jeune homme et mer

Mon père, la sagesse personnifiée, était tellement raisonnable que la seule faiblesse que nous, ses enfants, lui ayons connue, c’est la pêche en mer, la nuit. Lui qui, à la maison, faisait un scandale lorsque le moindre courant d’air risquait de l’atteindre, passait quasiment toutes ses nuits – d’été, il est vrai- une canne à pêche à la main, assis sur d’improbables rochers, fumant son calumet et contemplant la mer. Nous, les garçons, ne partagions absolument pas cette passion et l’accompagnions toujours par obéissance et bien rarement par plaisir, car …

Pluie ou bourrasque, il fallait qu’il sortît                                              

Il fallait qu’il allât,

Les petits enfants n’avaient guère faim,

Mais lui en avait envie …

attirail de pêche...

Tous les après-midis, il donnait l’ordre qu’on lui apportât sa musette et la grande caisse de son attirail de pêche juste après sa sieste et il s’adonnait avec application et sérieux à la préparation des lignes, au montage des hameçons, des plombs, des émerillons et autres flotteurs, bulles et bouchons …

Puis, l’un de nous, les garçons, les assistants, après avoir armé son quota d’hameçons – achetés toujours nus – était affecté à la préparation du bromège, mot d’origine obscure et probablement sabir, qui désigne une mixture dont chaque pêcheur à sa recette personnelle et qui consiste en un mélange très odorant de matières organiques et minérales à disperser dans la mer, à la volée, et sensées attirer le poisson dans la zone où l’on pêche.

ingrédients bromège

L’art du bromège est que cette mixture ne doit absolument pas être consistante, car si les poissons y trouvaient de quoi faire des bouchées, pourquoi donc viendraient-il manger votre appât ? Il faut qu’elle soit pulvérulente et aussi la plus odorante possible. Moi, comme beaucoup d’autres maîtres-bromégeurs, mon excipient est le sable. J’ajoute de vieilles sardines en quasi-décomposition, empestant littéralement, j’ajoute de l’eau, des restes d’huile de friture et une  »huile mystérieuse » qui rend mon produit d’une grande efficacité. Bien évidemment je ne vous révèlerai jamais la nature de cette huile car ma recette du bromège constitue l’un des biens les plus précieux que je possède et la révéler reviendrait un peu à déshériter ma descendance …

Je pense par contre pouvoir vous faire un présent d’une valeur inestimable : il consiste en la solution pour vous débarrasser les mains d’une mauvaise odeur, telle celle de la sardine qui pue salement lorsque pas très fraîche, odeur quasiment impossible à supprimer avec les produits de lavage traditionnels, tels que les savons et les lessives. Voici le truc : lavez vous les mains, prenez du marc de café et frottez-en vigoureusement vos ongles, doigts, inter-doigts et paumes, jusqu’aux attaches des poignets; rincez-vous alors et relavez-les avec votre savon habituel… Vous me remercierez pour la surprenante efficacité du procédé…

marc de café

Peut-être faudrait-il dire un mot de l’imagination onirico-délirante dont il faisait preuve de temps à autre, lorsqu’il se lançait dans la recherche de diversification des appâts : Si quelque farceur lui avait dit d’essayer d’appâter avec du caviar ou du foie-gras, il n’aurait pas hésité une seconde à s’en offrir la folie. Que n’a-t-il essayé ? La viande, la viande séchée, les fruits secs, des produits boulangers de son invention et fabriqués selon ses hautes directives, les tripes, des croquettes de son invention, j’en passe et des plus savoureux…

Le départ à la pêche était en principe calculé en fonction des marées, mais même lorsque les marées ne correspondaient pas aux souhaits du Grand Sachem et à la logique de la pêche en mer, ben il y allait et passait pareillement une grande partie de la nuit assis sur un rocher à contempler la mer et à fumer son interminable pipe … C’était vraiment, non pas un vice tout de même, mais une passion maniaque ou une manie passionnelle…

Il estimait quant à lui qu’après le travail agricole de toute une année, cette provision d’iode et de plaisir lui était absolument nécessaire et tout ce qui essayait d’en entraver la constitution, comme une invitation, un déplacement, une visite familiale ou autre, était violemment rejeté. Tout le monde finit par comprendre, ma mère la première, qu’il ne servait à rien d’essayer de le distraire : il était polarisé sur sa pêche et chacun devait l’admettre ! L’homme était tellement sérieux, qu’il fallait accepter ses folies.

