On joue

Je suis né, il est vrai – l’aurais-je assez dit ?, au siècle dernier et pas dans les dernières années nonante. Disons, un peu avant…

Le Petit Prince

Je suis né à la campagne, dans une ferme qui n’était équipée ni de l’eau courante, ni de l’électricité. Tout se méritait alors et l’on devait aller puiser l’eau à la source et allumer les lampes Primus – qui fonctionnaient au pétrole lampant- dès la tombée de la nuit, après en avoir mis le combustible sous pression en y injectant et comprimant de l’air au moyen d’un piston.

Gouter

Nous ne mangions que ’’bio’’ puisqu’il n’y avait que cela : nous ne consommions de lait que sorti moins d’une heure auparavant du pis de la vache et bouilli immédiatement, notre pain, fait du blé de la ferme, était un pur délice ’’même le lendemain’’ et nous ne voulions d’autre goûter que ce pain, légèrement grillé et tartiné du beurre tombé de la baratte et de confiture faite à la ferme, avec les fruits d’arbres qui ornaient notre verger, en face de la porte de la maison.

Ces facilités, devenues aujourd’hui des luxes totalement inaccessibles, nous paraissaient normales et nous n’en prenions conscience que lorsqu’il nous arrivait d’aller manger chez les autres…  Nous trouvions toute autre nourriture que la nôtre fade et comme périmée, jamais ‘’comme à la maison’’, et nous élûmes maman, ’’meilleure cuisinière du monde’’ et cette distinction lui fut décernée ‘’ad vitam aeternam’’.

Hélas, personnellement j’en ai hérité une exigence gustative et qualitative qui fait mon malheur et épouvante mon entourage, lequel n’y voit souvent rien d’autre que du découpage de pilosités anales en quatre.

Chanson rituelle de la mélancolie et du regret du temps jadis, geste puérile chantant les mérites de la mère ? Non ! Vérité et souvenir, pas plus. Car qui serait assez fou pour renier les bienfaits de la modernité ? Surement pas moi !

Téléphone

Je n’oublie pas, moi, le téléphone à manivelle, sans cadran, qui permettait, les jours fastes, de pouvoir entendre les grésillements qui accompagnaient la voix du correspondant, fut-il le voisin de ferme, et ce, après une attente de plusieurs heures ?

syphilis

Je n’oublie pas non plus que j’ai failli perdre la vie à cause d’une vulgaire coqueluche dont beaucoup ignorent jusqu’au nom aujourd’hui ? Pourrais-je oublié les mises en garde contre les ravages de la tuberculose et les récits que l’on nous faisait des désastres causés par le SIDA de l’époque, à savoir la Syphilis, récits qui imposèrent une pesante chasteté à beaucoup de nos aînés ?

Buick

Pourrais-je oublier qu’avec le véhicule individuel le plus sophistiqué de l’époque, tel celui que possédait mon père, on parcourait le monde sans pouvoir dépasser la prodigieuse vitesse moyenne de 40 kilomètres par heure ? Que les trains allaient à peine plus vite et que les voyages aériens étaient un luxe inaccessible pour la majorité ?

Mais reparlons de la médecine. Les médecins étaient certes de rassurants papis dont les ‘’meilleurs à notre avis’’ portaient barbe chenue et ‘’savaient tout’’ et non de ces jeunes blancs-becs imberbes dont les titres ronflants sont assez souvent plus longs que la science. En tout cas, ils n’avaient pas recours systématiquement, pour le moindre rhume, à une série d’analyses médicales propres à vous ruiner ou ruiner le système de Sécurité Sociale de votre Pays. Lorsque des analyses étaient néanmoins nécessaires, les prélèvements, quels qu’ils fussent, étaient effectués par des infirmiers diplômés, puis confiés à la poste pour être acheminés vers de mystérieux laboratoires dans d’autres villes ou même d’autres pays. L’attente des résultats était bien longue et ce temps n’empêchait nullement la progression du mal.

Alors je suis bien conscient que le cocon humain tissé autour de l’individu par tous les gens intervenant alors dans notre vie, le puisatier, l’opératrice téléphonique, le vacher, la servante, le médecin, le facteur, l’infirmier et les autres était certes bien rassurant. Mais ce cocon a disparu pour laisser place à de bien moins poétiques ’’experts’’ chargés en fait de palier notre ignorance partielle ou totale des règles de fonctionnement de ces outils qui ont remplacé tous les membres de notre ‘’mésocosme’’ – ou ancienne ’’famille’’ éclatée.

