par coeur

–      Par cœur, je connais l’alphabet arabe,

–      Par cœur, je connais l’alphabet latin,

–      Par cœur, je connais l’alphabet grec,

–      Par cœur, je récite l’affirmation ’’لغة واحدة لا تكفي’’ puisqu’arabisant,

–      Par cœur, je récite la liste des conjonctions ’’mais, ou, et, donc, or, ni, car’’, puisque franciste,

–      Par cœur, je récite les déclinaisons, aussi bien ’’rosa, rosa, rosam…’’que toutes les autres, puisque latiniste,

–      Par cœur, je connais également la liste des 7 Rois de Rome grâce à la formule magique RO-NU-TUL-AN-TAR-CER-TAR,

– De mémoire, je cite l’expression ’’ The course can be gruelling at times’’, puisqu’ angliciste,

–      De mémoire, je cite le dicton ’’en una boca cerrada no entran moscas’’ puisqu’ hispaniste,

–      De mémoire, je cite cette autre expression ’’Isso não tem pés nem cabeça’’ puisque lusophile,

–      De mémoire, je cite également celle-ci’mettere la pulce nell’orecchio’’ puisqu’ italianiste,

–      Par cœur, je connais ’’les tables de multiplication’’ jusqu’à plein, plein, plein…

–      Par cœur, je connais ce poème mnémotechnique qui m’aide à retenir le théorème de Pythagore :

« Le carré de l’hypoténuse

Est égal si je ne m’abuse

A la somme des carrés

Construits sur les autres côtés. »

–      Par cœur, je connais aussi la totalité de la chanson :

–      ’’Un jour la p’tite Huguette …’’

Stooop ! Ouf, j’ai eu chaud… j’ai bien cru que j’allais vous conter les exactions de la vilaine petite Huguette !

En la matière, par cœur, je les connais toutes, aussi bien celle traitant de l’objet de la mytiliculture, que l’autre chantant la geste du ’’Père Dupanloup’’, dont le nom fut frelaté ou grimé en Père Dubalo, ou encore le très docte et latin ’’De profundis …’’ plus efficace pour calmer les prurits du pucelage que le bromure militaire …

Bref je connais plein de choses très sérieuses par cœur ! Mais ai-je le moindre mérite à cela ? Difficile de répondre car pour la première catégorie, à penser a postériori à ce qu’eut pu me valoir le fait de ne les point connaître, je me résous à reconnaître que non !… Quant à mes connaissances par cœur relevant de la seconde catégorie, leur ignorance m’aurait mis au ban de ma communauté antédiluvienne, celle qui vécut avant l’apparition de la culture amerloco-crétine et conséquemment de la communication texto-débile…

Erato

Plus sérieusement par contre, je ne suis pas peu fier de ma capacité à mémoriser la poésie, les pièces cadencées, métrées et rimées comme les poésies classiques de Villon, Boileau, Nerval, Rimbaud, Baudelaire, Valéry ou Aragon, tout autant que les textes fleuris que le moindre changement et la moindre erreur, déséquilibrent et rendent prose vulgaire, comme les pièces en or de Cendrars, Senghor, Césaire et Perse

J’ai pris ce goût de l’apprentissage et de la récitation chez mon père qui, le brave homme, comme en contrepoint de la rudesse de sa vie d’agriculteur, cultivait quasiment en cachette ce petit jardin secret de la poésie, dont il ne pouvait ouvrir le portillon, sans risque d’être moqué ou même de choquer, qu’à ses enfants.

Je me rappelle la première fois qu’un soir, après le dîner familial, à l’heure rituellement réservée aux jeux de l’esprit, il nous récita un poème comme une prière, de sa grosse voix protectrice qui, quoique roulant les ’’r’’ à la façon 3ème République, s’emmiellait alors pour devenir d’une douceur inouïe. Quel était ce poème ? Je vous le donne en mille !

Félix Arvers

Rien d’autre que le célébrissime Sonnet d’Arvers, qu’il fut de mode, à une certaine époque, de considérer comme le plus beau poème de la langue française. Et même si ce n’est vraiment pas le cas, à cet âge-là, je l’avais alors trouvé tellement beau que, pour me faire plaisir et pour faire plaisir à mon papa, je l’avais de suite appris par cœur.

Certaines belles ont eu droit depuis à sa déclamation par mes soins. D’aucunes n’y ont rien compris, d’autres si, beaucoup en ont pleuré et en fin de compte, pas une n’y est restée insensible. Le voici :

Sonnet d'Arvers

Ce sonnet, publié en 1833 dans le recueil poétique Mes heures perdues de Félix Arvers, a été l’un des poèmes les plus populaires au xixe siècle.

