LATIN

Il fut un temps où je divisais le monde en deux parties inégales :

Je pensais alors que d’un côté, il y avait l’élite, constituée des latinistes, futurs chargés de la direction du monde, de la pensée, de la politique, des arts, des lettres et du droit, et de l’autre, la masse anonyme et prolétaire des futurs gens du chiffre, de l’ingénierie et du commerce, dont la mission principale ne pouvait être que de servir les premiers et d’occuper dans la société des hommes diverses fonctions séculaires pour assurer l’intendance du monde régi et dirigé par ladite élite.

Odi profanum vulgus et arceo

Je hais le vulgaire profane et l’écarte

Dans le premier groupe, que tous les pères non-analphabètes avaient le désir très légitime de voir leurs rejetons intégrer, s’opérait une espèce de sélection naturelle qui faisait que la classe de latin allait en se dépeuplant au fil des années scolaires, car, sur conseil d’enseignants quelque peu condescendants, bien des parents se résignaient à reconnaître qu’il n’aurait point fallu qu’ils se laissassent aller à rêver que leur héritier pourrait ’’faire latin’’…

Naturam expelles furca, tamen usque recurret

Chassez le naturel, il revient au galop

(Traduction littérale : chasses la nature avec une fourche, elle reviendra toujours en courant)

Cela emplissait d’orgueil les rescapés et arrangeait bien les affaires des plus malins d’entre eux car dans le groupe de l’élite, les demoiselles dominaient largement et c’est d’ailleurs l’un des arguments qui me convainquirent pour toujours que la femme n’est pas du tout l’égal de l’homme et que ce dernier n’en est qu’une forme rudimentaire ou, pour ne pas être désobligeant, ’’simplifiée’’ …

naufagés du latin

Mais ni mes frangins ni moi n’eûmes le loisir de choisir d’en faire ou de ne pas en faire, car pater noster en avait fait lui-même et s’y était, en plus, brillamment illustré, au point de remporter, en classe de troisième au Lycée Gouraud de Rabat, en 1920 et des poussières, un Premier Prix de Latin qui lui valut l’attribution d’un énorme ouvrage soigneusement conservé à ce jour chez notre aîné.

Ainsi donc de ’’rosa, rosa rosam’’, nous passâmes au ’’De viris illustribus’’, puis à Cicéron, César, Ovide, Tite-Live, Pline le jeune, Sénèque, Tacite etc…

Mais à la vérité, ce n’est qu’au cours de la troisième année secondaire que je ’’tombai en amour’’ avec cette langue dont Montesquieu dit qu’il fallait la savoir, puis ensuite l’oublier. Pour la ’’composition’’ de latin du 2ème trimestre, nous eûmes un texte des Catilinaires, ces discours prononcés devant le Sénat de Rome par le consul et brillant orateur Cicéron, par lesquels il déjoue la conjuration de Catilina, un sénateur qui tenta de prendre le pouvoir par la machination et la corruption. Dans ce texte, Cicéron dévoile et détaille les exactions de l’accusé. Le texte n’était pas difficile, mais il était très long. Alors l’ami mo’ ne put terminer et dut recourir à des approximations dont il avait le secret en cas d’urgence : à la fin du texte à traduire, l’auteur détaille la liste des rapines du conjuré, en précisant qu’il avait mis à sac des lieux de culte, ou il déroba les objets précieux, comme la vaisselle votive en métaux précieux. Et là, comme je n’avais pas le temps de détailler les objets dont il fallait chercher la traduction des noms un à un, je choisis, à l’approche de la prof ramassant les copies de force, d’abréger la liste en mettant toute la liste sous le nom générique d’ ’’argenterie’’ ! Et je pus ainsi remettre une copie à peu près acceptable et en tout cas s’achevant par un point final et non par une ligne brisée trahissant l’arrachage par la prof.

Bon, je m’attendais à une note flirtant honteusement avec la moyenne, à peine au-dessus ou même légèrement inférieure pour cette abusive simplification.

La semaine passa et à chaque pensée pour les résultats, j’avais, disons, un léger malaise gastrique…

A la remise des copies, tout le monde était inquiet car personne n’avait fini… La prof commença à remettre les copies. Bon, elle commença par l’éternel triple-zéro qui était là pour le décor, tout occupé à se rogner  les ongles et autres matières produites par son corps. Assidu et gentil, il attendait patiemment de ’’trouver sa voie’’ avant de s’y mettre. Il eut son habituelle note en dessous de 5 sur 20 et remercia très poliment.