Mais,   dans ces fonds désertifiés par le peuplement littoral, la surpêche et l’activité balnéaire, le pauvre Papa attrapait bien rarement du poisson. Quoique, de temps à autre, à un rythme ne présentant aucun danger pour la ressource, il pêchait une belle pièce qui était, bien sûr, identifiée, pesée, photographiée, puis montrée aux voisins afin que nul n’en ignorât et qui devenait, pendant plusieurs jours son unique sujet de discussion… Conteur fabuleux, il vous décrivait l’exploit, de la touche à la mise en panier, en passant par le ferrage, la réaction de la proie, les difficultés du moulinage et enfin la sortie de l’eau …

Dorade Royale

La magnifique dorade royale (sparus aurata) que l’on voit sur ce cliché par exemple, pesait 4 kilogrammes et 300 grammes ou peut-être même 5 kilogrammes et 300 grammes, bref quelque chose et 300 grammes. Pour en immortaliser le souvenir, Papa avait fait appel à la plus jeune de ses enfants, cette magnifique sœurette souriant de toutes ses fossettes et de ses bonnes joues…

De plus, comme par hasard, chacune de ses plus belles prises provenait d’un endroit différent et c’est ainsi que les points géographiques de la région changèrent d’appellations : Place du Pageot, Dalle du Chien de Mer, Rocher de la Dorade, Falaise de l’Ombrine, Pierre du Turbot etc. … Mis à part le chien de mer qui fut donné à des voisins étrangers qui savaient préparer ce poisson mal-nommé, mal-aimé et puant l’ammoniac à notre goût, ces prises étaient toutes consommées à la maison et pas un gramme de nos parts ne devait réchapper de notre voracité sous peine de vexer le poissonnier, notre auguste Papa ! Les fayots d’entre nous, et j’avoue avoir été un magnifique lingot ariégeois, ajoutaient en dégustant la chair de la pêche paternelle, que c’était vraiment autre chose que les produits de la poissonnerie habituelle !

Mais que l’on se rassure : notre consommation de produits de la mer provenait surtout du Port de Mohammedia voisin, dont les marchands, connaissant nos besoins de famille nombreuse, nous gardaient les grosses pièces invendables à qui que ce fut d’autre car justement trop importantes…

rochers du bord de mer

Pour assouvir sa passion, Papa en arrivait à la déraison : Un jour, cet illustre pêcheur tomba d’un escarpement rocheux après avoir glissé sur une partie friable et atterrit 3 mètres plus bas… sur l’un de ses genoux. Il eut toutes les peines du monde à revenir à la maison en conduisant et dut aller consulter un médecin dès l’ouverture. On lui fit un impressionnant bandage qui lui raidit la jambe et un repos total de plusieurs semaines lui fut prescrit. Qui pourra croire que cet homme, passablement hypocondriaque d’ordinaire, s’en fut, cette nuit-même, à la pêche au ’’gros de nuit’’ comme il disait si bien, s’appuyant sur l’épaule de l’un de nous, claudiquant et souffrant ? Peut-être pensait-il que la Providence, le prenant en pitié, allait ce soir-là le gratifier de la prise hors norme dont il rêvait comme un enfant ? Ce ne fut point le cas, hélas, et il regagna nos pénates, souffrant sérieusement, la nasse vide et l’air penaud. Eh bien le lendemain soir… il remit ça, bien évidemment !

