Une noce

L’affaire de mon ’’convol’’ en justes noces, de sa décision à sa réalisation, fut rondement menée, comme minutieusement décrit ici http://wp.me/p62Hi-1Su dans le post intitulé ’’La demande en mariage’’. J’y raconte que j’avais ’’assisté à mon mariage’’ comme un étranger, mes merveilleux parents et mes splendides sœurettes s’étant occupé de tout, des formalités aux tenues vestimentaires : je m’y étais donné la peine d’être présent !

la demande

Je n’ai jamais eu le goût des grands raouts et encore moins celui du show-off. Mes ’’lieux d’échange’’ sont soit la rue,  brute de décoffrage, vraie,  populaire, gouailleuse, et grouillante soit les réunions restreintes ou l’on échange vraiment, s’écoute, s’entend et s’apprécie et ou, même si l’on choisit d’écouter de la musique, celle-ci est autre que celle d’une clique municipale, pleine de cymbales et de tambourinades assourdissantes … ou de bnader et derboukas en folie. De la musique à écouter, savourer, joyeuse ou tendre bien sûr, grande ou délassante, mais jamais désagréable. Lorsque dans les fêtes familiales j’ai mon mot à dire, les orchestres sont toujours avertis par mes soins que s’ils s’amusent à faire ce qu’ils font d’habitude, à savoir régler au maximum le volume de leurs surpuissants haut-parleurs de foire,  j’en débranche l’alimentation et les force à se taire. Mes transes personnelles sont d’une autre nature et jamais avec le moindre concours extérieur !

Rayon restauration, en ces occasions comme en toutes autres, je persiste et signe : j’ai déjà dit et ne fais donc que confirmer que j’abhorre littéralement l’industrie de la restauration hors foyer : 90% des restaurants, 95% des ’’œuvres’’ des professionnels de cette HF, qu’elles proviennent  d’un grand ’’faiseur’’ ou d’un membre de la triste engeance des  »mal »-traiteurs tombés dans l’activité par erreur, avec leur culte des vitrines belles comme des rayons de supermarchés, leurs tarabiscots, leurs présentations cucul, leur fausse opulence, leurs infâmes pâtés de n’importe quoi, alibis de toutes les outrances motivées par une seule chose : le foutage de gueule aux fins de maximisation des profits !

Il m’est arrivé de taquiner des amis qui m’invitaient à leurs fêtes confiées à ces  »mal »-traiteurs, en leur demandant s’ils voulaient bien me dispenser de présence et si oui, de bien vouloir m’envoyer en picaillons sonnants et trébuchants ma part de la noce. Je précisai qu’à cette condition, je formulerais des laudes ferventes pour eux et pour leurs père et mère. Ai-je été assez éloquent quant à ma haine de la chose ? Un petit dessin valant mieux qu’une grande diatribe, voici mon …

opinion

Ainsi je pense inutile de préciser que je ne goûte jamais à cette nourriture et que je me rabats toujours, lorsque le coquin de sort me piège dans ces lieux, sur tout ce qui est cru et qui n’a pas été trituré par des mains inconnues … Réintégrant mes pénates après ces bombances, généralement baillant, de méchante humeur et affamé, je me rue vers mon garde-manger domestique, pour en extraire quelque aliment sécurisé, comme des pâtes, des œufs, un vrai fruit ou un morceau de bon frometon bien sain. Mauvais client, mauvais coucheur, n’est-ce pas ? Mais dites-moi ? Quelle plaisir peut constituer pour moi l’invitation qui revient à me fournir une espèce de ’’ticket-restau’’ assortie d’une quasi-certitude qu’il va m’en résulter, à tout le moins, d’être barbouillé pendant trois jours ?

Ce long et sûrement pénible préambule, pour surligner le récit que je vais vous faire d’une noce à laquelle j’ai été convié très récemment et qui, compte tenu des vertus de l’hôtesse, de son aide et sœurette, de leur raffinement et du fait qu’elles partagent mes goûts en ce domaine, m’a poussé à accepter de m’y rendre. Bien m’en prit car cela m’a quelque peu réconcilié avec l’idée de mariage. En tant que cérémonie, bien sûr, car pour ce qui concerne l’institution, c’est une autre paire de manches.

