quignon de pain

J’ai étudié la philosophie et lorsqu’elle est devenue trop aride, je l’ai tempérée avec d’autres sciences humaines, comme l’histoire et la sociologie. Nulle autre discipline ne me semblait présenter un intérêt qui fût à la hauteur de mes nobles aspirations et je savais fort bien que j’allais payer bien cher ma remise des mathématiques, effectivement, ainsi fut !

philosophe David

Mais en philosophie, je me suis vraiment  pris pour un phare. Et je le fus … en tout cas pour un groupe de personnes dont nous ne discuterons pas l’importance ni la répartition par genre. Hélas, si restreint que put être ce groupe, j’y avais des adversaires, un en particulièr, qui me contestait ma primauté et qui, lors d’une joute dialectique mémorable et sans merci, me dit qu’il était par trop aisé de pérorer et de refaire la morale du monde sans avoir rien vécu et ce, du haut de son siège de petit bourgeois, fils à papa, à l’abri du besoin et donc de la réalité. La flèche atteignit son but et me blessa profondément. Evidemment, je n’en laissai rien paraître mais me promis d’y répondre à ma manière.

Une énorme tempête éclata alors sous mon crâne et je m’isolai et fuis ’’des hommes la multitude vile’’… le temps nécessaire pour prendre d’importantes décisions à même de me permettre de sauver le monde malgré lui…

1° Je crois avoir déjà dit, ici, que j’avais alors demandé à mon auguste père de suspendre définitivement ses subsides, estimant que, me prétendant homme, adulte et grand sage de surcroît, il était tout à fait inconvenant et même choquant que je continuasse à recevoir son argent, fut-ce pour poursuivre mes études. Il accéda à ma demande en se moquant quelque peu, n’y voyant qu’une de mes entourloupes pour échapper de fait à son autorité, et tout à fait persuadé que je reviendrais dare-dare comme tout bon fils prodigue qui se respecte.

religieux et mendiants

2° Je m’abreuvai ensuite de lectures diverses et variées, à même de m’aider à gagner la voie de la vérité…

La première évidence qui s’imposa à moi, au sortir de cette étude, est que toutes les sagesses du monde, toutes les religions, enfin presque toutes, ont ordonné la frugalité, le refus des richesses matérielles et souvent repoussé le devoir travailler pour assurer sa subsistance, recommandant de la demander aux autres. Ainsi :

  • le Shintoïsme japonais avec ses bikus,
  • le Bouddhisme chinois avec ses bhikkhus,
  • l’Hindouisme hindou ou jaïn avec ses sadhus,
  • le Soufisme en Islam et ses derviches,
  • le Catholicisme Franciscain, Carme, Dominicain, Augustin, Trinitaire, Mercédaire, Servite, Minime, Capucin et ses moines mendiants,
  • Le Judaïsme a, quant à lui, écarté la mendicité des activités nobles de l’homme. La cause a été fixée dès le départ par le Commandement III, 9 du Livre de la Genèse: ’’Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage’’.

Un profond examen me convainquit qu’il était peut-être un peu facile de ’’faire travailler les autres pour soi’’ et que cela reproduisait en fait les schémas coupables de tous les maux de la société et à leur tête l’égoïsme et le manque de sens communautaire, ce qui est quelque peu contradictoire avec le propos des religions. Qu’il nous soit recommandé, ou même ordonné de pourvoir aux besoins de ceux qui ne le peuvent par eux-mêmes, est moral et évident, mais prélever sans contrepartie une part des fruits du labeur des autres ne saurait être moral ou acceptable… Raisonnement simplifié, voire simpliste, qui ne tient aucun compte des besoins d’harmonie, autres que matériels dans la société, certes, mais ce fut alors le mien et je rejetai donc l’idée de mendier ma pitance aux autres.

