ton pékinois

Une enveloppe carrée bleu-ciel parsemée de petits papillons blancs était posée dans la corbeille de mon ’’courrier reçu’’. Elle dénotait sérieusement avec les autres enveloppes, toutes de format américain, à fenêtre ou non, pré-imprimées et austères. Mon nom y était écrit avec application à l’encre bleue et l’adresse sans faute malgré sa complication. Au dos de l’enveloppe, de simples initiales et une adresse d’une ville du Sud de la France, qui me disait vaguement quelque chose.

Je jetai un œil sur le reste du courrier et me vautrai dans mon fauteuil à bascule en cuir fauve, aussi confortable qu’un cocon… Ce n’est qu’alors que j’ouvris la lettre manuscrite qui promettait de me réserver quelque surprise. Avant de l’ouvrir, j’eus l’impression qu’elle  émanait d’un autre membre du Club de Mickey auquel j’avais adhéré avec fierté dans mes tendres années. Je finis par l’ouvrir et pus lire …

Lettre Monsieur mo'

Lettre Monsieur

Bien évidemment que je me souviens de toi, ma grande. Tu es ce petit animal craintif qui n’avait cessé de me zyeuter, tantôt franchement, tantôt ’’sous cape’’ et qui, oui, je m’en étais aperçu, avait trouvé étrange ce Nord-Af si atypique…  Fillette, je suis expert dans l’art du flirt !…

Je ris quelque peu car je savais que j’allais faire son bonheur en lui apprenant que pour ce briefe, il ne lui serait même pas nécessaire de venir au Maroc puisque moi, je comptais être à nouveau à Marseille,  la semaine suivante…

Je lui répondis donc exactement cela en lui communiquant les coordonnées de mon hôtel marseillais et lui recommandant de me rendre visite plutôt en seconde moitié de l’après-midi, une fois ma journée de travail de poissonnier achevée.

Elle éprouva le besoin de me confirmer qu’elle le ferait sans faute et de me rappeler son prénom, allant jusqu’à joindre une photo d’identité, pour le cas où l’encombrement de mon répertoire hors normes, aurait effacé son souvenir de ma mémoire…

J’étais arrivé à Marseille, j’avais gagné mon hôtel et, ne mangeant jamais à bord des avions, je m’en étais allé déjeuner. Puis, là, j’étais allongé sur mon lit, mon grand agenda et mon répertoire téléphonique ouverts près de moi. La gentille standardiste toute à mon service dévouée, m’aidait à prendre mes rendez-vous et organiser mon temps. J’avais prévu de me débarrasser de ce travail avant d’aller arpenter la Rue de Rome, d’un bout à l’autre, pour me dégourdir les jambes… C’est alors qu’on m’appela de la conciergerie, pour m’informer que ’’Mademoiselle Martine’’ était là et m’attendait à la réception.   »Déjà  ? » laissai-je échapper? … Elle se découvre beaucoup, la belle enfant ! Je descendis et l’on me dit que la ’’jeune fille’’ était ressortie, faire quelque pas en m’attendant. Elle était effectivement à quelques mètres de la porte de l’hotel, regardant distraitement les vitrines en pensant probablement à tout autre chose…

Mais ? Ou était la petite fille toute jeunette et toute proprette aperçue chez ses parents ? Là, j’avais devant moi un très joli brin de muguet, ressemblant à un mix de Zizi Jeanmaire premier âge et de Jane Seberg, des traits parfaitement dessinés et doux, soulignés par un sourire aussi effrayant que deux pétales de rose… Le corps était ce que doit être le corps d’une danseuse de ballet : proportions parfaites et  attaches très fines.

Pour la désembarrasser je l’abordais de façon un peu vigoureuse. En l’embrassant, je lui dis :

  • Salut Martine, quelle belle surprise…
  • Bonjour Mons…
  • De grâce, appelle-moi tout simplement mo’ et tutoie-moi !
  • D’accord mo’. Je te remercie d’accepter de m’aider dans mon projet de voyage…
  • Tu veux que nous remontions La Canebière tout en parlant – quoique à cette heure-ci ce ne doit point être agréable, ou que nous prenions un thé à l’hotel ?
  • Comme tu le veux mais j’avoue que je suis un peu lasse…
  • OK allons dans ma chambre et ainsi tu pourras même te rafraîchir si tu le souhaites.