Tout d’abord, le mariage en question a été motivé par l’amour, ce qui est tout de même plus agréable à célébrer que ces ’’sacrifices rituels’’ que sont les épousailles, encore de nos jours. Là, les jeunes-gens se connaissaient, se sont fréquentés dans la vie, se sont interrogés sur leurs chances de réussir une association de leurs destins et ont murement réfléchi avant de se décider. Les obstacles entre eux étaient nombreux et ils étaient conscients qu’ils allaient avoir ’’quelques problèmes’’ pour les franchir. Ce qui ne gâte rien, tous deux sont très beaux et flirtent tendrement avec cet isthme de l’âge que constituent  les 35 ans.

peynet

Cette noce était donc la confirmation et l’annonce de leur union. Leurs deux merveilleuses mamans étaient là pour manifester leur joie, applaudir, aider et bénir et non pour régenter, diriger, enjoindre et ordonner. Les papas sont au Ciel depuis longtemps mais je suis sûr qu’ils ont écarté les nuages pour sourire tendrement et applaudir.

Les invités étaient là par désir d’y être et non par contrainte, familiale ou sociale. Donc, une assistance souriante, détendue. Les uns étaient endimanchés, d’autres vêtus simplement, tous heureux d’être présents. Je n’ai pas vu un seul  »pingouin » et, à mourir de rire, j’étais l’un des rares à porter une cravate. Les dames, elles, étaient toutes sur leur 31, habillées indifféremment en caftan ou en robe, élégantes et brillant de tous leurs feux.

Il y avait quelques enfants – très polis – qui s’amusaient comme des petits fous et couraient dans tous les sens, mais sans déranger personne, répondant aux questions des adultes et disant bonjour et au revoir sans se faire tirer l’oreille … Les plus jeunes ont fini par s’endormirent agrippés à leurs mamans, comme des chatons …

Le programme musical a été choisi par les mariés et il accompagna à ravir la belle ambiance, tout en permettant l’échange verbal. Danseurs et danseuses s’en donnèrent à cœur-joie pendant que les statiques amusaient leurs bouches avec de délicieuses et microscopiques bouchées de tout et de rien, légumes crus, fruits secs, compositions très simples de produits facilement identifiables, impeccablement présentés, mais sans apprêt outrancier.

clique 55

Vers le milieu de la nuit, arriva, jaillie on ne sait d’où, la joyeuse et indispensable équipe des musiciens qui imitent la clique royale dite des ’’55’’. Cette clique – la vraie-  est chargée de souligner musicalement les faits et gestes publics du souverain, avec ses longs cuivres assourdissants, ses crotales et ses tambourins. Elle chante des louanges au souverain en des paroles mi- religieuses mi- profanes.  Là, ils offrirent à l’assistance une ’’session’’ d’une demi-heure de musique endiablée au cours de laquelle ils se firent fort de faire danser toutes les personnes présentes, marocaines mais surtout étrangères, et offrirent ainsi l’occasion à tous de rire de bon cœur, certaines étant contraintes de danser sur de la musique qu’elles entendaient pour la première fois. Un moment de véritable furie sonore sans le moindre temps mort, partagé, bon-enfant et apprécié. Au bout d’une demi-heure, ils repartirent mystérieusement comme ils étaient venus, sans insister, sans s’imposer, sans incommoder. Puis alors, on servit le repas…

Une dizaine de plats, tous des spécialités de l’hôtesse, aidée par sa sœur, tous faits à la maison, ce que l’on me demanda de noter d’entrée de jeu. Rien de l’extérieur, hormis, bien plus tard, au dessert, une glace au chocolat, et ’’la’’ pièce montée, géniale de simplicité mais dont la confection fut confiée à des professionnels.

Voici la liste exhaustive des plats qui ont composé ce dîner de noce pour le moins atypique :

Les entrées :

quinoa et tian

  • Bricks au thon et câpres,
  • Bricks à la viande hachée,
  • Rouleaux de printemps aux crevettes,
  • Salade de quinoa,
  • Salade de pommes, choux, noix et amandes,
  • Salade syrienne de graines de courge, pignons, grenade etc.,
  • Tian d’avocat, chair de crabe, tomates olivettes et œufs de caille,

Les plats :

pagre

cotes de cardons

  • Cannelloni,
  • Couscous au poisson et légumes,
  • Epaule d’agneau aux amandes grillées,
  • Pagre aux olives et tomates et crevettes royales,
  • Pastilla aux poulets de ferme,
  • Tagine de veau aux côtes de cardons,
  • Tagine de Poulets de ferme aux aubergines…

 Desserts :

  • Corbeille de fruits exotiques,
  • Plateau de Fruits frais.

Pâtisseries :

 Pavlova

  • Croquant au chocolat,
  • Fruits confits et nougats,
  • Pavlova aux fruits rouges,
  • Sorbet à la mangue et à la framboise,
  • Pièce montée de choux.

La fraîcheur des produits sautait aux yeux, les fragrances étaient franches et la disposition des plats assez habile pour faire de l’ensemble une symphonie et pas un brouhaha ou une exhalaison de cantine.