Sa devancière fut servie à son tour, le battant à plate couture puisqu’elle récolta un glorieux 5,5 sur 20. Elle riait à chacune de ses mauvaises notes, arguant qu’elle s’en moquait totalement puisqu’elle ne voulait pas être prof mais médecin. Puis défila la multitude des autres 5 à 10 sur 20 dont la fin de la récitation me rassura et me permit de respirer : j’avais donc la moyenne.

Puis une nouvelle série, celle des élèves moyens, certains jours bons, d’autres mauvais, dans l’ensemble passables. Les 12-14 sur 20 ! Je n’y étais pas. Qu’était-ce à dire ? La prof aurait-elle égaré ma copie ? Quelle aubaine ce serait ! Ou alors, comme c’est la plus mauvaise, peut-être la réserve-t-elle pour m’infliger en final une moquerie publique ?

Puis la série des bons, les rarissimes notes supérieures à 15 sur 20. Les attributaires sont toutes des filles, sans exception ! Je ne peux y être compte tenu du bâclage de la fin de la version…

Là, la prof prend son temps, elle parle en profondeur de chacune des copies, critique, conseille, propose, encourage et félicite.

Après cette série il ne reste plus, à ne pas encore avoir sa copie, que l’inaccessible sphinge, la belle Joëlle aux jolis yeux verts qui est première partout et toujours. Elle est née première ! D’ailleurs même quand elle rendait copie blanche, elle obtenait la meilleure note. Fille d’un prof d’allemand à l’aspect aussi enclin à la rigolade qu’Otto Von Bismarck, elle a dû, sa vie durant, porter cette croix au poids écrasant, d’être la meilleure dans toutes les matières. Non contente d’être latiniste, elle était également helléniste. Elle opta plus tard pour la voie impériale, appelée à l’époque ‘’A’ ‘’, c’est-à-dire humanités et sciences exactes à forte dose. En France, je ne vois pour elle que Normal Sup pour les études supérieures.

Revenons à la remise des copies de la composition de version latine.

Ne restaient sans copie que Joëlle donc et le mo’ des familles, avec sa grosse tête, son manque d’assurance, ses secrètes espérances et ses doutes atroces…

17 sur 20, Joëlle. Bon, hélas ma fille, tu nous as habitués à l’excellence, alors tu permettras que je ne m’attarde pas sur ta copie. Tu es sérieuse et travailleuse. Continue comme cela, c’est très bien.

Sadiquement, la prof s’assit et fit mine de s’apprêter à procéder à l’étude de la correction. Donc me dis-je, ma copie est égarée. Dois-je signaler le fait ou me taire ?  – Tais-toi, malheureux, me conseilla le lutin malin, tu risques de te prendre double ration de moqueries. Alors je me tus. La prof demanda si tout le monde avait eu sa copie. Je levai enfin le doigt pour dire que moi, je n’avais pas reçu la mienne. Je le dis de la façon la plus neutre possible, avec une grande modestie. Théâtralement, elle saisit ma double feuille dont je vis la première page recouverte de remarques à l’encre rouge. Ya Rabb qui Êtes aux Cieux, Lama Sabactani ? Miserere Mei, mélangeai-je dans un borborygme œcuménique ! …

L’ ’’Horrendum Monstrum’’ s’avança alors vers moi, comme pour me ’’vorare’’ et ‘’jugulare’’ et l’immense douceur du regard de la prof m’échappa totalement. Je n’y lus que sadisme et détermination. Elle venait à moi pour me détruire, me ridiculiser, me pulvériser… En agitant ma copie bariolée de rouge comme un grand blessé, elle disposa sa bouche en fondement de gallinacée et déclara, me pulvérisant effectivement :

  • Il y a bien  longtemps que je n’aie lu une aussi bonne traduction d’un texte latin ! mo’, je ne peux, hélas, vous mettre 20 sur 20, ne serait-ce que pour votre écriture déplorable, mais c’est avec enthousiasme que je vous mets 19 sur 20.

Puis, reculant et haranguant l’ensemble des élèves, elle releva la tête et déclara, très tribun, en brandissant ma copie :

  • Ecouter bien, vous tous et prenez-en de la graine : outre le fait qu’il n’ait commis aucune erreur de traduction, mo’ a été le seul à offrir une traduction élégante de la pénible énumération des objets dérobés par le triste Catilina : L’ARGENTERIE ! et c’est exactement ce qu’il fallait mettre ! Emue, la madame se laissa aller à une citation aussi poétique qu’ampoulée :

Ô Sancta simplicitas !

