Junky

Tout allait pour le mieux possible dans mon monde : j’étais jeune, je n’étais pas laid, j’exerçais une activité originale qui avait cette particularité de faire de moi l’homme le plus occupé et le plus libre du monde : le commerce du poisson frais…  Le risque et le calibrage de mes appétits économiques étaient laissés à mon unique appréciation et je me sentais réellement comme un coq en pâte, travaillant 24 heures par jour ou m’absentant sans jamais devoir rendre de compte qu’à moi-même…

Cette liberté me permit de voyager à une cadence effrénée et j’ai alors parcouru une belle part du monde et appris des langues étrangères, bien mieux que n’avaient pu me le faire faire mes pourtant émérites professeurs…

Elle me permit également de faire d’innombrables rencontres et de nouer de non moins innombrables ’’doux commerces’’ comme on disait un peu avant, au XVIIème siècle…

Je pense qu’il n’est nul besoin de préciser le genre et le nombre de mes amis. Oui, j’eus également cette chance insolente de n’être point haï des dames et je le leur rendais bien. J’ai souventefois conté ici même certaines de ces rencontres, cocasses parfois, tendres souvent et toujours sincères, ayant très peu le goût des amours furtives, encore moins des vénales et même de celles qui ne contiennent pas une once d’espoir. Toutes m’ont rendu heureux et, ô hasard, même la fin n’en fut que bien rarement ’’moche’’.

Tel est l’arrière-plan du récit que je m’en vais vous faire ce jour d’hui.

Par l’un des tours de malice dont le hasard pur, seul a le secret, arriva à moi une grande beauté des Caraïbes, écrasante de volupté et aveuglante de charme… Une belle et grande femme bien en chair, lippue et dardant de beaux yeux miel  sous des cils d’un noir intense. Son visage plein était toujours encadré par de grands anneaux qui jouaient sur ses joues brunes : or, corail, agate, elle en avait une collection impressionnante…

Caraibes

Une frénétique passion naquit entre nous et elle en oublia ses mystérieux commerces de l’autre bout du monde, ses caravelles et ses pirates tout autant que je ne dirigeais plus le mien que par téléphone, bien trop occupés tous deux à nous boire, en remerciant le ciel de nos bonnes fortunes…

Après une éternité, je remarquais qu’un voile de tristesse enveloppait en fait malgré tout son splendide visage et je la taquinais d’abondance à ce sujet, la pressant de m’en avouer la raison… Elle me rassurait toujours en me faisant taire sans pour autant réussir à me convaincre…

Un beau jour elle me demanda gentiment si je pouvais la déposer à l’entrée de la vieille ville et de l’y laisser pour une heure ou deux, prétextant d’avoir à y effectuer des achats. J’accédai à sa demande et lui proposai de venir la reprendre. Elle m’en dissuada et me regarda, me moquant quelque peu, me rappelant qu’elle était une grande fille capable de prendre un taxi même dans la jungle ! Je ris avec elle et la laissai pour passer à mon bureau par surprise et me rassurer sur la bonne marche de mes affaires. J’y fus fêté par mes collaborateurs tout fiers de me montrer que tout allait pour le mieux. Ma secrétaire me demanda un aparté au cours duquel elle me rapporta tous les secrets, de minuscules potins auxquels je fis mine de m’intéresser grandement pour ne point la vexer. J’y fus d’une belle surprise pour l’ensemble du personnel auquel je promis une prime à mon retour, quelques jours après mentis-je, espérant bien que les jours deviendraient mois ou plus si affinité …

Je retournai chez moi et eus la surprise d’y trouver, toute souriante et plus amoureuse que jamais ma belle corsaire… Nous reprîmes nos roucoulades interrompues par sa mystérieuse escapade…

  • Tu as trouvé ce que tu cherchais, demandai-je d’un air détaché ?
  • Très vite et en fait je suis là depuis plus d’une heure…
  • Désolé, j’ai dû faire un saut au bureau pour être tranquille… Pourquoi donc ? T’ai-je manqué à ce point ?
  • Ce n’est rien de le dire et plus que tu ne crois, mon Prince !