A ce sujet, je me suis bien ’’éclaté’’, il y a quelques jours, en lisant un article paru sur http://www.cafes-citoyens.fr/comptes-rendus/608-les-nouvelles-technologies-favorisent-elles-le-lien-social . J’en reproduis de larges extraits ci-dessous:

Il s’agit du rapport relatant les débats sur ce sujet énoncé dans le titre. On y commence par le rappel de quelques grandes révolutions technologiques: l’imprimerie, le téléphone, le cinéma, la télévision, la radio et enfin Internet, puis on précise que cet Internet a, à son tour, permis la création de réseaux sociaux servant à échanger, s’entraider, faire connaissance, trouver ou retrouver des amis et en définitive à faciliter la communication. Eh bien malgré cela, dans un pays comme la France, ‘’un tiers des citoyens affirment ressentir un sentiment de solitude, au point que le gouvernement en a fait une Grande Cause Nationale en 2011.’’

Il fut étrange de constater que si les échanges augmentaient, ils n’arrivaient pas pour autant à rompre l’isolement, débouchant rarement sur le réel, car, ‘’paradoxal mais vrai, on communique bien avec le monde entier mais on demeure finalement isolé dans sa chambre sans même avoir la capacité de saluer son voisin.’’

‘’Est posée ensuite la question de la culture de l’immédiateté et de l’intolérance à la frustration. En effet, la lettre que l’on attendait patiemment a disparu au profit de modes de communication instantanés comme le mail et le SMS.’’

On ne sait plus attendre et la seule chose que nul ne se couvrirait plus du ridicule de discuter, c’est cette vieille citation éculée de Benjamin Franklin : ’’Time is money’’…

L’on ne gagne pas grand-chose -ou rarement- en vendant son temps mais des fortunes colossales proviennent de la vente du temps … des autres. Pour mieux comprendre, voici deux exemples extrêmes :

faire la queue

  • En divers endroits d’Afrique, on fait la queue pour le compte de tiers contre rémunération… Le donneur d’ordre ’’achète le temps d’attente’’ de quelqu’un qui n’a rien à faire à ce moment ou qui est intéressé par la compensation pécuniaire qui en résulte. L’on fait la queue pour payer une facture, pour recevoir un don, pour retirer un imprimé.

TF1

  • En 2005, Patrick Le Lay, alors PDG de la chaine de télévision TF1, a déclaré avec une intelligence et une lucidité glaçantes : « Ce que nous vendons (1), c’est du temps de cerveau humain disponible ». Il voulait dire bien sûr que via la télévision, le média pénètre chez les téléspectateurs, les amuse, les intéresse et une fois captée leur attention, en profiter pour passer les messages de publicité. Patrick Le Lay a dit élégamment, sous forme savante, ce que avant lui avait dit le Citizen Kane français des années 70, Robert Hersant qui lui, avait déclaré avec un cynisme plein d’humour, quasiment en ces termes, alors qu’il ’’avalait’’ les titres des plus grands médias français les uns après les autres : ’’Le journalisme, c’est du blabla entre deux publicités’’. Dur, dur pour les émules d’Hubert Beuve-Méry, d’Albert Londres et de Théophraste Renaudot…

Il est vrai qu’il avait également dit, avec encore plus de cynisme et, ne le nions pas, une sacrée dose d’humour là encore : ‘’S’il n’y avait pas de journalistes et pas d’ouvriers du Livre, les éditeurs de journaux seraient des gens heureux.”

  • (1) aux annonceurs de publicité

Mais ce n’est pas le propos du jour, lequel porte sur la course désespérée du progrès pour nous faire gagner du temps, de la liberté et en fin de compte, espère-t-on, quelques parts de bonheur.

Certains, voire beaucoup d’entre nous ont la malchance de devoir, à cause de maladies chroniques, se surveiller en permanence, en mesurant très régulièrement certains de leurs paramètres corporels, comme le poids, la température, la glycémie, la tension artérielle, le rythme cardiaque, l’urémie et autres. Naguère, pour faire procéder à ces mesures, ils se rendaient dans un laboratoire d’analyses . Puis le progrès technologique a, peu à peu, offert la possibilité de procéder soi-même à ces mesures chez soi, en proposant des appareils à usage personnel de plus en plus sophistiqués.

pèse-personne

thermomètres

Ainsi, pour le contrôle de la température par exemple, le thermomètre rectal quelque peu humiliant et désagréable, dangereux car en verre fragile et plein de mercure pour permettre une lecture aisée a disparu -ou presque- pour laisser place au thermomètre à infrarouge qui ne nécessite aucun contact physique.

réfractomètre

lecteur de glycémie

mesure tension

Bon, après toutes ces informations préliminaires, qui, pour beaucoup n’auront été qu’un simple rappel, passons aux nouveautés !

  • Bien assis ?
  • Alors lisez !

