air de fragrances exquises… Et le jeu recommença, maintenant complètement libéré et un peu plus appuyé. ’’Y asi passaron muchas, muchas horas’’ … comme chante Maria Dolores Pradera ’’ https://youtu.be/gH7Z76kYl_w

Quand les guignes furent mangées

Quand les guignes furent mangées

Elle s’écria tout d’un coup

J’aimerais bien mieux des dragées

Est-il ennuyeux ton Saint-Cloud !

On a grand’soif ; au lieu de boire,

On mange des cerises ; voi,

C’est joli, j’ai la bouche noire

Et j’ai les doigts bleus ; laisse-moi. –

Elle disait cent autres choses,

Et sa douce main me battait.

Ô mois de juin ! Rayons et roses !

L’azur chante et l’ombre se tait.

J’essuyai, sans trop lui déplaire,

Tout en la laissant m’accuser,

Avec des fleurs sa main colère,

Et sa bouche avec un baiser.

Victor Hugo

PS : Puis-je me permettre de vous demander de bien vouloir noter le dernier mot du second vers de ce poème ? ’’Voi’’. Aucune erreur, aucun oubli d’aucune lettre ! Cette étrange interjection d’impatience est l’ancienne forme orthographique de l’impératif du verbe ’’voir’’. Maintenant vous pourrez goûter pleinement l’opportunité de son utilisation ici par le grand Hugo… Ben quoi, on révise, non ?

Je sus que ma petite sirène était vraiment ferrée lorsqu’un lundi à 14 heures, heure de notre rendez-vous quotidien, elle arriva pour me dire d’emblée, comme Juliette Gréco : ’’Je hais les dimanches’’ https://youtu.be/74eQqUhHMJc … Je la rassurai en lui jurant- ce qui était vrai, que moi, je les abhorrai.

Nous continuâmes nos charmantes révisions en débordant de plus en plus les horaires impartis pour cause de pression de l’approche de l’examen … Tu parles ! Ce que les parents sont naïfs, alors… Mon adorable camarade-amie-amour arrivait chaque jour avec un goûter, de la tarte de sa grand-mère à des fruits de saison, soigneusement empaquetés. J’avais, quant à moi, préparé les boissons rafraîchissantes et le thé à la menthe. Nous partagions tout cela, en pratiquant l’art de la becquée. Nos caresses se faisaient de plus en plus audacieuses et plus longues.

Enfin, un jour, avec la magique complicité d’une fête familiale à laquelle toute la famille s’en fut assister, la maison paternelle me fut entièrement confiée, car il était bien évidemment impensable que je pusse m’absenter pour aller festoyer alors que les révisions du baccalauréat prenaient la moindre de mes minutes.

sexual revolution

Et ce jour-là fut le Jour de Gloire, un véritable rêve, plein de tendresse, de beauté, de plaisir et de bonheur. Je n’en dirai bien évidemment rien, mais ce fut exactement comme je l’avais rêvé. L’opposé de ce que mes attitudes fanfaronnes et stupides ne voulaient avouer. Un pur poème de Llorca, tout de douceur, de fierté, de responsabilité, sans le moindre soupçon de vulgarité ou de brutalité, plein de complicité et, oui bien sûr, surtout de beauté…

Qui donc sera intéressé de savoir que nous fûmes reçus tous deux et qu’elle, malgré ma note canon en philosophie, obtint une moyenne supérieure à la mienne. J’en fus chaleureusement remercié par ses parents et bien sûr … par elle…

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