Différentes anthologies des plus beaux poèmes de la langue française, le considèrent même comme le plus beau de tous, restant évident que notre siècle est déjà bien éloigné de ce type de sensibilité.

Disons qu’il est suranné ! S’il a eu un succès phénoménal, aujourd’hui, plus personne n’en parle et lorsqu’il est évoqué, y compris par les siens, il ne fait plus du tout l’unanimité. Voici un exemple d’attitude dubitative quant aux qualités exceptionnelles de la pièce, extrait du discours prononcé le 22 juillet 1906 par M. Jolibois, conseiller municipal de la Ville Natale du poète, Paris, au cours de la cérémonie d’inauguration de la plaque-médaillon de Félix Arvers posée sur la maison sise Quai d’Orléans, 12, où il naquit…

’’A vrai dire, l’opinion des poètes, seuls et vrais juges en la matière, n’est pas unanime, la perfection d’un sonnet relève, pour nombre d’entre eux, de règles imprescriptibles, nécessaires et mathématiques. Et cette perfection s’obtient par la fusion intégrale, savante et mystérieuse d’éléments complexes : sujet, dessin des strophes, choix et entrelacement des rimes, composition harmonique des quatrains et des tercets, trait final contenu dans le dernier vers qui, au dire de Lamartine, doit résumer tout le poème et suffire à le faire comprendre et sentir.

«Pourquoi, écrit Théophile Gautier, si l’on veut être libre et arranger les rimes à sa guise, aller choisir une forme rigoureuse qui n’admet aucun écart, aucun caprice ? L’irrégulier dans le régulier, le manque de correspondance dans la symétrie, quoi de plus illogique et de plus contrariant ?»

Le Sonnet d’Arvers semblerait donc entaché d’une imperfection, puisque l’auteur, contrevenant à l’une des lois les plus impératives, celle qui surveille et commande l’agencement des rimes, a précisément arrangé celles-ci à sa guise.

Dans le premier quatrain, en effet, les rimes masculines et féminines sont croisées, tandis qu’elles ne le sont point dans le second, où les rimes féminines sont plates. De là, pour les puristes, discordance dans l’ensemble.

Ainsi, un sonnet sans défaut ne serait pas celui d’Arvers. C’est ce que l’un des humoristes les plus primesautiers, un des lettrés fort originaux de notre temps, l’excellent poète Roul Ponchon, s’est amusé à constater en en faisant, sous forme de parodie, et avec les mêmes rimes et la même facture, une fine et très alerte critique intitulée «Le sonnet du Sonnet d’Arvers».

Pourquoi donc, malgré l’infraction que l’on y constate et qui n’est peut-être, au fond, qu’une négligence, ces quatorze vers sont-ils célèbres et confèrent-ils à Félix Arvers, parmi toutes ses autres œuvres, un titre personnel et immuable aux yeux de tous, alors que des sonnets impeccables sont encore oubliés ou méconnus ?

Ah! C’est qu’ici le poète, inspiré par une passion sincère, poignante et profonde, par une aspiration commune à tous, par l’amour, a fait moins une œuvre d’art pur qu’une œuvre d’humanité. Ému par le sentiment qui l’angoissait, il a été émouvant ; en parlant pour lui-même il a fixé une émotion ressentie par beaucoup d’autres hommes, qui retrouvaient dans ses vers l’écho précis, l’expression ennoblie de leur désir et de leur souffrance.

Et puis, il faut le reconnaître, qu’importait et qu’importe encore à ses lectrices l’observance plus ou moins stricte de règles dogmatiques ! Pour elles, un souffle tout-puissant, un mirage éternel, un séducteur invincible plane dans ce sonnet : l’amour.  Et cela suffit pour que les femmes, et aussi les jeunes amants apprennent et redisent toujours le sonnet d’Arvers. (…) Bulletin municipal officiel de la ville de Paris, n° 209, samedi 4 août 1906

Bon, comme dit ce très éloquent orateur, on peut trouver à la pièce tous les défauts du monde, on ne peut néanmoins en nier le génie. Et pour illustrer ce propos, je vous ’’rappelle’’ ce qu’avait répondu André Gide, alors arbitre des belles lettres, à un enquêteur qui lui demandait quel était, à son avis, le plus grand poète de la langue française : ’’Victor Hugo, Hélas !’’ Mais ? Pourquoi ’’Hélas’’ ?

