parole, parole

Ils sont légions, les faiseurs de ’’phrases célèbres’’, les orfèvres du paradoxe, les as de l’antiphrase, les artistes de toutes ces figures de style à la poésie mnémotechnique, qui sonnent comme le cuivre de la cymbale mais recèlent toujours une énorme concession du fond à la forme. Pas moins nombreux ne sont ceux qui font profession de leur production, d’autant que les ’’plumes’’ des ’’gens importants’’ sont jugées à leur habileté à en produire.

Parmi les chefs, n’est pas Napoléon, De Gaule ou Churchill qui veut, et produire une phrase que l’on retienne facilement n’est pas à la portée du premier chefaillon venu.

Lorsqu’on a étudié les livres, l’on peut avoir eu la chance d’y rencontrer et d’y savourer les paroles de penseurs, de théoriciens, de philosophes ou de pédagogues qui ont traversé les temps et dont certaines sont même entrées dans l’histoire, et souvent ce sont des paroles déduites d’une évidence jamais formulée clairement, de manière à en faire une démonstration.

Mais bien plus rares sont ces perles sauvages, enserrées dans une gangue naturelle et qui jaillissent de la bouche de modestes quidams qui se sont distingués à la faveur d’une circonstance particulière et qui lui ont donné tout son sens et toute sa portée …

Promenons-nous dans cette luxuriance de dits, phrases et paroles pour essayer d’y voir clair.

paroles de princes

Remisant respectueusement les paroles saintes et m’en tenant au laïc, au sommet de la pyramide, je place quant à moi deux princes qui ont nourri mon esprit et éclairé quelque peu ma route … Maint dirigeant de ce bas-monde a avoué avoir leurs œuvres comme livres de chevet et c’est le plus bel hommage qu’on puisse leur rendre…

1°. A gauche sur le cliché ci-dessus, le philosophe italien Nicolas Machiavel , injustement réduit par le vulgum pecus à un esprit pervers et opportuniste, et qui, dans la dédicace de son ouvrage ’’Le Prince’’, a écrit qu’il ’’ose donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent’’. En commentaire, Jean-Jacques Rousseau l’encensa en précisant : ’’En feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné de grandes aux peuples’’.

Appréciez au passage la dentelle lumineuse de cette pensée hors du commun :

« Il ne faut pas que l’on m’impute à présomption, moi un homme de basse condition, d’oser donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent. Mais comme ceux qui ont à considérer des montagnes se placent dans la plaine, et sur des lieux élevés lorsqu’ils veulent considérer une plaine, de même, je pense qu’il faut être prince pour bien connaître la nature et le caractère du peuple, et être du peuple pour bien connaître les princes. »

Voici 3 phrases de ce précepteur des gens de pouvoir. Ces phrases pourraient constituer à elles-seules un bréviaire de l’homme de pouvoir :

  1. Gouverner, c’est faire croire.”
  2. “Il est plus sûr d’être craint que d’être aimé.”
  3. Une guerre est juste quand elle est nécessaire.”

2°. A droite, sur le même cliché, Antoine de Saint-Exupéry, 1900-1944, aviateur, reporter et écrivain français, auteur notamment d’un conte intitulé  »Le Petit Prince », plein de charme et d’humanité qui connut très vite un succès planétaire.

Le livre relate l’histoire d’un pilote qui pose son avion en panne dans un désert. Là, il fait une rencontre tendre et surprenante, celle d’un renard et leur dialogue constitue l’essentiel de l’œuvre. En voici 3 phrases-clés :

  • « Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »
  • ’’Celui qui diffère de moi loin de me léser m’enrichit.’’
  • ’’Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve, une réalité.’’

Mais à part le titre nobiliaire, qu’est-ce donc qui rapproche les deux auteurs évoqués ?

… ’’Machiavel et Saint-Exupéry … écrivirent l’un et l’autre dans des conditions terribles. Machiavel, pour sa part, a rédigé Le Prince durant son exil politique dans une péninsule italienne en plein bouleversement, saccagée par des dirigeants incompétents et myopes, confrontée à la montée en puissance d’États étrangers plus vastes et plus musclés. Saint-Exupéry est un pilote qui vient de s’écraser au beau milieu du désert, s’inquiétant de sa survie au jour le jour et affairé à réparer l’avion susceptible de le ramener en lieu sûr. En réalité, n’était-il pas lui aussi un exilé volontaire ayant fui la France occupée par les nazis ? …  Leurs deux Princes sont donc nés de ces réalités jumelles que sont l’isolement personnel et l’angoisse en période de trouble politique. Mais ils n’ont pas pour autant la même manière de comprendre la situation et d’y réagir.

