la rentrée

Raconter mes vacances d’été, relater les arnaques touristiques dont j’ai été victime, confirmer ma sagesse qui faisait que jusqu’à cette année je n’ai jamais pris de vacances au mois d’août … Telle était mon intention pour annoncer mon retour. Mais ce n’est pas précisément cela que je ferai. Plus tard peut-être.

Pour l’instant, le retour à mon quotidien a été tiré en plein vol comme un pigeon de foire. Par une photo, celle, bien sûr, du petit Aylan Kurdi, rejeté face contre le sable par la mer, sur une plage turque. Dort-il ? Prie-t-il ? On ne saurait le dire.

La plage est le terrain de jeu favori des enfants. C’est un espace de liberté ou sont abrogées les frontières, les limites… Aylan est mort à la lisière de la liberté, non loin des lieux ou les Grecs anciens avaient lancé leur fameux péan « θάλαττα! θάλαττα! / Thalassa ! Thalassa !/ La mer ! La mer ! »), pour exprimer leur joie d’entrevoir la mer, chemin de la liberté…

Mais lui, ce petit ange, Thalassa l’a ramené à Kobané, sa ville natale, en Syrie, pour y être enterré, à l’âge de … 3 ans…

J’ai eu la triste opportunité de voir des photos 100 fois plus terribles, des soldats ramassant des ’’morceaux’’ d’enfants du bout de leurs doigts dégoûtés et gantés, etc. mais je n’en trouve que plus terrible ce cliché qui m’a rappelé le Dormeur du Val de Rimbaud, cette vision d’apaisement, comme ’’après la tempête’’, ce calme apparent… En vérité, c’est une angoissante impression de fin du monde, ou du moins de fin d’humanité…

J’en ai pleuré, j’ai hurlé à m’époumoner et j’ai demandé qu’on m’explique. Pour me ’’faire du bien’’, je n’ai cessé d’insulter, de vouer aux gémonies la superbe collection de salopards majuscules, salonnards patentés et vendeurs de vent, manipulateurs odieux et agents en mission, galonnés multicolores et mamamouchis déguisés en sages… En vain, car nul ne m’a répondu, sinon l’image obsédante de cette petite face d’ange contre le sable, comme jouant à boire la mer pour pouvoir courir et s’abriter de la mitraille, de la guerre, de la haine aussi imbécile qu’inutile…

La première brûlure atténuée, je me suis rappelé que ce n’était pas le premier ou le seul petit ange à regagner les cieux, chassé aussi tôt de la terre par les terribles sœurs jumelles que sont la barbarie et la bêtise, si prodigues en horreur et en méchanceté.

petite vietnamienne

En 1972, durant la Guerre du Vietnam, Nick Ut, un jeune photographe était aussi sur cette route quand une bombe au napalm a explosé. A travers son objectif, incrédule, il aperçut alors une petite fille sortir d’un nuage de flammes et de fumée noire : elle courait vers lui, terrifiée et brûlée, ses habits consumés et ses bras grands ouverts, comme crucifiée. Ce cliché allait devenir une icône : une innocente petite vietnamienne de 9 ans prise dans les griffes de la guerre.

La vautour et l'enfant

En 1993, le photographe Kevin Carter a pris ce cliché au mythique Soudan. Ce pays d’une richesse naturelle inouïe était en pleine guerre civile. L’aide internationale étant systématiquement détournée par le gouvernement, l’ONU préféra stopper l’envoi de nourriture laissant le pays dans un chaos total et ses habitants dans la famine. C’est près d’un centre de l’Organisation que le photographe trouva la fillette rampante. Il prit quelques photos de la scène avant de chasser l’oiseau puis, sut-on après, de partir impuissant abandonnant la petite à son inéluctable destin.

Le cliché fut publié quelques mois plus tard par l’ensemble des grands journaux à travers le monde. Le photographe reçut le prix Pulitzer en avril 1994, mais harcelé par des critiques de toutes sortes, en juillet de la même année, Kevin Carter mit fin à ses jours non sans expliquer qu’il ne supportait plus de vivre, hanté qu’il était par toutes les horreurs qu’il avait vues dans les différents conflits qu’il avait couvert.

enfant palestinien

Le 16 juillet 2014, Ahed Atef Bakr et Zakaria Ahed Bakr, âgés de 10 ans, Mohamed Ramez Bakr, âgé de 9 ans, et Ismail Mohamed Bakr, âgé de 11 ans, jouaient sur la plage de la ville de Gaza lorsqu’ils ont été mortellement blessés dans deux attaques de l’artillerie israélienne.

Cafouillage, bévue, mauvaise fois monstrueuse, l’affaire est évidemment classée, ne riez surtout pas,  « faute de soupçons suffisants quant à la perpétration d’un délit criminel’’…

Aylan

Et puis, et puis … 2015. Il s’appelait Aylan Kurdi. Ce petit Syrien de trois ans a été retrouvé mort sur une plage de Turquie, mercredi 2 septembre, alors que sa famille tentait de rejoindre l’Europe avec son frère aîné de cinq ans, décédé lui aussi.