’’ Je crois qu’il s’agit surtout de son style ; malgré sa royauté sur les mots, certains disent qu’il est le moins verbal de tous à cause de son éloquence vide, sa déclamation insupportable. Certains voient en lui « le type de poète égaré dans les directions funestes de l’anecdote, du didactisme, de l’éloquence : on lui reproche d’avoir ignoré la rigueur, l’ambiguïté, la pureté ». Ex. : « un seul vers de Nerval, dit-on, pèse plus lourd que les dix mille vers des Contemplations ; les deux cent cinquante pages des Fleurs du mal l’emportent sur les dix mille pages de son œuvre poétique ».’’ http://evasion-lecture-roman.over-blog.com/article-notre-plus-grand-poete-victor-hugo-helas-a-dit-andre-gide-115175907.html

Dédicataires Sonnet Arvers

A fortiori du pauvre mondain qu’était Félix Arvers… Ceci, malgré le fait que maint savant analyste glosa pour percer les différents mystères du poème, de l’identité de la dédicataire – beaucoup pensèrent à l’épouse d’un ami prestigieux, Hugo ou Nodier– au style, aux entorses à la forme classique du sonnet… Bien sincèrement peut me chaut tout cela

Je vous propose tout d’abord de vous donner à lire un autre sonnet d’Arvers :

Sonnet à mon ami R…

J’avais toujours rêvé le bonheur en ménage,

Comme un port où le cœur, trop longtemps agité,

Vient trouver, à la fin d’un long pèlerinage,

Un dernier jour de calme et de sérénité.

 

Une femme modeste, à peu près de mon âge

Et deux petits enfants jouant à son côté ;

Un cercle peu nombreux d’amis du voisinage,

Et de joyeux propos dans les beaux soirs d’été.

 

J’abandonnais l’amour à la jeunesse ardente

Je voulais une amie, une âme confidente,

Où cacher mes chagrins, qu’elle seule aurait lus ;

 

Le ciel m’a donné plus que je n’osais prétendre ;

L’amitié, par le temps, a pris un nom plus tendre,

Et l’amour arriva qu’on ne l’attendait plus.

Félix Arvers, Mes heures perdues

Bon ! Pour moi, c’est aussi cucul que des vœux d’anniversaire à ’’bobonne’’. Aucun intérêt!

Je préfère m’intéresser aux reprises et pastiches humoristiques que LE fameux sonnet inspira. Entre toutes les pièces qui répondirent à ce sonnet, j’en choisis deux particulièrement, l’une due à une femme quelque peu délurée et l’autre due carrément à une demi-mondaine :

Tout d’abord le sonnet de la délurée :

« Mon cher, vous m’amusez quand vous faites mystère

De votre immense amour en un moment conçu.

Vous êtes bien naïf d’avoir voulu le taire,

Avant qu’il ne fût né je crois que je l’ai su.

 

Pouviez-vous, m’adorant, passer inaperçu,

Et, vivant près de moi, vous sentir solitaire ?

De vous il dépendait d’être heureux sur la terre :

Il fallait demander et vous auriez reçu.

 

Apprenez qu’une femme au cœur épris et tendre

Souffre de suivre ainsi son chemin, sans entendre

L’ami qu’elle espérait trouver à chaque pas.

 

Forcément au devoir on reste alors fidèle !

J’ai compris, vous voyez, « ces vers tout remplis d’elle. »

C’est vous, mon pauvre ami, qui ne compreniez pas. »

Ensuite le sonnet de la demi-mondaine :

 

« Montre enfin au grand jour, loin d’en faire mystère,

Ce désir d’être aimé par tout homme conçu !

Mal d’amour, mon chéri, ne devrait pas se taire :

Pouvais-je le guérir avant de l’avoir su ?

 

Jamais un beau garçon ne passe inaperçu…

Tu n’es pas né pour vivre et languir solitaire.

Viens trouver dans mes bras le bonheur sur la terre,

Et ne t’en prends qu’à toi si tu n’as rien reçu.

 

Tu verras que je suis bien faite, ardente et tendre,

Ni prude, ni bégueule et prête à tout entendre,

Sachant par le menu ce que c’est qu’un faux pas.

 

Elle ne jure point de te rester fidèle,

Cette folle amoureuse ! Un jour, tu diras d’elle :

« Quelle fille c’était ! »… mais ne l’oublieras pas ! »

 

Ca a tout de même une autre gueule que : ’’ 100 Euros !’’, non ?

