amour folie

L’illusion d’aimer et même d’être aimé a tendance à se transformer en certitude, à s’intensifier et s’amplifier au point de sortir parfois de la normalité et de tomber dans la pathologie. L’amour nait, frémit, s’ébroue, grandit, s’affirme et s’intensifie jusqu’à devenir obsessionnel. On parle alors d’AMOUR FOU. Puis, stade ultime, cet amour trébuche et devient FOLIE pure et simple.

Une littérature pléthorique traite de la question, sans jamais parvenir ni à épuiser la question, bien sûr, ni même, et c’est franchement inquiétant, à énoncer avec certitude les termes de la problématique, allant jusqu’à sauter d’un genre à un autre.

Termes mystérieux que ceux-là ?

Jetons un œil sur l’histoire-mythe de Qaïss et Layla, également intitulée Majnoun Layla, jenn (djinn) étant en arabe un ‘’esprit’’ et majnoun, un ‘’possédé’’, un ‘’fou’’, ce qui permet de traduire ‘’Majnoun Layla’’ par ‘’Le Fou de Layla’’.

Layla – Eric Clapton

Cette légende-histoire qui doit probablement avoir un substrat de réalité, est née quelque part dans le très large espace géographique occupé par les arabo-musulmans et qui couvre une grande part de l’Asie Centrale, de la Perse, de la Péninsule Arabique, du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord.

Elle a été racontée sous des milliers de versions suscitées au gré de l’expansion de la civilisation arabo-musulmane dont les plus célèbres sont :

  • Heer et Ranjha (conte populaire du Pendjab) :

Heer est une femme extrêmement belle, née dans une famille riche du Pendjab au Pakistan. Dheedo, de la célèbre famille des Ranjha,  est le plus jeune et fils préféré de son père. Il est obligé de quitter la maison paternelle car les femmes de ses frères refusent de lui donner à manger.

Il part à l’aventure et finit par arriver dans le village de la belle Heer, laquelle lui offre l’emploi de berger. Envoutée par la façon dont le garçon joue de la flûte, elle tombe amoureuse de lui. Les deux amants se rencontrent en secret pendant de nombreuses années jusqu’à ce qu’ils soient découverts par un oncle de Heer, maladivement jaloux. Celle-ci est alors contrainte par sa famille d’épouser l’homme qu’elle lui a choisi.  Navré, Dheedo Ranjha erre dans le pays et rencontre un jogi – ascète, perce ses oreilles, renonce au monde et devient jogi lui-même et poursuit son errance à travers tout le Penjab pour trouver enfin le village où demeure Heer. Les parents de Heer consentent au mariage des deux amoureux. Le jour du mariage, l’oncle jaloux verse du poison dans la  nourriture de Heer. Mis au courant, Dheedo Ranjha se précipite vers Heer. Hélas, il est trop tard. Brisé de douleur, il consomme le reste de la nourriture empoisonnée qui a tué Heer et meurt à ses côtés. Heer et Ranjha sont inhumés dans le village natal de le belle. Leur mausolée devient un lieu de pèlerinage pour les amoureux.

  • Sohni et Maniwal, conte populaire de l’Inde :

  • Shirin et Khosro, poème de Nizami :

