père de G3IDA

Dans l’un des biotopes au sein desquels j’évolue et que je connais bien, je fus sollicité un jour, en tant qu’homme prétendument sage, par un brave homme qui collaborait avec moi, pour lui donner mon avis sur un douloureux problème qui perturbait sa tranquillité de citoyen simple, honnête et travailleur.

J’acceptai la haute mission et l’invitai à venir chez moi, une fin d’après-midi, pour lui permettre de m’exposer ses souffrances, lui promettant de faire de mon mieux pour les calmer et y apporter remède. Il me paya de mille louanges adressées au créateur, louanges énoncées en regardant le ciel, les yeux pleins de larmes.

De quoi donc s’agissait-il qui pût à ce point perturber ce solide gaillard, capable de travailler plusieurs jours sans dormir, de déplacer une montagne d’une pichenette et de dévorer un mouton comme d’autres sucent une pastille.

Son surnom de ’’G3ida’’ – ’’petit siège’’ en arabe populaire, lui a été attribué au titre des mensurations imposantes de son postérieur, ce dont il était le premier à rire. Heureusement pour ses contemporains, il se déplaçait bien plus en camionnette déglingué et fleurant le poisson, qu’en aéronef. Il est en effet bien peu probable qu’il eut pu s’encastrer dans un siège de seconde classe ! Son énorme crâne n’était guère moins imposant, mais malgré ces protubérances notoires, il avait des yeux qui vous faisaient deviner une immense gentillesse.

Verger de figuiers

Messire G3ida arriva chez moi à l’heure fixée, portant un cageot recouvert avec, en guise de papier-soie, un papier-journal… Il le posa devant moi et en homme poli, j’en inventoriai immédiatement le contenu : des figues fraîches de printemps. Un de mes péchés-mignons. Il me précisa que les fruits provenaient du jardin familial, quelque part entre El Jadida et Safi, en pays Doukkali.

figues fraiches

Il s’assit comme je l’y invitai et, gêné par mes remerciements, il décida de commencer à m’encenser de l’odeur de ses cigarettes de tabac noir ’’cheap’’. Il se décontracta peu à peu et le fut complètement au second verre de thé, puisqu’il agrémenta l’univers sonore de quelques éructations prouvant la qualité de son précédant repas.

Selon notre code de la politesse, il était hors de question de lui demander d’en venir au fait ou de lui demander même ce que je pouvais faire pour lui. Il fallut le laisser lui, prendre l’initiative de la parole. Puis enfin … :

’’ Monsieur mo’, j’ai 43 ans, je m’appelle de mon vrai nom comme-ci et suis le fils d’untel, un homme qui a beaucoup travaillé et a ainsi réussi à devenir un homme riche dans son village. Ma mère est décédée d’épuisement il y a 8 mois, après avoir donné naissance et élevé 11 enfants : moi-même, qui suis l’aîné, et six sœurs et quatre frères. Jamais aucun de nous n’a eu affaire à la justice, les filles se sont mariées à des hommes dignes et mes frères et moi exerçons des activités honnêtes qui nous mettent à l’abri du besoin et nous épargnent même le recours à l’aide paternelle, ce dont il se vante d’abondance !

Mon père est un homme âgé et impotent. Ses genoux ne le soutiennent plus à ce que nous a dit le grand médecin d’El Jadida chez lequel nous l’avons conduit, et il est devenu définitivement dépendant. Comme il est de tradition chez nous, sa fille aînée s’occupe de lui. Elle n’habite pas loin de la maison paternelle et peut ainsi aller une fois par jour chez lui pour s’assurer auprès de sa servitude qu’il ne manque de rien et décider des menus.’’

Pendant qu’il racontait, je hochais la tête et me permettais d’insérer, de temps à autre, une considération gentille ou flatteuse, pour prouver mon grand intérêt pour ce passionnant récit.

couscous doukkali

’’Depuis le décès de notre mère, reprit mon ami, nous rendons visite à notre père, tous autant que nous sommes, grands et petits, une fois par semaine, pour la prière et le couscous du vendredi. C’est l’occasion pour chacun de lui témoigner affection et intérêt.’’