La journée était bien avancée… Elle alla chercher son attirail de fumeuse de pipe et entreprit de s’en bourrer une, consciencieusement, selon une liturgie bien particulière qui me faisait toujours sourire …

Oui, la belle, comme presque toutes les têtes pensantes occidentales des seventies, crapotait des substances illicites en toute impunité et quasiment au vu et au su de tout le monde. Bref, si vous n’avez pas compris, elle se tapait des joints. Oh, ce n’était certes pas l’accro fiévreuse, tremblant du manque et aux gestes désordonnés, tant s’en fallait, mais elle ne dédaignait point s’adonner aux voluptés de ces volutes que personnellement je trouvais nulles et nauséabondes de surcroit…

Je la taquinais beaucoup sur le sujet et m’évertuais à lui réciter le paragraphe de conclusion des ’’Paradis artificiels’’ de Charles Baudelaire, paragraphe qu’il présente comme une citation d’un philosophe du nom de Barbereau dont j’avoue n’avoir jamais entendu parler en dehors de ce contexte précis :

’’Je ne comprends pas pourquoi l’homme rationnel et spirituel se sert de moyens artificiels pour arriver à la béatitude poétique, puisque l’enthousiasme et la volonté suffisent pour l’élever à une existence supranaturelle. Les grands poètes, les philosophes, les prophètes sont des êtres qui, par le pur et libre exercice de la volonté, parviennent à un état où ils sont à la fois cause et effet, sujet et objet, magnétiseur et somnambule.’’

Assez sévère, non ? Elle rétorquait en me priant de demander leur avis à Gauthier, Rimbaud, Michaux, Huxley, Sartre, Nabokov pour ne citer que ceux-là ? Elle me disqualifiait pour ’’malhonnêteté’’, prétendant qu’on ne peut certes point juger de la chose sans jamais l’avoir essayée… La ficelle est un peu grosse et mille fois, elle essaya de m’entrainer ainsi de l’autre côté du miroir, vers ses paradis artificiels.

feuille de kif

Son escapade de l’après-midi lui avait permis d’acquérir une herbe ’’légère’’ selon elle pour me la faire goûter et ainsi conduire mes premières extases vers la défonce, entre ses bras et sous ses yeux…

J’étais bien luné ce jour-là et me dis que c’était peut-être l’occasion pour lui faire la démonstration de mon imperméabilité totale à ces idioties. Elle m’en sut gré et après une mise en scène qui me fit sourire tout en me résignant à suivre ses consignes, elle me pria de m’allonger sur le lit, de me détendre et de faire le vide dans ma tête… Elle se mit à l’aise et s’allongea près de moi. Puis, toujours très sérieusement, elle prit dans une soucoupe deux cigarettes roulées à la main et qui me parurent sortir de la poche de quelque clochard désargenté. Elle les alluma à l’aide d’une allumette avant d’en aspirer une goulée qui généra une épaisse volute de fumée sombre, à l’odeur âcre et franchement désagréable. Elle m’en tendit une et prenant ses aises, aspira une nouvelle fois, portant à l’incandescence l’extrémité comme mouillée de ce véhicule vers le paradis. Toujours moqueur je lui demandai ce que je devais faire de la chose. Comme elle faillit se fâcher –oh non, surtout pas ça !…- j’aspirais consciencieusement une généreuse bouffée. Le goût est détestable et ’’salit’’ le palais. Bon, faut bien qu’le métier rentre, non ? Alors allons-y : nouvelle aspiration ! Toujours horrible, tant pour l’odeur que pour le goût. Quant au paradis, ben … tintin ! Je ne disais rien pour ne pas encourir son ire … et me conformais scrupuleusement à ses consignes. Troisième bouffée. Un instant… Ah là oui, ça vient ! Je ressens enfin quelque chose… Et pendant que je la voyais papilloter des yeux pour signaler que le compte à rebours n’allait pas tarder à se déclencher pour elle, je ressentis une pressente envie qui me fit me lever en sursaut et courir restituer aux toilettes sous diverses formes les substances absorbées sous forme gazeuse.