Nizami

  • Cette histoire est celle d’un roi, appelé Khosrow Parwis, et d’une princesse chrétienne prénommée Shirin. Cette histoire, fut reprise par Nizâmi, (Nezam al-Din Abou Mohammad Elyas Ibn Youssouf Ibn Zaki Ibn Mou’ayyad Nizami Gandjavi), poète persan qui vécut de 1141 à 1209 et est l’auteur de ‘’Khamseh, titre d’un ouvrage traduit en français par Les Cinq joyaux, désignant cinq poèmes s’inspirant de l’histoire de la Perse ou de légendes populaires.
  • Ce poème précisément est le récit de l’amour et du combat de Khosrow pour conquérir Shirin et la peur de celle-ci de se voir abandonnée après avoir répondu aux attentes de Khosrow.
  • Khosrow Parwiz, avait dès son jeune âge des qualités exceptionnelles. Courageux, beau, intelligent et puissant, il était particulièrement expert dans le tir à l’arc et la chasse au lion. C’est dans un rêve que son grand-père lui apprit qu’il allait bientôt rencontrer la femme de sa vie, qu’il aurait un cheval rapide comme l’éclair, qu’il serait couronné et qu’il trouverait un maître de musique infiniment doué.
  • Un jour, un ami lui parla d’une femme qui régnait dans la région de la mer Caspienne et qui avait une fille nommée Shirin, « belle comme un ange » et dont Khosrow tomba aussitôt amoureux. On  montra à Shririn le portrait de Khosrow et elle tomba à son tour aussitôt amoureuse de lui.
  • Après mille aventures, mille rebondissements dignes des meilleurs feuilletons, ou les amoureux eurent à connaître de la méchanceté humaine  qui les avait éloigné l’un de l’autre et marié chacun de son côté, Khosrow décida d’épouser Shirin après une réconciliation à la suite de dialogues musicaux allégoriques d’une grande beauté. Le mariage fut somptueux mais leur bonheur ne fut que de courte durée car le fils de Khosrow – d’un autre lit- tomba lui-même amoureux de Shirin lors des cérémonies nuptiales et assassina son père pendant son sommeil. Désemparée, Shirin se suicida sur la tombe de Khosrow auprès de laquelle elle fut inhumée.

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La femme est l’avenir de l’homme – Jean FERRAT

Comme on peut le voir, les constantes de toutes les légendes mythologiques grecques, d’Antigone, de Phèdre, d’Andromaque, de Tristan et Yseut, de Roméo et Juliette, de ‘’Bollywood’’ et de toutes les autres mettant en scène les mésaventures du cœur, sont là.

Qaïss oua Layla

Tout d’abord les éléments pseudo-historiques : Il s’agit d’une histoire d’amour populaire d’origine arabe, vraisemblablement préislamique, qui relate les amours contrariées du poète bédouin Qaïss ibn al-Moullawwah et de sa cousine Layla al-Amiriyya.

’’Il y a bien longtemps, le beau Qaïs, fils d’une illustre famille de Bédouins, tombe éperdument amoureux de sa cousine Leïla. Le jeune homme est poète et ne peut s’empêcher de chanter son amour à tous les vents. Il exprime sans retenue son souhait d’épouser la belle Leïla.

Mais chez les Bédouins, il est de tradition que ce soit les pères qui règlent les mariages. Le désir crié par Qaïs est une ombre sur leur autorité et ceux-ci refusent donc cette union.

Il se sert de ses poèmes comme d’une arme contre le pouvoir. La famille de Leïla obtient alors du Calife la permission de tuer l’arrogant amoureux.

Le calife fait venir Leïla pour voir une si grande beauté. Il découvre avec surprise qu’il s’agit d’une jeune femme plutôt maigre, au teint brûlé par le soleil.

Il décide alors de faire venir Qaïs et l’interroge : « Pourquoi aimes-tu cette femme qui n’a rien d’extraordinaire ? Elle est moins belle que la moins belle de mes femmes. »

Et Qaïs répond par ces mots devenus célèbres dans le monde entier et qui ont traversé sans rides tous les âges et toutes les époques :

’’C’est parce que vous n’avez pas mes yeux.’’

Le Possédé aurait ajouté, selon certaines versions :

’’Je vois sa beauté et mon amour pour elle est infini.’’

La famille de Qaïs demanda Leïla en mariage contre cinquante chamelles. Mais le père de Leïla refusa.

Qaïs perd alors la raison. Son père l’emmène à La Mecque pour qu’il retrouve ses esprits, mais le jeune homme entend une voix qui lui crie sans cesse le prénom de son amour. Son obsession est telle qu’on l’appelle alors à partir de ce moment-là, Majnoun (le Possédé) de Leïla.

Un jour que Majnoun est tranquillement chez lui, rêvant à son amour, un ami vient le prévenir que Leïla est devant sa porte. Le poète fou a pour seule réponse, cette seconde phrase qui a fait sa réputation universelle et éternelle :

’’Dis-lui de passer son chemin car Leïla m’empêcherait un instant de penser à l’amour de Leïla.’’