Et bien évidemment, pas de miracles, sitôt entamés les plats, des plaintes lascives de plaisir s’élevèrent dans l’assistance…

  • Mmmm, oh Mon Dieu que c’est bon ! Encore, encore !…

Je m’amusai du nettoyage ultra-rapide du gigantesque plateau de la pastilla, de la volatilisation du poisson et de ses crevettes, et de l’air intrigué des convives non-marocains goûtant prudemment les côtes de cardon avant d’écarquiller les yeux et de s’en resservir généreusement.

Le sort fait au méchoui parfumé et parfaitement cuit fut une scène d’anthologie et les ’’étranges étrangers’’ s’étonnèrent que les chairs fussent fondantes et à ce point imbibés des odeurs de thym et oui, de lavande, le noble animal provenant de Berguent, le saint des saints des territoires ovins au Maroc, à l’Est du Pays, où la lavande pousse à l’état sauvage.

Les soeurs Tatin

Les deux cuisinières, émules des impressionnantes sœurs Tatin souriaient aux anges et poussaient à la consommation, incitant les serveurs à la générosité et s’invectivant mutuellement et tendrement en s’accusant – sans la moindre raison- d’avoir sous-évalué les quantités.

Le marié affirma prendre conscience qu’il avait gagné le gros lot mais s’inquiéta quelque peu que sa mie ne lui ait jamais donné même un aperçu de pareil bonheur. Il lui fut répondu que ’’chez nous’’, jamais avant le mariage, que c’est la botte secrète des femmes arabes et que maintenant, il était mis au défi de s’éloigner de sa femme. Il lui fut assuré que s’il s’amusait à le faire, il reviendrait toujours, penaud et repentant et aurait à acquitter une lourde amende pour récupérer le droit d’étendre ses pieds sous la table… !

Moi, ben je rigolais dans ma Ford Intérieure comme disait le grand San Antonio car je dévorais littéralement cette gifle monumentale à l’inanité des fêtes classiques d’aujourd’hui, de leur convenu pitoyable, horriblement cher et nul, qui est une négation de l’idée même de partage et de chaleur humaine. A signaler que mon pas fut emboité quelques jours plus tard, le 10 novembre, dans le Monde.fr, par Dame Camille LABRO qui signa un article  http://www.lemonde.fr/m-gastronomie/visuel/2015/11/10/le-retour-de-la-cuisine-bourgeoise_4806422_4497540.html?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&utm_campaign=Echobox&utm_term=Autofeed#link_time=1447149523 intitulé sobrement ’’Le retour de la cuisine bourgeoise’’, dans lequel, bien plus polie que moi, elle ne critiqua guère les professionnels du plaisir de bouche, mais s’appliqua à dire que çà et là, une immense vague de fond ramène la gastronomie à la raison, après les honteuses licences apparues dans les années 70 et qui sévissent depuis, jusqu’à nos jours …

Pouvez-vous seulement imaginer ? Pas la moindre trace de  »saumon-fumé » dérangé dans sa maison de retraite – congélateur, pas une seule huître plus ou moins dépurée, crue ou recouverte outrageusement de sauçailles de n’importe quoi, de crevettes de l’autre bout du monde, ayant passé plus de temps à voyager sous froid que les mammouths du quaternaire, pas de faisans non plus, ni de l’élevage voisin, ni en provenance des usines est-européennes qui les produisent, pas de pâtés, de mousses, de darioles, de beurres et autres triturations vomitoires si chères aux traiteurs, car alibis des mélanges cheaps  et faciles à maquiller! Rien de tout cela. Que des produits exceptionnels, accommodés avec art, dans le seul but de donner du bonheur et pas de l’esbroufe !

Eugène Le Roy

J’en profitai pour me payer une tranche …de rigolade… supplémentaire  en me remémorant cette phrase géante d’un certain Eugène Le Roy, écrivain français, 1836 – 1907, qui observa avec grande finesse que

“Les Juifs se ruinent en Pâques, les Maures en noces, les Chrétiens en procès.”

La noce s’acheva à une heure raisonnable, la troisième du jour et permit à chacun de regagner ses pénates avant l’heure du laitier.  Nous ne dérangeâmes personnes et ne sacrifiâmes pas à l’habitude du tintamarre public accompagné d’un concert de clacksons  dans les rues de la ville et qui fait généralement maudire les mariés en guise de ‘’bons vœux’’. Rien de tout cela.

l'embarquement pour cythère

Et c’est ainsi que nous tînmes l’échelle de coupée de l’embarcation sur laquelle s’installèrent les mariés avec pour ‘’ordre du jour’’ : Cap vers le Bonheur …

mo’  

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