A la réception, je demandai qu’on nous montât du thé et des pâtisseries et une fois dans la chambre, elle passa à la salle de bain pour se laver les mains avant de revenir aussitôt, toute timide mais souriante.

  • Je t’écoute ma grande dis-je en allant ouvrir au loufiat qui apportait déjà le thé.

Une fois seuls, elle se mit à se tortiller les mains à les martyriser, à passer par toutes les couleurs de l’arc en ciel et à émettre des sons étranges, comme si elle grondait quelqu’un en sourdine.

  • Ben c’est ça, comme je l’ai écrit, avec une amie, on voudrait descendre en voiture jusqu’au désert, le traverser et une fois au Sénégal, soit revenir par bateau, soit faire le voyage inverse de l’aller !

méharée

  • Et… c’est tout ? Tu ne comptes pas conquérir quelque royaume mythique ou rejoindre Théodore Monod pour une méharée jusqu’au Nil Blanc ?
  • Pourquoi tu dis ça ?
  • Mais te rends-tu compte de ce que tu dis ?
  • Ne te fie pas aux apparences ! Tu sais, je suis bien plus solide que tu ne peux même l’imaginer !
  • Il ne s’agit pas de cela : j’espère que votre véhicule est un GMC de l’armée américaine avec un train de chenilles, équipé de réservoir de 1000 litres… Sais-tu seulement qu’il n’y a pas de route ?
  • Ah bon ?
  • Ah oui ! Il n’y a que du sable, encore du sable et rien que du sable, du sable au sol, du sable dans le ciel et du sable partout. Ceux qui réussissent l’exploit de cette traversée dont tu parles sont des chauffeurs  »moustachus », nés et élevés dans cet environnement rigoureux et d’une exigence à peine imaginable !

Un minuscule exemple : Entre un point de ravitaillement en carburant et un autre, il y a parfois 1000 kilomètres… Toujours partante ?

Je peux te citer l’exemple de ce jeune touriste allemand qui avait le même projet que toi et s’est fié à la parole de deux malandrins qui l’ont laissé partir en lui certifiant qu’il y avait une station-service 400 kilomètres plus loin, qui tomba en panne sèche et qui fut obligé de vendre son bolide germanique aux complices desdits aigrefins qui le suivaient à bonne distance pour ne pas … mourir desséché comme une iguane morte !

  • Ah bon ? s’étonna-t-elle… Pourtant… on nous a dit que les gens dans ton Pays sont toujours prêts à rendre service et …
  • Ben voyons ! Non, mais sincèrement c’est un projet ou un fantasme à la Tintin ?

eau

Elle éclata d’un petit rire pudique, aussi mimi qu’elle, mais son visage s’assombrit aussitôt. Elle baissa les yeux pour se triturer les mains à nouveau et s’invectiver dans son gazouillis intime qui ne donnait qu’une envie : la prendre dans ses bras et la couvrir de bisous…

  • Donc mon projet est nul me dit-elle d’un ton déçu ?
  • Je ne dis pas cela, je dis simplement que traverser le désert est légèrement plus compliqué que d’aller en pique-nique sur les berges du Las !…
  • Tu te moques de moi, mo’… dit-elle avec son adorable moue de petite fille contrariée…

J’étendis le bras, l’attirai à moi en souriant et lui fis un gros câlin protecteur…

… Une heure plus tard, nous descendîmes tous deux pour aller chercher son bagage dans sa voiture et dire à la réception que ma chambre avait abandonné son statut de single pour adopter celui de double…