Bon, soliloqué-je, citoyen G3ida, tu es adorable, bon père, bon fils et bon esprit, mais franchement, entre nous, que me chaut la délicatesse de ta relation avec ton veuf et cacochyme papa ? Néanmoins… je me dois de traîner longtemps encore en silence le boulet de ma bonne éducation… Alors, taisons-nous et poursuivons notre écoute.

’’Or, lorsqu’il a clos six mois de veuvage, notre père, après avoir requis l’attention de ses garçons et l’éloignement des femmes et des enfants, s’est raclé la gorge et nous tint à peu près ce langage :

’’’’ Mes enfants, vous savez que dans notre religion, le deuil est un péché. Nous ne mourrons pas, en fait, nous retournons à Dieu. Ce Dieu m’est témoin que votre maman, qu’Il Ait son âme, me manque, mais vous comprendrez aussi, adultes et hommes que vous êtes, qu’un homme ne peut rester seul. Votre sœur, Dieu la bénisse, s’est occupé de moi mais je conçois qu’elle ne puisse continuer à le faire… et qu’elle doive retrouver sa liberté. En un mot comme en cent, il vous faut donc me marier !’’’’

’’Mes frères et moi nous sommes regardés et par signes muets mais éloquents, convînmes que c’était légitime, surtout que nous savons que notre auguste géniteur, tout handicapé qu’il soit, n’a jamais passé son tour au manège du plaisir, au point de perturber grandement la santé de notre regrettée maman … Notre père poursuivit :’’

’’’’Mes enfants, Dieu vous bénisse, dans votre choix, soyez perspicaces et ne perdez pas votre temps à me proposer des femmes inconvenantes et inadaptées que je serai bien évidemment obligé de refuser.’’’’

’’Il n’a guère été plus clair et compte tenu de la délicatesse de la situation, nous étions autorisés à faire toutes les interprétations de ses sibyllines demandes.

Nous avons partagé l’objet de cette discussion avec nos sœurs et leur enjoignîmes de se mettre à la recherche d’une épouse convenable et convenante pour notre père. Pour cela, j’éprouvais le besoin de réunir la fratrie chez moi dans le but de faire le portrait-robot de la fiancée idéale …

Le téléphone ne cessa de fonctionner entre nous durant une semaine et chacun y alla de sa suggestion. Passèrent en examen toutes les femmes libres de notre région, familières ou étrangères, jeunes ou vieilles, divorcées ou veuves…

La décence et le réalisme s’affrontèrent violemment et nous arrêtâmes notre choix sur un profil intéressant : une brave dame, de bonne présentation, bien pleine et au port altier, vaguement apparentée à l’un de nos beaux-frères et qui avait perdu son mari quelques années plus tôt. Elle doit avoir un peu plus que la quarantaine et est donc en train de courir ses dernières courses dans les vertes prairies de l’enfantement.

Nous mandâmes donc, en éclaireuse, l’une de nos sœurs. Elle fut tout heureuse de nous rappeler le soir-même pour nous annoncer que la dame n’avait pas repoussé l’idée de notre projet : Notre père est riche, il est vrai et en outre, il jouit d’une autorité morale dans notre région, et vous savez bien, Monsieur mo’ que le mariage au Maroc est indispensable à la liberté de la femme ! Nous remerciâmes le ciel de l’aubaine et mîmes au point la scénographie selon laquelle nous allions présenter Leïla à Qais.

bonnemine et agecanonix

Nous chargeâmes la sœur aînée de ‘’préparer’’ psychologiquement la candidate en lui rappelant que notre père était invalide, quoique … gourmand à tous les plans … et autoritaire quoique … gentil … Le retour que nous eûmes est que non seulement la candidate n’était guère rebutée, mais qu’elle se disait très honorée de l’attention qu’on lui portait et qu’au-delà des ’’précisions apportées’’ qu’elle acceptait, elle essaierait de faire de son mieux pour se montrer digne de notre auguste papa !