fouilleur de poubelles

Je poursuivis ma réflexion : J’ai la chance insolente de vivre dans une société qui ne connait pas la faim. Ses membres ont donc la fâcheuse habitude de jeter le  »trop pour eux » sans essayer le moins du monde de le redonner. La société du gâchis est d’autant moins admissible avec ce que l’on sait maintenant :

gaspillage monde

’’Le gaspillage alimentaire dans le monde

Selon une analyse menée en 2011 par la FAO, on estime que la quantité de gaspillage alimentaire dans le monde s’élève à 1,3 milliard de tonnes par an, soit environ un tiers de la production totale de denrées alimentaires destinée à la consommation humaine

Au niveau mondial, 1/4 de la nourriture produite est jetée sans avoir été consommée. Des chiffres choquants lorsque l’on sait que 13% de la population mondiale souffre de sous-alimentation.

Ce gaspillage représente 750 milliards d’euros.

Une autre étude indique que 43% seulement des produits cultivés mondialement dans un but alimentaire sont directement consommés par les humains.

Que représente le gaspillage alimentaire dans le monde ?

Pour l’ensemble des pays développés, le gaspillage alimentaire est évalué entre 30 et 40% de la production de nourriture.

Dans les pays riches, le gaspillage serait essentiellement dû au circuit de distribution : les distributeurs prennent peu de risque avec les dates de péremption et jettent les produits qui ne sont visuellement pas parfaits. D’énormes quantités de nourriture sont également perdues au cours des processus de transformation des aliments, lors de leur transport, mais aussi dans nos cuisines :

Un quart des pertes de produits alimentaires du monde actuel serait suffisant pour nourrir les 870 millions de personnes qui meurent de faim dans le monde.  Environ un huitième de la population mondiale souffrent encore de la faim. Numériquement parlant, seulement 25 pour cent de la nourriture qui est jetée ou annulés en raison du stockage défectueux ou endommagé pendant le transport pourrait donc couvrir facilement les pires pénuries alimentaires. Année après année, environ 1,3 milliard de tonnes de nourriture sont jetés du fait d’un stockage défectueux ou des moyens de transport inadéquats, soit parce qu’ils ne répondent pas aux exigences esthétiques des détaillants ou des consommateurs. Cela représente environ un tiers de la production alimentaire totale. Une étude publiée lors de la Semaine mondiale de l’eau à Stockholm en 2008 rappelle aussi que le gaspillage alimentaire au cours de la chaîne de production et dans les foyers revient à perdre des volumes d’eau importants qui ont été nécessaires à sa fabrication. Ce gaspillage alimentaire mobilise 28 % de toutes les terres arables disponibles et consomme 250 kilomètres cubes d’eau par année…

40% de la nourriture jetée, qui aurait pu être consommée, sont des fruits et légumes frais. La viande, le poisson, le pain. Les autres produits boulangers, les produits laitiers, le riz et les pâtes font également partie des denrées alimentaires les plus souvent gaspillées.

Dans les pays les plus pauvres, une très grandes quantité de nourriture est perdue avant même d’avoir pu être consommée. En fonction du type de culture, de 15 à 35% des produits alimentaires sont perdus directement dans le champ. 10 à 15% supplémentaires sont perdus au cours de leur transformation, du transport et du stockage.

Le coût énergétique du gaspillage alimentaire

L’alimentation est une des premières sources d’émission de gaz à effet de serre. Depuis la production jusqu’au traitement des déchets, le cycle de vie de la nourriture d’un Français moyen représente environ 20% du total de ses émissions quotidiennes.

Selon la FAO ’’ le gaspillage alimentaire et les pertes de nourriture représentent  990 milliards de dollars par an.’’

La classification du gaspillage alimentaire

– Les pertes alimentaires, c’est-à-dire les pertes qui se produisent en amont de la chaîne alimentaire, principalement pendant les phases de semis, culture, récolte, traitement, stockage et première transformation agricole ;

– Le gaspillage alimentaire, c’est-à-dire les déchets survenant au cours de la transformation industrielle, la distribution et la consommation finale.