La principale différence tient à la façon dont les deux livres présentent la demande sociale qui anime les relations politiques humaines. Machiavel est celui qui a formulé le premier l’idée moderne de placer la peur au centre de l’ordre politique, transformant l’art de gouverner en l’art de gérer cette peur. Et c’est un art, à proprement parler, pas une science ; pourtant, l’atmosphère du début de l’époque moderne a contribué à créer ce que nous appelons aujourd’hui, avec optimisme, la ’’science politique’’. Le livre bref de l’aviateur français, pour sa part, fonde le profond désir humain de vivre en société sur l’amour d’autrui, et non sur la crainte qu’il inspire… Le premier veut repousser les autres, le deuxième veut les attirer.

La vision moderne de ’’l’art de gouverner’’ … repose sur l’hypothèse que nous autres humains n’apprécions pas la compagnie de nos semblables. Nous rivalisons plutôt sans merci pour les biens et pour les idées, pour la sécurité et pour le rang. C’est une vision lugubre des hommes… Il en résulte un affrontement constant qui dégénère souvent en guerre de tous contre tous…’’

Les 3 paragraphes ci-dessus sont une citation à peine retouchée, extraite d’un article passionnant accessible à partir du lien suivant précédent et dont je ne saurais trop recommander la lecture :

http://www.books.fr/le-petit-prince-livre-de-chevet-des-politiques/

parole de chefs

Napoléon Bonaparte fut le premier empereur des Français : général des armées sous la Révolution de 1789, il parvint au pouvoir par le coup d’État en 1799. Il fut d’abord Premier consul, puis consul à vie jusqu’en 1804, date à laquelle il fut proclamé puis plébiscité empereur.

Napoléon Bonaparte

Il doit sa très grande notoriété à son habileté militaire, laquelle lui permit d’annexer à la France de vastes territoires et de gouverner la majeure partie de l’Europe continentale en plaçant les membres de sa famille sur les trônes de plusieurs royaumes.  

Son despotisme et sa manie de la centralisation alliés aux énormes pertes humaines occasionnées par ses guerres et à l’alliance des pays victimes de ses rêves sans limite eurent raison de lui. Napoléon Bonaparte fut pour certains un prophète des temps modernes » et pour d’autres, ’’Prométhée’’. Son caractère en acier trempé et son réalisme atteignant le cynisme, lui firent exprimer sa pensée de façon quelquefois bien originale.

Il est, par exemple, l’auteur de cette phrase que nul gouvernant n’avait osé prononcer aussi crûment avant lui :

’’Le mot de ’’vertu politique’’ est un non-sens’’.

Charles de Gaulle

Charles de Gaulle, 1890-1970, est un général, un homme d’état et un écrivain français au destin exceptionnel. Il fut à la tête de la France Libre, mouvement de résistance à l’occupation allemande durant la seconde guerre mondiale. Il fut ensuite  l’instigateur de la Ve République fondée en 1958, dont il devint le premier à occuper la magistrature suprême.

Il commença à écrire à l’âge de quinze ans, et fut toujours considéré comme un écrivain de talent, au point de faire partie, en 1963 des lauréats potentiels du Prix Nobel de littérature.

Il fut un grand amateur de bons mots et l’on ne peut même pas compter le nombre d’ouvrages qui ont essayé de collationner les siens. Partant du principe que la culture générale est une vertu politique comme il aimait à le dire, il a émis un avis sur tout.

S’il fallait choisir l’un d’eux pour donner une idée de son génie, ce pourrait être celui-ci :

“Les choses capitales qui ont été dites à l’humanité ont toujours été des choses simples.”

winston churchill

Qui ne connait les phrases, bons mots, pensées profondes et aphorismes de celui qu’on avait dénommé ’’le vieux lion’’, Winston Churchill,  Premier ministre du Royaume-Uni de 1940 à 1945 ? Ses talents d’orateur et ses bons mots en ont fait un des hommes politiques marquants du XXe siècle.