Plusieurs musiciens ont essayé de mettre en musique le Sonnet d’Arvers, à la tête desquels son contemporain Georges Bizet, au cours de sa frénétique recherche du succès et de la fortune. Bon, la pièce composée n’a pas tout à fait les qualités de Carmen, tant s’en faut, et maint musicien refuse de la chanter, mais c’est quand même du Bizet. Il l’a intitulée ’’Ma Vie a son Mystère’’. Écoutons-la :

Georges Bizet, Sonnet de Félix Arvers, (Ma vie a son mystère), Bruno Laplante, Baryton

J’aime beaucoup le dénommé Gainsbourg, Serge de son prénom – celui qui écrivait, composait, inventait des formes nouvelles, chantait avec un certain décalage et que j’avais découvert il y a fort longtemps, bien avant qu’il ait le moindre succès. J’aime beaucoup moins le cabot qu’il est devenu au fil du temps jusqu’à devenir une caricature de lui-même. Il a ’’revisité’’ et chanté le Sonnet d’Arvers en 1961 pour en donner une version que je n’aime pas, car ni lyrique, ni comique, ni même ironique. La voici :

Serge Gainsboug, Le Sonnet d’Arvers,

Le ton de l’écriture du Sonnet d’Arvers est bien loin de faire l’unanimité. Mais l’auteur peut-il en être tenu pour responsable ? Certainement pas et voici pourquoi : « La délicatesse de notre nation fait qu’on n’estime plus un livre dont le style est vieux… Les Français ne peuvent souffrir que ce qui est à la mode, ils sont aussi délicats pour le style que pour les habits ».

Voilà ce que remarque Morvan de Bellegarde en 1696, dans ses Modèles de conversation pour les personnes polies … http://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1986_num_38_1_1972

Les dates de naissance et de mort de Félix Arvers correspondent très exactement à celles de la première période du romantisme en France : ’’Le romantisme nourrit toute la première moitié du xixe siècle et pour la poésie plus précisément les années 1820-1850 : C’est l’effusion du moi avec un goût marqué pour la mélancolie : les poètes vont donc exprimer leur mal de vivre et leurs souffrances affectives en méditant sur la mort, sur Dieu, sur l’amour et la fuite du temps, sur la nature et sur la gloire…

Au-delà des thèmes pas toujours novateurs, les poètes romantiques revendiqueront un assouplissement de l’expression versifiée à la recherche d’une plus grande musicalité et de quelques audaces dans les mots et dans les images

Poésie de la sensibilité et d’une certaine musicalité, la poésie romantique se plaît dans des poèmes … que la génération suivante trouvera pesante, oratoire, bavarde et convenue… » Sylvie Menant http://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1986_num_38_1_1972

Ajoutons que quasiment tous les poètes dits romantiques ont quelque peu moqué ce mouvement dont il semble qu’ils aient parfaitement saisi qu’il ne constituait qu’une étape vers les grands mouvements poétique de la fin du siècle : Parnasse, Symbolisme notamment …

Mais…

’’ Il existe pourtant une autre grille d’analyse

Ce poème recèle peut-être une ironie secrète, une revanche sur l’aimée pour le moins peu perspicace et figée dans son rigorisme moral. Il aurait fallu percevoir l’acrostiche du premier quatrain, repris par les derniers mots du sonnet. (Nota : voir infr)

Dans ce cas, l’interprétation générale serait bien différente. Au lieu de la plainte d’un amant incompris, il s’agit en quelque sort d’une ’’vacherie’’ bien qu’il s’agisse d’un terme peu convenable pour une ’’MULE’’.

On pourrait m‘objecter que cet acrostiche est fortuit. Il me semble que cette position est difficilement défendable pour plusieurs raisons :

  • D’abord sa place : les acrostiches dans les poèmes sont toujours disposés depuis le début.
  • Ensuite le mot dessiné verticalement MULE correspond à la critique émise : le manque de perspicacité et l’entêtement
  • Enfin le dépit apparait sur le tard. Il ternit le portrait final avec la concession ’’QUOIQUE’’ et ’’A L’AUSTERE DEVOIR’’. Le doute sur l’intuition féminine révélée par la pointe du sonnet va dans le même sens.

Dans cette hypothèse, Arvers serait moins le continuateur de la tradition du sonnet pétrarquisant (voir infra) qu’un annonciateur de Baudelaire par ce mélange d’adoration et d’ironie.’’http://www.etudes-litteraires.com/sonnet-arvers.php

Nota : L’acrostiche : Les premières lettres des quatre vers du premier quatrain forment le mot MULE. La dernière proposition à la fin du poème est : … NE COMPRENDRA PAS

Nota : A propos du néologisme ironique  »pétrarquisant » : https://fr.wikipedia.org/wiki/P%C3%A9trarque

Un peu comme on dirait aujourd’hui :

  • L’idiote ne va rien comprendre

Qui a dit que les études classiques étaient tristes ?

 

mo’

 

 

 

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