Martine – Shéhérazade, complètement décontractée et accrochée à moi comme une arapède à un rocher, me conta alors, toute la nuit durant, son ’’incroyable calvaire’’ depuis la seconde magique et maudite où elle m’avait vu chez ses parents… l’épreuve de l’absence, la recherche de mon adresse, l’échafaudage du stratagème du projet de safari saharien pour m’approcher sans être ridicule, les nuits de solitude et de souffrance, les milliers de poèmes écrits et détruits, les centaines de pages noircies qui reposaient encore dans les tiroirs de l’oubli en attente de parvenir à leur improbable dédicataire… Elle me raconta sa patiente enquête me concernant. Elle me raconta toute sa vie …

  • Mais alors lui demandai-je, ton projet transsaharien, c’est du pipeau ?

Elle baissa les yeux, les releva doucement comme un enfant honteux de sa bêtise et repartit dans ses minauderies …

Je mentirais si je disais que tout cela ne m’avait pas flatté bien sûr, mais l’organisation générale de ma vie était alors aussi fragile que la paix dans le monde et la moindre contrainte nouvelle y aurait créé un indicible chaos. Quant à ma vie sentimentale, n’en parlons même pas ! Aussi pleine qu’un œuf. Toutes les tranches horaires de mon temps étaient déjà attribuées et je ne pouvais accepter une nouvelle liaison qu’en en sacrifiant une autre … Alors que faire ?

Courageusement, je votais résolument pour l’adhésion à ma communauté de ce nouveau membre, entrevoyant très approximativement l’expédient qui allait permettre que cela soit, lequel est basé sur le principe très simple que quand y’en a pour ‘’x’’, y’en a forcément pour ‘’x’’ + 1… Autrement dit : ’’Je m’arrangerai !’’. Il ne s’agirait en fait, rêvais-je bien naïvement, que d’être gentil avec une personne qui habitait à 2000 kilomètres et que je ne pouvais voir qu’une fois l’an environ ! Ma foi, ce n’allait pas être une contrainte, mais une plaisante diversion !

Jupiter les mouches

Hélas, ce n’est qu’avec le temps que je compris que tous mes plans et toutes mes projections étaient bien fragiles, puisque élaborés par moi seul, sans que je n’aie jamais éprouvé le besoin de les faire valider et partager … Or, comme dit le Jupiter de Sartre dans son drame ’’Les mouches’’ :

’’Le secret douloureux des dieux et des rois : c’est que les hommes sont libres. »

Phrase sublime qui m’a beaucoup aidé, surtout depuis le jour ou un ami l’a complétée ainsi :

’’… et les femmes extrêmement compliquées.’’

Martine fut donc intégrée dans le cercle de mes amies et y demeura le temps d’y prendre une place importante, d’épuiser toutes les ressources de mon immense patience en m’imposant un débit d’échange franchement peu commun… :

  1. Ses visites au Maroc étaient de plus en plus fréquentes et la durée en était sans cesse révisée à la hausse,
  2. Ses appels téléphoniques quotidiens duraient souvent … plus d’une heure et intervenaient à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, recevant très mal toute invitation à tempérer ses ardeurs …
  3. Elle m’adressait une lettre par jour, que je recevais par poste et qui, disait-elle, devait prendre en charge un certain aspect de nos échanges et je devais y répondre, par écrit bien sûr, sous peine de la blesser !
  4. Elle passa tout notre temps à se prouver, à me prouver que j’étais bien celui dont elle rêvait depuis sa plus tendre enfance et qu’elle avait déjà cru rencontrer auparavant en une autre personne. Elle finit par me dire, sans que je lui demande quoi que ce soit, qu’il s’agissait d’un infâme ’’tonton’’, marié et père de famille, fortement intégré dans la sienne, puisque  »ami » du père … et qui profita de sa jeunesse, de sa fraicheur et de sa naïveté…