Alors que tout le monde attendait de lui une solution-miracle pour remporter la seconde guerre mondiale, il prononça en 1940 devant la Chambre des Communes, sa phrase la plus courageuse et la plus fameuse qui fit comprendre à ses concitoyens que la victoire avait un prix et que celui-ci était élevé :

“Je n’ai rien à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur.”

paroles d'hommes

Un peu pour l’exemplarité et beaucoup pour le fun, je reproduis ici des phrases fortes de trois pionniers du Maroc moderne, des hommes de poigne, sortis de l’anonymat par la seule force de leur travail, de leur volonté, de leur courage, de leur intelligence et de leur pugnacité. Ils avaient tous trois l’envie de réussir chevillée au corps et tous trois rencontrèrent les fameux vents favorables qui mènent loin, très loin. Le Maroc en compte bien plus, mais j’ai préféré parlé de ces trois qui ne sont plus, pour savourer davantage le sort de leurs fortunes, après eux.

A un moment de leur vie, en l’occurrence après être parvenus au haut de l’échelle sociale, ils ont prononcé des phrases fortes, instinctivement, l’un pour exprimer sa souffrance, le second son réalisme et le troisième pour faire un pied de nez goguenard à l’ordre établi…

Voici ces personnages et voici leurs phrases :

haj abid

Jeune orphelin d’une famille de Safi qui aurait été ruinée par des aigrefins dans des circonstances troubles, Mohamed Abid abandonne l’école en 1902, à l’âge de 13 ans et se lance dans la vie active :

Il débute sa carrière en pêchant la sardine … à pied … à l’aide d’une senne de plage, qui lui permet de prendre tout de même quelques tonnes de poissons tous les jours. La sardine était alors quasiment aussi abondante que le sable et nul n’était besoin de bateau pour la prendre… Ses efforts se concentraient plutôt sur l’écoulement du produit de cette pêche car à l’époque, aucune usine de transformation n’existait encore à Safi et les quelques conserveries se situaient plus au nord.

Le courageux jeune homme ne cessa d’améliorer sa technique de pêche allant jusqu’à ’’faire venir d’Amérique un filet spécial’’ pour une meilleure production. Il en équipe une barque à 8 rames. L’augmentation de la production qui en découle l’oblige à installer un point de vente à … Marrakech … distante de 150 kilomètres seulement de Safi.

camion berliet a bandages

Puis il ’’ose’’ se tourner vers le nord et y achemine sa production toujours plus importante, par camion – à bandages, à l’époque. A préciser que cette production est entièrement vendue à l’état frais, car il faut attendre 1918 pour voir la première usine de conserve de sardine s’installer à Mohamedia, ville nommée Fédala à l’époque. D’autres créations suivirent dans cette partie du Pays et il fallut attendre 1923 pour voir la première installation à Safi.

En 1931, notre homme créa sa première usine en association avec des étrangers.

Suivit une autre en 1933.

Puis il étendit ses activités vers le sud, à Agadir où il installa une base en 1937, année où il créa véritablement l’industrie de la conserve au Maroc.

sardinier années 30

Cette dernière initiative lui permit de gagner énormément d’argent.

Son erreur historique aura sans doute été d’avoir contribué plus que largement au développement de l’utilisation des filets de pêche en nylon, imputrescible, mais qui, perdus au fond de la mer comme cela arrive plusieurs fois par an, en fait à chaque tempête, continuent de ’’pêcher’’ durant environ un siècle, dépeuplant les fonds. Un véritable carnage, une erreur écologique majeure. Mais qui ne l’a commise à l’époque ?

panier de sardines

El Haj Abid acquit des bateaux de plus en plus perfectionnés qui sillonnèrent les côtes, de Tanger au Sénégal. Son entreprise fut florissante. Ce patron-bâtisseur avait une volonté de fer et un caractère d’acier trempé. Ombrageux, jaloux de ses prérogatives, il accordait difficilement sa confiance et le bourreau de travail effectuera jusqu’au bout, lui-même les déplacements commerciaux à l’étranger. Il parlait d’ailleurs le français, l’espagnol et le portugais, ce qui le faisait apprécier doublement des clients…

Mais toute sa vie durant, il n’a jamais oublié les temps difficiles de ses débuts et fit ainsi attention au moindre de ses centimes.