Il a été baptisé par la presse turque « l’humanité échouée ».  Un journal cairote a commenté la photo en la titrant ’’Le naufrage du monde arabe’’. L’image a été largement reprises également par la presse européenne, y compris par des journaux qui avaient auparavant adopté une ligne très dure à l’égard des migrants.

Toutes sortes de récupérations ont été tentées par diverses factions, et la violence du cliché a permis aux dirigeants européens de mieux faire accepter par les franges xénophobes de leurs opinions les quelques assouplissements qu’ils sont réunis pour décider à propos de l’accueil des immigrants, desquels, que nul ne soit dupe, beaucoup ont un besoin vital, leurs populations agonisantes de vieillesse ne pouvant certainement pas créer la richesse nécessaire à leurs survies…

D’autres, directement impliqués dans l’horrible conflit, se révoltent en disant leur écœurement au vu du voyeurisme nécessaire pour attirer l’attention.

D’autres encore rappellent avec ironie les trois premiers articles du texte qui fait la fierté de l’Occident, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme :

’’Article premier

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Article 2

1.Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation.  2. De plus, il ne sera fait aucune distinction fondée sur le statut politique, juridique ou international du pays ou du territoire dont une personne est ressortissante, que ce pays ou territoire soit indépendant, sous tutelle, non autonome ou soumis à une limitation quelconque de souveraineté.

Article 3

Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne…’’

Cette partie du monde, si riche, n’a-t-elle pas les moyens de nourrir ses enfants ? J’ai consulté une carte, comme pour remercier en pensée ceux qui ne font pas de différences entre les estampilles affligeantes des origines, des nationalités et des religions supposées.

carte accueil syriens

J’ai eu honte pour ces pays si fort en gueule et si nuls en humanité. Et l’Europe ? Aylan Kurdi était Kurde et les Kurdes sont considérés comme les ’’chouchous de l’Occident ». Mais cela a-t-il été d’une quelconque utilité au petit ange ? Et qu’y comprenait-il, lui, à ces immondes finasseries, revenant toutes à la seule véritable motivation des sectaires de toutes obédiences et de toutes chapelles : l’égoïsme.

J’ai, peu à peu, senti mon corps ployer sous le poids de l’horreur, puis de la peine …

La pitié… la piété …

Mon front a heurté le sol, tout comme le petit Aylan et je me suis pris à murmurer :

Sourate 17

Sourate 17 traduction

Je me suis ensuite rappelé Francis Jammes et Georges Brassens et j’ai récité :

La prière

Par le petit garçon qui meurt près de sa mère

Tandis que des enfants s’amusent au parterre ;

Et par l’oiseau blessé qui ne sait pas comment

Son aile tout à coup s’ensanglante et descend

Par la faim et la soif et le délire ardent : Je vous salue, Marie.

Par les gosses battus par l’ivrogne qui rentre,

Par l’âne qui reçoit des coups de pied au ventre

Et par l’humiliation de l’innocent châtié,

Par la vierge vendue qu’on a déshabillée,

Par le fils dont la mère a été insultée : Je vous salue, Marie.

Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids,

S’écrie : « Mon Dieu ! » Par le malheureux dont les bras

Ne purent s’appuyer sur une amour humaine

Comme la Croix du Fils sur Simon de Cyrène ;

Par le cheval tombé sous le chariot qu’il traîne : Je vous salue, Marie.

Par les quatre horizons qui crucifient le Monde,

Par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe,

Par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains,

Par le malade que l’on opère et qui geint

Et par le juste mis au rang des assassins : Je vous salue, Marie.

Par la mère apprenant que son fils est guéri,

Par l’oiseau rappelant l’oiseau tombé du nid,

Par l’herbe qui a soif et recueille l’ondée,

Par le baiser perdu par l’amour redonné,

Et par le mendiant retrouvant sa monnaie : Je vous salue, Marie.

Par l’âne et par le bœuf, par l’ombre de la paille,

Par la pauvresse à qui l’on dit qu’elle s’en aille,

Par les nativités qui n’auront sur leurs tombes

Que les bouquets de givre aux ailes de colombe,

Par la vertu qui lutte et celle qui succombe : Je vous salue, Marie

Francis Jammes

La prière, Georges Brassens

Allez, debout ! Il faut tenter de vivre, comme disait Paul Valery ! Je vais me faire une raison, vacillante, certes, à jamais marquée, assurément, mais néanmoins suffisante pour me permettre de croire dur comme fer ces paroles du poète Khalil Gibran, trouvées dans ses œuvres complètes :  »Qui pourrait unir le fracas de la mer au gazouillement d’un rossignol, les tempêtes au sourire d’un enfant ? Quel être humain peut déclamer le chant des dieux ? »

mo’

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