Dans les pays en développement, le gaspillage alimentaire se traduit principalement par des pertes en amont de la chaîne d’approvisionnement, précisément.

Les millions de tonnes d’aliments gaspillés par les Européens se répartissent de la manière suivante :

– 42 % par les ménages  – 39% par l’industrie agroalimentaire – 5% par les détaillants – 14% par le secteur de la restauration’’…

http://www.planetoscope.com/agriculture-alimentation/1556-le-gaspillage-alimentaire-dans-le-monde.html

Alors compte tenu de ce qui précède, comment voulez-vous que l’éminent éthicien que j’étais pût accepter sans réagir de pareilles anomalies ou pire, se mît à produire, contribuant ainsi à l’aggravation de l’appauvrissement de la Planète et nuire aussi au genre humain ?

La cause fut entendue et la décision prise consista à me nourrir des denrées gâchées par mes contemporains ! Cela peut paraître banal, aujourd’hui, car la télévision nous a donné à voir ces ’’fouilleurs de poubelles’’ qui prouvent au quotidien que nos sociétés sont vraiment malades du gaspillage… Mais à l’époque, c’était proprement indécent. Ainsi, aux heures ou la faim commençait à disposer ses tenailles pour serrer ma bien maigre bedaine, je sortais de chez moi et errais dans les rues de la ville, insensible au spectacle des hommes et le regard tendu, scrutant les objets abandonnés sur les trottoirs…

Ah, je me rappelle ma première journée de recherche, comme si c’était hier !… Je déambulai dans mon quartier et vis là-bas un petit pain au chocolat en bon état, abandonné par un enfant sûrement obèse et mal élevé. Hop ! Je le ramassai à la vitesse d’un loup chapardeur et m’éloignais en le nettoyant précautionneusement, après avoir ôté au plus juste les parties mordues. Plus loin, un quignon bien propre de baquette de pain. Il renfermait un peu de fromage à tartiner, très propre… Plus loin encore, une bouteille de soda pleine au tiers… Je la remuai et constatai qu’elle contenait encore des bulles, donc comestible … Oui, alors je la gardai. Je pensai, à l’issue de cette première errance que mon butin était copieux pour constituer le repas d’un sage, soucieux de ne point alourdir son corps au point qu’il devînt un frein à la pensée et à la recherche de la vérité et du sens de la vie !… Je regagnai alors mes pénates et m’assis vite par terre, après avoir étalé un papier propre sur lequel j’avais rangé les trésors récoltés… Je fis donc bombance, en commentant à haute voix la justesse de ma voie comme pour me préparer à adresser aux humains de futures exhortations à la raison !

Ma quête-défi dura très longtemps. Combien ? Je ne saurais le dire, mais je sais comment elle s’acheva. Je l’ai d’ailleurs déjà avoué ici dans le post ci-dessous :

le jeune laïc

https://mosalyo.wordpress.com/2008/09/29/le-jeune-laic/

En fait, aller ramasser et consommer un quignon de pain, lorsqu’on ne veut pas le faire, parce que c’est vilain ou parce qu’on n’a pas le courage de le demander, c’est avoir un comportement assez complexe et hautement moral auquel se sont intéressé maints penseurs : il s’agit de l’activité d’un ’’économe’’ baptisé tout simplement, le ’’mange quignon’’. C’est la triste dénomination dont m’a affublé mon détracteur de toujours, certain mo’ du Bou Iblane, sans pitié, moi-même, ange gardien, démon-procureur. Il me dit, avec une voix empruntée ici : http://lesociologue.com/le-mange-quignon/ :

’’Un bon mange-quignon doit donc rivaliser d’inventivité et parfois de mauvaise foi pour parvenir à jouir de la divine satisfaction d’avoir plus pour la même quantité d’argent…’’

…à suivre … peut-être …

mo’

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