Cela nous fit plus de plaisir que de peine car nous avions là la preuve que notre Papa était en fait solide comme un roc !

mer déchainée

Une autre chose nous étonnait pour le moins : pourquoi aller passer une nuit entière à trembler de froid, assis sur un rocher on ne peut plus inconfortable à sentir la sardine pas fraiche lorsqu’à cause du mauvais temps ou de la houle, on a la certitude qu’à part les dépressifs- suicidaires parmi eux, aucun poisson ne viendra mordre l’appât, quel qu’il soit ?

loup bar

Aussi, un soir qu’il fomenta le projet d’aller à la pêche par un temps exécrable et une mer déchaînée, lui opposâmes-nous nos arguments ci-dessus avec le sérieux de sommités barbichues du Museum d’Histoire Naturelle. En vain ! Le grand professeur Papa nous assura alors que nous n’y entendions rien et que l’eau trouble est le moment de sortie propice à la chasse, pour les poissons chasseurs et parmi eux, le mythique bar, le Dicentrarchus labrax, appelé ’’loup’’ en Méditerranée, l’un des fleurons des cuisines de Neptune. Ah ? Interrogeâmes-nous, dépités ! Ben … allons donc à la pêche au loup-bar…

Ce soir-là, l’escorte de service se composait de mon frère aîné et de moi-même. J’avais eu beau faire semblant de somnoler, d’être fatigué, absent, m’attardant aux toilettes et ailleurs, me faire tout petit, rien n’y fit : L’on m’appela et me somma de me grouiller d’aller revêtir mes protections de survie, me recommandant de bien me couvrir car il faisait un froid de canard !… 3 pulls et une grosse veste, des chaussettes de ski et de pauvres chaussures dont la durée de vie en eau salée ne pouvait guère dépasser 2 semaines… Surtout pas de bottes en caoutchouc qui sont le meilleur moyen pour glisser sur les algues mouillées et se blesser sérieusement …

Brummell

Ah oui, je vous jure, l’on faisait nettement la différence entre Brummell et moi accoutré pour la pêche au ‘’gros de nuit’’ ! Dégageant sa montre-bracelet de sa manche et s’éloignant pour mieux en lire le cadran, le grand chef se lamenta que nous étions déjà en rétard et donna du tocsin pour lancer le départ… Les traînements de nos pieds témoignaient en sons de notre immense enthousiasme à aller nous geler pour rien… Mais, bien évidemment, nous y allâmes.

En plus du mauvais temps et de la mer déchaînée, nous eûmes droit à un vent violent et c’est dans ce décor wagnérien que nous nous installâmes à la Pierre Habituelle –heureusement- laquelle était située au fond de la rade, relativement bien abritée des vents, mais désespérément vide en tant que réserve naturelle de produits de la mer …

Mon père nous donna du courage en plaisantant et en partageant son pressentiment que ce soir-là, nous allions voir ce que nous allions voir…

Jusqu’à 1heure du matin, nous ne vîmes rien de rien, à part les paquets d’embruns glacés par le vent froid nous fouettant le visage, le hurlement sinistre de l’aquilon entre les palissades de rocher et une nuit d’encre et d’une rare opacité. La lampe à pétrole essayait désespérément de maintenir sa flamme vivante et pour couronner cette ambiance cosy, selon les desiderata de qui vous savez, les sardines servant d’appât fouettaient sec ce jour-là…

grosse touche

Puis vers 1heure et 10 minutes, mon frère et moi, dormant dos à dos et essayant de nous réchauffer en nous recouvrant intégralement, entendîmes ce que moi je pris pour une quinte de toux paternelle, jusqu’au moment où je distinguai clairement qu’en fait, il nous appelait en mordant sa pipe, les deux mains agrippées à sa canne recourbée comme un arc tendu et gigotant en tous sens… Nous accourûmes et lui demandâmes ce qui se passait. Il nous demanda rageusement si nous étions aveugles. Puis il prétendit ne pas connaître du tout la touche qu’il venait de ’’faire’’ : très puissante, incontrôlable même, mais comme une aspiration, sans aucune secousse, sans aucun soubresaut, ce qui excluait à notre connaissance tous les poissons nobles. Nous suggérâmes que c’était peut-être une murène ? Il balaya d’un revers l’éventualité en ces termes :

  • Mais vous ne voyez pas que j’ai toutes les peines du monde à garder ma canne en main ? Quelle murène ? A moins qu’elle ne soit de la taille du Monstre du Loch Ness !