Lolita

Dieu la perversion des innocents !… Elle continua longtemps à défendre sincèrement son Olybrius et voulut même me le présenter en m’assurant que c’était un homme de qualité. Je me fâchai tout rouge et lui affirmai que non seulement je trouvais immonde qu’elle continuât à le voir mais même – malgré mon dégoût du procédé- à la menacer de ne plus la revoir si elle ne cessait complètement toute relation avec lui. ’’Oh malheureux mo’’’, dut-elle croire ! Que fis-tu là ? »… L’essentiel de son jeu pervers consista depuis en une menace claire de le revoir si je ne voulais pas ceci ou cela. Je commençai à me sentir de moins en moins à l’aise avec elle et me dis que l’heure du  »largage » avait largement sonné…

Pourquoi diable avais-je accepté de me laisser enfermer dans cette étouffante relation perverse avec cette gamine perturbée ? Perturbée parce qu’envahissante et tellement gâtée qu’elle ne s’apercevait même pas que son égoïsme était hors normes et l’empêchait en fin de compte d’être simplement heureuse. Jalouse ? Elle le l’était pas le moins du monde, c’était une délicieuse petite fille, très polie et très gentille même, mais viciée à la base par une éducation quelque peu laxiste.

Il est assez facile de comprendre que ce qui me préserva d’elle ce sont mes autres relations, c’est l’amitié de ma Marquise de Merteuil, mon amie lucide, sincère mais implacable qui la surnomma très méchamment, dès qu’elle la vit : ’’Ton Pékinois’’, ce qui me fit rire aux larmes.

Tenant compte de tous les paramètres alors en ma possession, je mis en place la dramaturgie de cette séparation, devenue tout à fait nécessaire. Me faisant complice de l’irrésistible attraction qu’exerçait sur elle toute interdiction, très clairement et sans grandiloquence, je la mis en demeure de cesser toute relation avec l’individu sous peine de ne plus la revoir. Et bien sûr, ’’la petite fille qui voulait exister’’ tomba tête la première dans le panneau.

Lorsqu’au téléphone, pour ranimer mon intérêt pour elle, elle m’annonça son intention de le revoir sous le très noble prétexte d’éclaircir avec lui certains points ayant probablement trait à la fission nucléaire ou à la théorie des quantas, je l’interrompis tout de go et lui hurlais de m’écouter très soigneusement et sans m’interrompre jusqu’à la fin, faute de quoi, je raccrocherais sans autre forme de procès. Je lui dis posément que je mettais officiellement un terme à notre relation sans aucune chance de jamais revenir sur ma décision ferme et définitive.

En conséquence, je la priai de ne plus m’appeler et l’informai que je donnai les ordres pour qu’on l’ôtât systématiquement de mon chemin.

Je passai 3 jours d’enfer, ne cessant de déjouer ses pièges pour refuser tout appel de sa part, de tiers et de téléphones inconnus… Lorsque j’arrivais à mon bureau, j’interrogeais muettement par jeu ma secrétaire qui me répondait tout aussi muettement, en m’indiquant des doigts le nombre d’appels reçus de la demoiselle.

Le 4ème jour arriva une lettre épaisse, sous un habillage anonyme mais qui ne me berna guère. C’était bien une lettre de Martine : 349 pages !… Non, non, juré!, aucune erreur, aucune exagération, la lettre faisait bien  … 349 pages

Je la remis dans son enveloppe sans en lire le moindre mot, la posai dans le bac du courrier reçu sans y prêter davantage attention. Vers 14 heures, à l’heure de regagner mes pénates, je la pris. Dans la cour, les employés prenaient quelque repos, fumant devant un braséro sur lequel chantait une théière. Je leur demandai de pouvoir utiliser 5 secondes les braises et y jetai la lettre. Sans l’avoir lue donc ! Peut-être avait-elle fait de moi son légataire universel ? Peut-être la missive contenait-elle  quelque puissant secret concernant l’avenir de l’humanité ? Je n’en sais rien et n’en voulus rien savoir.

Je présentai mes excuses aux braves employés dont j’avais asphyxié l’air et m’en fus reprendre le cours paisible de ma vie antérieure, quelque peu perturbé par cette petite Lolita dont je n’entendis ni ne voulus plus jamais entendre parler …

mo’

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