Voici une anecdote caractéristique de ce personnage hors normes :

Un jour, pour regagner son domicile après le travail, il héla un taxi à bord duquel il prit place sans un mot. Tout le monde connaissait l’homme le plus riche de la Ville et, après l’avoir salué, le chauffeur le conduisit chez lui.

Avant de descendre, El Haj Abid regarda la somme marquée par le compteur : 1,90 Dirhams (0,17 €). Il sortit son porte-monnaie et prit une pièce de 2 Dirhams qu’il tendit au chauffeur. Sa main resta tendue… Le chauffeur éclata de rire et rendit donc les 10 centimes nécessaires à l’appoint que notre homme remisa soigneusement dans son porte-monnaie.

Riant sans retenue à la barbe du Haj qui n’en avait cure, le chauffeur de taxi lui dit :

  • Mais enfin, El Haj, vous ne pensez pas que vous exagérer quelque peu ? Ces dix centimes ne peuvent certainement pas vous appauvrir, pas plus qu’ils ne peuvent m’enrichir… Savez-vous que ce matin même j’ai pris en charge votre fils pour le conduire à son domicile. Pour me payer, il m’a donné 10 Dirhams et n’a même pas voulu attendre la monnaie.

Et le vieux lion de dire gravement, comme se parlant à lui-même :

 »C’est normal ! Lui, son père c’est El Haj Abid. Mais moi, qui donc connait mon père ? »

*

laghzaoui

Issue de la bourgeoisie d’Ouezzane, Haj Mohamed Laghzaoui a eu un destin exceptionnel. Né en 1902 (ou 1904 ou 1906), il a réussi l’exploit d’amasser une fortune colossale sous le protectorat, sans jamais se compromettre, tant soit peu, avec l’autorité officielle, bien au contraire.

Cosignataire du Manifeste de l’Indépendance en janvier 1944, il fut également l’un des piliers du Parti de l’Istiqlal qu’il finança généreusement de ses propres deniers.

un des premiers autocars

Menacé de privation de liberté il s’exila avec son épouse aux Etats-Unis ou naquirent tous leurs enfants. Il revint au Maroc à l’heure de l’Indépendance, ou, parallèlement à ses florissantes affaires – transport, immobilier, industrie, agriculture- et compte tenu de sa proximité avec le roi Mohamed V, il occupa d’innombrables fonctions officielles, allant de la Direction Générale de la Sureté Nationale, à celle de l’Office Chérifien des Phosphates, d’Ambassadeur du Maroc dans diverses capitales européennes parmi les plus grandes comme Paris et Londres, en passant par la charge de divers départements ministériels.

Bourreau de travail mais fumeur invétéré, notre Goldfinger national avait un sens prodigieux des affaires, allié à une santé de fer qui lui fit vaincre un cancer … du poumon … puisqu’il vécut de nombreuses années avec un seul de ces poumons sans que cela semblât le gêner outre mesure. Il s’éteignit en 1998 …

Dans le dixième Gouvernement du Royaume du Maroc, de juin 65 à novembre 67, il cumula les portefeuilles de l’Industrie Moderne, des Mines, du Tourisme et de l’Artisanat.

Dès sa nomination, le responsable de son cabinet lui posa alors la question de savoir s’il voulait qu’on lui établît des cartes de visites pour chacun des départements dont il avait la charge ou s’il préférait que tous les Ministères figurassent dans la même carte, ce qui risquait de faire de ces cartes, avec les intitulés complets, de véritables parchemins.

Haj Mohamed Laghzaoui eut alors cette superbe réponse-réflexe, à méditer avant de la qualifier :

’’Mettez simplement mon nom, ça suffira !’’