Nous scrutâmes l’horizon et ne vîmes guère Nessie… Qu’était-ce donc, alors ?

Le champion moulinait quelques tours avant de devoir relâcher du lest, pour essayer de ne pas tomber… Malgré le froid rude, il fut rapidement en nage, annonçant à plus d’une reprise qu’il ne comprenait rien. Le ’’monstre’’ alla se cacher probablement derrière un rocher et ne bougea plus, comme pour reprendre son souffle, avec de repartir pesamment dans une autre direction, obligeant mon père à se déplacer pour que la ligne restât libre. Nous, nous servions de co-pilotes, indiquions l’arrivée des vagues dangereuses, les trous et pièges des rochers combinés à l’obscurité. Il annonça qu’il allait abandonner la partie en coupant le fil et laissant s’échapper ’’la chose’’ … Nous le conjurâmes de n’en rien faire, pour, dîmes-nous, au moins savoir ce que c’était. Il répondit que ce n’était sûrement pas un poisson noble et ne pouvait être que quelque chose d’étrange et de monstrueux. Je lui demandai la taille de son fil de bas de ligne. C’était du 100. Il était donc conçu pour résister à des poissons de 50 kilogrammes et là, il ne cassait pas, donc ’’la chose’’ n’atteignait pas ce poids… enfin, en théorie bien sûr, car en réalité la résistance du fil dépend de bien d’autres facteurs comme l’usure par frottement contre les rochers acérés et le tranchant des dents de la bête. Au bout d’un quart d’heure de rude bataille, mon père se sentit violemment attiré vers la mer et demanda qu’on lui donnât la main, ce que nous fîmes. L’attraction était vraiment très forte et dura plusieurs minutes. Puis la bête se calma et se laissa ramener quelque peu. Alors que nous éclairions la mer en levant bien haut notre lampe et nos torches électriques, le noir intense de cette nuit sans lune ne nous permit pas de voir quoi que ce fût.

Papa ramena son fil peu à peu et gagna quelques centimètres à chaque tour de moulinet. Puis, la bête, probablement abritée derrière un rocher ne bougea plus durant quelques minutes avant de se laisser traîner à nouveau. Papa était en nage malgré le froid et, ne pouvant libérer ses mains, nous demanda à plus d’une reprise de lui essuyer le front. Ce corps à corps dura un peu plus d’une heure avant que la chose ne vienne, dans un ultime et énorme effort s’installer pesamment dans une anfractuosité triangulaire au bord de notre rocher-perchoir.

C’était une masse de chair énorme, luisante et comme enrobée d’un mucus quelconque… Mais elle ne bougeait plus et Papa soufflait d’épuisement. La bête était énorme et de forme carrée … : Une raie !… Qu’elle était grosse, mon Dieu ! Elle devait bien faire 2 mètres de côté… soit 4 mètres carrés… Elle remuait très faiblement, comme frémissant doucement des extrémités de ses ailerons…

raja alba

Papa était vexé que ce ne fût qu’une raie, poisson faisant partie de la liste des espèces jamais consommées à la maison… Il eut sûrement préféré à la rigueur un chien de mer, quelque peu plus honorable que cette pauvre chose plate et bêtasse, ne semblant guère respirer l’intelligence ! Il voulut récupérer sa ligne pour effectuer un nouveau lancer et nous eûmes grand ’peine à le convaincre d’attendre que nous la sortions de l’eau.

Hélas, nous ne parvînmes pas à la bouger d’un pouce ! Combien pesait-elle ? Selon nos recherches ultérieures, entre 40 et 50 kilogrammes !…

Malgré le recours à tous les moyens à notre disposition -dont nos forces combinées pourtant herculéennes, je vous assure- nous n’y parvînmes guère et dûmes, bousculés par les réclamations paternelles de plus en plus véhémentes, nous résoudre à couper le fil et laisser l’animal retomber dans les profondeurs de l’eau … En l’éclairant de tous nos feux, nous pûmes voir qu’arrivée à une profondeur d’un mètre, elle se remit à frissonner de vie, se repositionner et repartir vers la vie, la bouche ornée d’un piercing bien peu sympathique…

mo’ 

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