Ses parents étant décédés, la belle arriva le jour fixé pour les présentations, avec un frère et une sœur. Elle entra dans le salon des femmes ou elle fut accueillie par les ’’youyous’’ traditionnels … que la sœur aînée calma de suite en rappelant qu’il fallait attendre la présentation et son issue pour lancer ces cris de joie … On rafraîchit la candidate et l’abreuva de compliments et c’est toute pimpante et généreusement maquillée qu’elle entra dans le salon principal ou mon père trônait, assis sur son pouf de velours brodé, le regard en éveil, un sourire gourmand ornant ses lèvres et une djellaba immaculée habillant son corps.

  • Père, dit la sœur aînée, je te présente une excellente amie que le sort a cruellement laissée seule il y a de bien nombreuses années.
  • Mm… bougonna mon père, il considéra la dame durant une fraction de seconde et prit une gorgée de thé avant de se désintéresser totalement de tout ce qui l’entourait. Immédiatement après, il demanda qu’on le laissât seul, provoquant une gêne certaine dans l’ensemble de l’assistance. Il nous fit signe, à l’ainée de mes sœurs et à moi, de rester près de lui.

Bien évidemment nous obéîmes et le regardâmes avec inquiétude. Il s’enferma dans un étrange mutisme, qu’il rompait de temps à autre par un grognement d’étonnement ou d’indignation. Bref, rien qui put annoncer ’’du bon’’ …

Après un long moment, sa seigneurie daigna enfin s’exprimer et ce qu’il dit est bien précisément ce qui m’a poussé à venir vous importuner chez vous.’’

J’y fus de mon retour de politesse en lui disant qu’entre frères, on ne devait pas se formaliser pour si peu, que ma maison était la sienne, etc. etc. Messire G3ida me remercia et poursuivit le récit paternel :

’’’’Mes enfants, laissa enfin tomber notre père, je suis profondément indigné par votre attitude et jamais, au grand jamais, je n’aurais pu imaginer que vous pouviez être aussi cruels avec l’auteur de vos jours que décidément le sort n’épargne guère.

Assurément, j’ai commis l’erreur de vous demander de me trouver une épouse pour remplacer auprès de moi votre mère qui s’en est allée à Dieu. Je l’ai fait pour vous laisser libre de me choisir une personne avec laquelle vous vous entendriez et qui n’allait pas venir perturber ma maison ou y être objet de railleries et de tracas.

Vous vous deviez bien évidemment de veiller à ce que soient respectées toutes les règles de la bienséance pour me permettre de reprendre une vie d’homme normal dans les meilleures conditions.

Mais de là à me proposer de partager ma couche avec une pareille créature, je n’en reviens sincèrement pas.’’’’

’’- Mais père, osai-je, c’est une dame d’excellente extraction, frappée elle aussi par le sort, qui jouit de toutes ses facultés et pourra être pour toi une compagne fidèle et dévouée. Je ne comprends sincèrement pas ce que tu peux lui reprocher. Tous les gens qui la connaissent en disent le plus grand bien et chacun vante sa gentillesse et son amabilité !…

’’’’La moquerie continuerait-elle, Ô fils indigne ? Je ne cherche pas une servante, malappris, je cherche une épouse !…’’’’

’’- Le diable m’emporte si je te comprends ! …’’

’’’’ Comment oses-tu, toi qui es sensé prendre ma place lorsque Dieu me rappellera à Lui ? Il suffit, tu t’es assez moqué de moi ! Pourquoi tant de cruauté ? N’as-tu pas vu qu’elle est plus vieille que ma grand-mère ?’’’’

’’Je me tus et mordant mes lèvres au sang, regardai désespérément ma sœur qui, sans bouger, levait les sourcils au ciel ! Nous le laissâmes seul un instant et nous éclipsâmes pour nous isoler et à l’écart, moi riant à m’époumoner et ma sœur pleurant aussi fort, et laisser aller notre indignation devant cette cocasserie !