Ô sainte simplicité !

 Elle poursuivit, corruptrice dans l’âme :

  • J’espère que vous ne ferez pas comme nombre de vos camarades qui abandonnent cette noble discipline qu’est le latin après le bac ! Il est vrai qu’ils sont bien loin d’avoir votre talent et que souventefois cet abandon est plutôt une bonne chose pour ledit latin !…

Le petit mo’ n’en pouvait plus de tant de pression et faillit éclater en sanglots tant il était allergique – à l’époque – aux flatteries, fussent-elles méritées. Ben qu’attendez-vous ?

Plaudite, cives !

Applaudissez, citoyens !

A la fin du trimestre, elle m’attribua une appréciation indécente qui me persuada à tout jamais que j’étais le futur Félix GAFFIOT, le latiniste-phare du 20ème  siècle… Allez, j’ose …

Nec pluribus impar

Non inégal à plusieurs.)

(Immodeste devise de … Louis XIV qui signifie qu’il était l’égal de plusieurs (soleils)…

Felix Gaffiot

Mais à la vérité, cela ne m’aurait guère flatté d’être Félix GAFFIOT. Je vous explique : Tous mes camarades de classe utilisaient son dictionnaire, ‘’Le Gaffiot’’, un gros ouvrage de couverture rouge qu’arboraient tous les latinistes de l’époque. Sauf moi !…

benoist et goelzer

Car comme dit précédemment, mon père avait également fait du latin dans les années … 20 … Or Le Gaffiot a été publié en … 1934 ! Ce qui fait que mon père avait et utilisait un autre dictionnaire, antérieur au Gaffiot : ’’Le Benoist & Goelzer’’ du nom d’Eugène Benoist et Henri Goelzer grands lexicographes latinistes du XIXème siècle, publié en … 1893… Je me promenais donc, les jours de ’’compo’’ avec mes énormes volumes jumeaux, l’un pour la version et l’autre pour le thème.

Eh oui, nous avions droit au dictionnaire et nous aurions été bien incapables de nous en passer… C’est peut-être une désillusion mais on ne me demandait d’être que

Doctus cum libro

Savant avec le livre

… le livre étant ici, bien sûr, le dictionnaire.

Entre ces deux monuments de la philologie latine, disons encore une fois très immodestement que si Le Gaffiot était le lexique parfait pour le latin scolaire et contenait d’innombrables références tirées des textes d’auteurs faciles ou classiques, comme César, Cicéron, ou Virgile ’’Le Benoist & Goelzer’’ lui était bien supérieur pour les auteurs plus difficiles, comme Sénèque, Suétone ou Tacite. Je me rappelle avoir trouvé dans ce dictionnaire la traduction de paragraphes entiers de textes très ardus et en avoir grandement bénéficié. Je me gardais bien de dévoiler ce secret et prenais un petit air victimaire lorsque les professeurs me disaient que mon lexique était quelque peu hermétique pour ma classe… Je pensais, en mon for intérieur : ’’ ben mon vieux, si tu savais ce qu’il m’apporte…’’

auteurs latins

Maintenant venons-en au sujet qui fâche :

  • Que t’a apporté l’étude du latin, durant plus de dix années, mo’ ? m’ont souvent demandé les gens alentour.
  • Peut-être suis-je autorisé à leur répondre, de manière simplifié en cinq points sous forme d’adages formulés en latin :

1° La gloire d’avoir eu la volonté d’arriver :

Ad augusta, per angusta

A des résultats grandioses, par des voies étroites

2° L’honneur d’avoir été adoubé Chevalier du Subjonctif, même si ma plume-épée peut fourcher (lapsus calami, erreur du calame) il est vrai, plus souvent qu’à son tour :

Ad honorem

Pour la gloire (pour le fun…)

3° De m’avoir juché sur un perchoir de solitude peut-être, position qui me permet de :

Castigare ridendo mores

Châtier les mœurs en riant

4° D’avoir choisi dans ma vie comme interlocuteurs :

Intelligenti pauca

Des gens intelligents auxquels peu de mots suffisent

5° De m’avoir tenu à l’écart de l’amour du matériel car :

Vanitas vanitatum, et omnia vanitas

Vanité des vanités, et tout est vanité

 

mo’

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