’’Quelque temps plus tard, Leïla se maria et quitta la région. Majnoun partit vivre dans le désert avec les animaux sauvages. Certains prétendirent l’avoir vu manger de l’herbe avec les gazelles.

Qaiss le possédé

Un jour, on découvrit son corps inanimé, protégeant un ultime poème dédié à son amour…’’

https://fr.wikipedia.org/wiki/Majnoun_et_Leila

Qaïss wa Layla – Wadi3 Al safi & Ruba Al jamal

Nous en arrivons à la partie la plus profonde peut-être de cette pittoresque aventure : Qu’est-ce donc qui a fait sa réputation et son incroyable succès ?

Ne serait-ce vraiment qu’une légende, née d’une interprétation romancée d’un petit fait divers insignifiant ? On a de la peine à le croire et en cas de pareil succès, il faut au moins essayer de comprendre les ressorts de l’intérêt, et les mécanismes d’un tel succès.

Comment ne pas trouver admirable cette magistrale lecture du conte :

’’Pour les soufis (1), chantres de l’amour divin, Layla est l’un des visages de Dieu ; son nom en est l’abréviation, car il est contenu dans l’invocation suprême : ’’Lā ’Ilāha ’Illā Allāh’’, qui est la profession de foi de l’Attestation, base intangible de la Soumission, c’est-à-dire de l’Islam. Majnoun était un « fou de Dieu » qui allait par les villes et les déserts, avec le seul désir de s’anéantir dans l’union avec l’Un. Les chants de Majnoun et Layla sont en quelque sorte la version chiite du Cantique des cantiques biblique. Même Nizami reste pétri de cette interprétation, lorsqu’il met dans la bouche de l’amant éperdu ces paroles incendiées d’un feu mystique :

 »Qui pourrait me séparer de l’Amour ?

Ouvre-moi ta porte et je jure devant Toi

Que j’irai jusqu’au bout de cet Amour,

Que j’abreuverai mon âme à sa source,

Que je cernerai mes yeux de son khol,

Que je boirai à en mourir de son vin,

Parce que mon âme en est assoiffée.’’

Rapprochons ces vers, pour les mieux comprendre encore, de ceux-ci, dus au grand mystique soufi du 13ème siècle, Djalâl ad-Dîn Rûmî, celui qui inventa les danseurs de l’extase, les derviches tourneurs :

’’Ô béatitude dans le palais avec Toi,

Ame unique avec Toi,

Couleurs du bosquet et voix des oiseaux,

Sous le regard des étoiles du ciel,

Témoins d’immortalité,

Lorsque nous entrerons dans le jardin

Sous la lune, unis dans l’extase,

Libérés de nous-mêmes,

Que tu sois en Irak et moi en Khorassan,

Ô merveille, blottis dans le même nid,

Tu seras bouclier dans le danger,

Aube au milieu de la nuit,

Nuage d’où tombe une pluie suave.

Sans moi le ciel ne tourne pas,

Sans toi la lune ne brille pas,

Sans moi la terre ne vit pas,

Sans toi et moi il n’y a pas de temps,

Amour au-delà de l’illusion…’’

http://www.conte-et-legende.fr/dialogues-de-freres/amours-fusionnelles-8/

  1. Soufis : Adeptes du Soufisme : Le Soufisme désigne en Islam le cœur ésotérique de la tradition islamique, et l’ésotérisme d’une façon générale. Le mot-racine, taçawwuf, peut se traduire correctement par « initiation » Il désigne la « vérité » intérieure qui vivifie et permet la compréhension profonde de la tariqah, la « Grande Route« . https://fr.wikipedia.org/wiki/Soufisme

Terminons cet effleurement de ce sujet universel et éternel  par une analyse, sinon exhaustive, du moins systématique de l’ ’’Amour mis en situation’’ par cette allocution brillante comme à l’accoutumée d’Edgar Morin, sociologue et philosophe français né en 1921 – pour lequel j’ai une admiration jamais dissimulée et intitulée ’’Amour, poésie, sagesse’’

’’Amour, poésie, sagesse’’ – Edgar Morin

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