Les grandes entreprises de fabrication de matériels et d’applications téléphoniques, sentant l’épuisement des veines qu’elles exploitent actuellement, comme la communication orale et écrite, le calcul, la géolocalisation, la photographie, l’éclairage, le paiement, la musique, la radio, la télévision, le cinéma, le jeu et la correspondance immédiate, ont réfléchi aux futurs possibles concernant leurs activités et leur capacités.

Docteur, j’ai mal au scanner ! Didier SICARD

Les Big Data concernant l’humanité les ont amenés à la conclusion qu’ils avaient tout simplement ignoré jusqu’à présent la préoccupation majeure de tous les humains, celle pour laquelle ils sont prêts à donner tout ce qu’ils possèdent : non, ce n’est pas le plaisir, mais la santé !

Oubli maintenant réparé ! L’on assiste actuellement à une explosion de propositions toutes plus délirantes et audacieuses les unes que les autres, au point de pousser à s’interroger sur ce que sera l’acte médical de demain… Exemples …

’’Des chercheurs de l’université de Hanovre en Allemagne ont publié les résultats d’une étude portant sur la construction d’un outil pour smartphone qui serait capable de FAIRE DES ANALYSES MEDICALES.

  1. Le capteur serait capable d’analyser plusieurs fluides comme l’urine, le sang, l’haleine, la salive ou la sueur et la transpiration. Les données seront ensuite envoyées à une application qui donnera les résultats à l’utilisateur. Les tests réalisables sont les tests de grossesse, de glycémie, pour le diabète et de dépistage de certaines maladies.’’

Rappelons simplement que cette puissance incroyable sera installée dans votre … téléphone portable …’’

2. Pendant ce temps-là, aux USA, avec le sens pratico-pratique de nos amis d’outre-Atlantique, on a réussi à mettre au point un produit similaire qui, lui, est capable de dépister le sida et la syphilis en … 15 minutes, dans une discrétion totale et ce produit vaut la plus que modique somme de 34 US dollars, c’est-à-dire bien moins que la plus banale analyse de laboratoire ! En voici une vidéo de démonstration :

Application Smartphone pour la détection du sida…

3. Au Japon et en Corée du Sud, diverses grandes entreprises du secteur de la communication se sont également lancées dans le domaine infini de la recherche et de la prévention médicale. L’une d’elle vient d’ajouter aux capacités précédemment énoncées, le contrôle du diabète sans aucun prélèvement, juste en passant le smartphone équipé de l’application idoine sur son corps habillé à deux ou trois reprises. Le taux de glycémie apparait instantanément sur le cadran. Plus de prélèvement sanguin, plus rien, juste un geste comme si l’on voulait nettoyer la petite vitre du téléphone en la frottant contre soi !…

Chaque jour apparaissent de nouvelles applications, de nouveaux programmes pour la surveillance de telle ou telle maladie chronique… Si les maladies chroniques sont plus visées par ces recherches, c’est évidemment parce qu’elles créent par définition des marchés captifs excessivement juteux.

Et nous terminerons ce tourbillon complètement fou en suggérant au serpent du caducée de se mordre la queue dans le cadre de ces quelques lignes : Certaines grandes surfaces nord-américaines ont fait le choix de s’équiper en matériel Hi-Tech de la génération future pour offrir à leurs clients de mesurer gratuitement, en temps réel et en flux continu tous ces paramètres corporels mesurables à partir de ce que l’on essaime du simple fait de notre présence. Vous empruntez un escalier roulant ? Vous passerez sous un portique anodin et pourrez aller récupérer dès votre arrivée en haut ou en bas, les résultats imprimés sur un ticket des mesures vous concernant…  Passerez-vous sous cet autre portique ? Un rayon infra rouge visera le centre de votre front et prendra votre température. Quant à l’autre, là-bas, il captera les milligrammes d’air que vous avez expirés naturellement pour vous proposer de vous dire si vous êtes atteint de telle ou telle maladie !…

Ainsi, vous irez faire vos courses tout en vous faisant faire un check-up en règle, lequel pourra même être quotidien, sans qu’il vous en  coûte le moindre kopeck … Selon un simple principe de précaution, il est préférable de faire faire ses contrôles toujours au même endroit. Le magasin vous aura ainsi fidélisé sans trop vous demander votre avis. On vous aura ainsi ’’volé’’ en douceur, votre ’’temps’’ …

Imaginez une seconde les incroyables questions de tous ordres que ces prouesses vous générer !

En attendant, ne nous départons pas de notre humour et interrogeons-nous pour deviner ce que les petits garnements qui nous ont succédé vont maintenant proposer à toutes les jolies petites filles à la place de notre vieillotte invite :  »On joue au docteur? »

mo’

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