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haj omar tissir

Qui ne connaît au Maroc Haj Omar Tissir, dit ’’Ness Blassa’’ ? ’’Ness Blassa’’  est une expression qui signifie ’’demi-place’’. Ce sobriquet lui fut donné par les receveurs des autocars qu’il empruntait lorsqu’au départ de sa vie professionnelle, à l’âge de 14 ans, il allait de souk en souk pour vendre des œufs, et auxquels il demandait toujours de ne payer qu’une demi-place compte tenu de sa petite taille. L’honorable corporation des receveurs d’autocars le nomma ainsi ’’demi-place’’

Le plus grand mérite de Haj Omar aura été de briser le monopole des étrangers sur les BTP au Maroc, notamment la construction de barrages et de ponts. On lui doit notamment la construction de l’autoroute Casablanca – Rabat.

La politique de marocanisation – qui obligea les entreprises étrangères à s’associer à des entreprises marocaines, lui permit d’acquérir 50% de la filiale d’un géant français du secteur, et ainsi d’obtenir des marchés de grande envergure. L’activité fut florissante jusqu’à la disparition de Haj Omar, en 1979. Puis, le temps, l’État, les banques et les conflits familiaux ont anéanti la fortune familiale. Il n’en reste aujourd’hui que des souvenirs.

J’adore l’anecdote que l’on rapporte à propos de ce magnat du BTP au Maroc qui réussit tant et si bien que, malgré son analphabétisme, avait construit un empire dans un domaine très technique au point de devenir l’indispensable soumissionnaire de tous les gros marchés de l’Etat, auprès duquel il jouissait d’une indéniable sympathie, ne serait-ce que pour le fait que, contrairement aux grosses entreprises françaises tenantes du marché, qui elles se faisaient payer en devises fortes, si rares à l’époque, lui se faisait payer en monnaie nationale …

Il avait comme bras droit, rien moins qu’un ingénieur polytechnicien et comme think-tank un noyau humain de très haute volée. Mais, réflexe et corollaire de son analphabétisme, Haj Omar ne faisait confiance qu’à lui-même et exigeait de tout vérifier par lui-même avant d’apposer sa précieuse signature sur quelque document que ce fut.

Un jour, son entreprise décida de participer à un appel-d ‘offres pour la construction d’un barrage. La veille du jour de la remise des soumissions, on lui demanda de signer l’offre préparée par son équipe.

barrage maroc

Analphabète, répétons-le. En fait, il ne lisait que les chiffres. Pendant que son ’’liseur’’ polytechnicien lui montrait les chiffres principaux de l’offre, il lui fit répéter celui concernant la quantité de béton armé à prévoir. Haj Omar se projeta en arrière songeur, avant de déclarer qu’il ne signerait pas l’offre, car elle contenait surement une erreur. Le précieux collaborateur éclata de rire et le pria d’un air un rien condescendant de signer sans réserve, que ces calculs avaient été faits à l’aide d’un logiciel d’une taille monstrueuse et que le risque d’erreur était égal à zéro.

Notre promoteur lui répliqua qu’il avait sans doute raison mais que lui, homme de la truelle et du mortier de ciment, affirmait qu’il y avait là une erreur susceptible de conduire son groupe à la ruine s’il signait. Il demanda poliment mais fermement à son bras droit de revoir complètement tous les calculs et veilla à ce que ce soit fait. Tout le personnel impliqué fut donc réquisitionné cette nuit-là et l’on refit en bougonnant tous les comptes.

Le lendemain, les femmes et les hommes réquisitionnés avaient toutes et tous de superbes cernes et des yeux hagards. Et ce que vous subodorez s’avéra : il y avait bel et bien une énorme erreur de calcul, suite à une malheureuse erreur de saisie mécanographique …

Selon le même procédé, l’on représenta au boss les chiffres clés de l’offre et sans le moindre commentaire, il signa l’offre qui fut confiée à un ’’fondé de pouvoir’’ qui alla la remettre au triple galop avant l’heure limite.

Pour dérider son patron et lui faire avaler l’amère pilule, le polytechnicien le complimenta en ces termes :

’’Haj Omar, vous êtes vraiment digne d’admiration, je vous assure : Ne sachant – comme vous ne cessez de le dire-, ni lire ni écrire, vous nous avez ridiculisés, nous les surdiplômés et nos ordinateurs ! Imaginez un instant le destin qui aurait été le vôtre si vous aviez étudié…

Et l’autre, flatté et très à l’aise, de répondre en riant :

’’Si j’avais étudié ? J’aurais été scribouillard à la Préfecture, payé au SMIG’’…

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mo’

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