Notre père a dépassé le cap des 80 ans. La pauvre dame en a exactement la moitié et Monsieur la trouve trop vieille pour être son épouse ? Mais c’est de l’humour, bien plus cocasse que le scénario d’une pièce de théâtre de Bouchaïb El Bidaoui, parole ! Cet illustre amuseur populaire marocain des années 50 avait créé un personnage sensé être une vieille dame de 80 ans qui n’entendait nullement ‘’cesser de s’adonner aux plaisirs de la chair’’ et à son fils qui lui proposa un époux de son âge, elle répondit que plutôt qu’un mari octogénaire, elle préférait assurément 2 quadragénaires… Notre père voulait une épouse qui eut … le quart de son âge !…

La voix de Stentor de mon père retentit et, essuyant ses larmes, ma sœur se précipita. Je l’entendis lui demander que chacun regagnât ses pénates et qu’on le laissât seul… Monsieur le frétillant cabri faisait sa crise… Tout le monde se retira et il donna ordre à son personnel de répondre qu’il se reposait et de ne donner accès à personne au monde !

Et voilà, cher ami, Monsieur mo’, ou nous en sommes. Notre père refuse de nous voir, tous, autant que nous sommes et selon sa vieille servante, il ne cesse de se plaindre d’être seul au monde, incompris et abandonné par ses propres enfants. Je sais que vous êtes de grande sagesse et je voudrais, si vous le voulez bien, que vous me conseilliez une attitude à adopter qui préserve les désirs matrimoniaux de mon père et la décence sociale… enfin, si vous le voulez bien … Monsieur mo’,

’’Dieu en aura plus tôt de vous mercis.’’

Hm!  me raclai-je la gorge … en me projetant en arrière pour mieux réfléchir !… Et je réfléchis à haute voix et je dis :

  • Ami cher à cœur, débattons sur le fond, veux-tu : Monsieur ton père désire convoler en justes noces avec quelque blanche oiselle, ne concevant même pas d’avoir une relation hors des liens consacrés par sa foi. Il est riche et à ce que tu m’en dis, peut encore performer bien plus souvent qu’à son tour… Je pense que vouloir lui infliger la compagnie de quelqu’une qui ne corresponde pas à ses désirs risque de s’achèver bien vite par un scandale et une séparation qui mettra tout le monde dans l’embarras.

Tu sais très bien que

’’Les choses étant ce qu’elles sont et les hommes ce que nous savons’’,

compte tenu de sa fortune, il lui suffirait cependant de claquer des doigts pour que maint père vienne conduire à sa couche sa blanche pucelle. Tu sais bien qu’innombrables sont les parents, proxénètes de la pire espèce, qui soulagent leurs consciences, en vendant leurs jeunes filles à vil prix, à penser qu’il s’agit d’un mariage légal et religieux alors qu’ils envoient leurs filles vers tout sauf le bonheur !…

G3ida m’interrompit comme indigné que je pusse dire de telles choses…

  • Mais, Monsieur mo’, est-ce une raison pour se faire complice de telle ignominie ?
  • Bien sûr que non, voyons !
  • Alors disons simplement que ce qui me gêne c’est cette indécence… Par ailleurs, je ne puis et ne veux fâcher mon père…
  • Ecoute, fais preuve de patience ! Laisse passer le temps, pas trop mais suffisamment pour le pousser à se raisonner… Puis, lorsque le dialogue sera renoué entre vous, un de ces vendredis (jour dont il faudra maintenir les nobles habitudes) je pense que Dieu te pardonnera un pieux mensonge qui te ferait confier à ton père, lui rendant compte de vos recherches, qu’aucun père n’accepte plus de donner sa fille en mariage à un homme aussi âgé que lui. Pour la descendance et pour la décence. Tu lui feras probablement très mal, mais cela ne durera pas et, ses hormones incroyablement vivaces aidant, il finira par trouver sublime la candidate tantôt rebutée, à laquelle vous pourriez, d’ores et déjà affirmer exactement le contraire de la vraie raison de son écartement et qui en sera flattée …
  • Vous le pensez sincèrement, Monsieur mo’ ?
  • Mais bien sûr mon ami. A-t-il seulement le choix ?… et pour calmer ton cœur de bon fils, sache que la littérature française regorge d’exemples de ce type.

les vieux

Harpagon, Arnolphe, Géronte ou quelqu’autre de leurs collègues ont-ils jamais connu le moindre succès dans leurs indécentes et dégoûtantes machinations ? Bien sûr que non ! Alors, mon ami :

Vas en paix !

mo’

 

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