Oh Dieu la méchante impression ! Récapitulons : Je n’ai jamais eu besoin d’artifices pour planer, pour voyager, pour exulter, pour m’exalter ! Je n’ai jamais eu la moindre attirance pour tout ce qui pouvait me faire perdre un milligramme de conscience ! Pour complaire à une belle j’accepte d’ingurgiter une substance puante et nauséeuse ! Mais le résultat tout simple est que mon corps rejette tout en bloc ! Ah il est bien à moi, çui-là !

Enfin l’humour réapparut dans ces enfantillages ! Elle éclata de rire à me voir dépenaillé et tout malheureux comme si je revenais d’une cage aux lions…

L’incident marqua la fin de ma vie météorique de junky ! Il ne dut pas être inutile, en fin de compte, puisqu’après, précédemment à chacune de ses séances de shoot, elle me demandait de jurer que ça n’allait pas me dégouter ou provoquer ’’un rejet’’ de ma part…

Dur dur d’être normal, en ce bas-monde …

mo’

le mycophile

A l’heure du sevrage, je me suis découvert un surprenant penchant pour les champignons, en remplacement du lait maternel. Est-ce pour sa chair tendre, sa texture en bouche ou ses formes rebondies, je n’arrive toujours pas à me l’expliquer mais naturellement à la soupe, je préférais la crème aux champignons et à la pizza au thon, celle aux champignons.

champignons de paris

J’étais d’ailleurs à cette époque convaincu que le meilleur champignon venait de Paris et poussait en boite… Je me suis ainsi délecté de ce met, m’approvisionnant même auprès de grandes marques et démarques, fidélisé aux grands noms de renom, bénéficiant même de par mon statut de membre d’avantages promotionnels en tous genres: une achetée l’autre offerte, à consommer sur place, à emporter, offre découverte et …non …Mon budget ouvre-boite y laissait des dents! J’ai perdu l’appétit car inconsciemment je me rendais compte que tous calibres confondus, ils avaient le même goût, les mêmes sauces, artifices, colorants et autres conservateurs, qui tentent péniblement d’en retarder la date de péremption… Voulant me purger de cette addiction aux grandes surfaces trompeuses, je me suis rendu au marché du dimanche matin, celui que je n’avais jamais pu visiter à cause de mon ancienne activité et de ses horaires limitant …

panier de champignons

Payant le Bio au prix fort, je m’en suis sorti avec un panier garni de premier choix, un gout de terroir m’assurait-on …je n’y ai vu qu’un pied terreux et une odeur terrible…

amanite

C’est en parlant à un ami qui élevait des champignons sur son balcon, que je me suis laissé tenter par une petite pousse à la jolie robe rouge tacheté de blanc…Vénéneux me dis-je, en tout cas il avait le don de me faire tant rêver que cauchemarder, ce qui pour sûr ne me plaisait pas trop les matins de carême…

truffe de chine

Apeuré et jurant que l’on m’y reprendrait plus et que d’ailleurs je jeunerai désormais, j’ai résisté longtemps aux tentations culinaires, en déjouant l’espièglerie d’une truffe de Chine ayant de truffe le prix mais certainement pas le goût…

trompettes de la mort

Je me suis peut-être même laissé abuser en faisant la fine bouche, et ainsi j’ai fait un procès à la » trompette des morts » l’un des champignons les plus suaves, victime de la consonance de son nom … Peu importe aujourd’hui, à travers cette cueillette, j’ai fui l’industrie, visité le terroir et compris qu’un jour à l’orée d’une forêt, en creusant au pied d’un arbre j’en trouverai…

Youyou

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