Omar et Einstein

Il y a quelques mois, grâce à un piston efficace, après avoir affronté une escouade de recruteurs doctes et barbus, et au prix d’un lobbying d’enfer, j’ai eu l’insigne honneur et la joie d’être recruté comme précepteur d’un jeune prince, haut comme une demi-pomme.

Ma tâche consiste en sa prise en charge tous les après-midi, après ses études académiques, pour lui apprendre ce qu’il ne trouvera jamais à l’école : la vie !

Je l’installe à bord de sa somptueuse voiture, belle comme le carrosse de Cendrillon et le promène jusqu’au déclin du soleil. Le contenu pédagogique de mon enseignement est laissé à ma discrétion et je sais l’incommensurable somme de confiance que m’ont témoignée ses nobles parents tout en m’avouant même que personnellement, je n’aurais jamais témoigné pareille confiance à quelque humain que ce soit !

Il s’installe sans rechigner et ordonne à son cocher de fouetter le cheval –tracteur. Ces fonctions locomotrices sont remplies par une seule et même personne, le précepteur, c’est-à-dire votre serviteur.

Je suis donc, au sens littéral, son pédagogue, puisque étymologiquement, le pédagogue est l’esclave en charge de conduire à l’école, d’éduquer et d’encadrer un enfant…

carrosse Prince

Nous partons alors en promenade, au pas, dans les allées d’un parc calme, bien tenu et peu fréquenté, ou seuls défilent furtivement les travailleurs des chantiers alentour, regagnant leurs pénates, des couples de petits vieux faisant provision d’air pur, et quelques chiens de race échappés des luxueuses demeures environnantes, se dégourdissant les pattes et apportant de l’urée et de l’ammoniac aux nombreux massifs de fleurs, ce que mon noble disciple formalise par :’’Pipo pipi’’, l’un de ses chiens personnels s’appelant Pipo

Puis le petit prince manifeste sa joie en se mettant à chanter et à gazouiller d’abondance, pour me conter tout ce qui a marqué sa vie depuis notre dernière rencontre, la veille. Comme hélas je ne travaille point les fins de semaine, le lundi, le rapport babilaire est triple et il me faut une attention sans faille pour suivre le flot des confidences. Ses parents l’ont enmené au zoo, me conte-t-il par exemple, ce qu’il formalise par ’’ion, hommm’’ … ou l’ont promené en bicyclette, ce qu’il dit ‘’cas’ papa, mama, cas’’ (cas’ pour casque pour tout le monde)…

Après son rapport verbal, il perd son regard dans les arbres, dans les airs et tout là-bas, vers la ligne d’horizon, là où le ciel déposera dans les flots tout à l’heure son magnifique disque d’or provoquant son sourire béat et songeur…

Tout le temps de la promenade, son altesse ne cesse donc de s’exprimer, me demandant mille choses, et même si j’avoue ne pas toujours comprendre ses questions, je lui réponds tout de même, me référant systématiquement et prudemment à ce qui nous entoure : un oiseau sur un arbre que je dénomme Do Ré Mi, et dont je lui raconte la vie, le chien passant en jappant, baptisé par lui, Pipo, bien évidemment, dont je lui décris les exploits et les travailleurs que nous convenons d’appeler Gentils Messieurs… qui, lui affirmè-je , vont retrouver leurs petits princes à la maison.

Je guette sans cesse ses réactions. Et dès lors qu’il montre un signe de nervosité, je me dis qu’il est peut-être temps de lui donner à boire. Je lui tends sa bouteille non renversable qu’il agrippe de ses deux petites mains en m’interdisant de l’aider. Après chaque gorgée, il manifeste son contentement par un sourire et un petit grognement d’aise. Il essuie son menton perlé, avant de se resservir une lampée d’eau pure… Puis il essuie sa menotte mouillée sur sa poitrine et sourit à nouveau. Lorsqu’il a étanché sa soif, il le signifie en me tendant la bouteille et en déclarant ’’non, non, non’’

Oui, il est au stade de l’éveil de la réflexion, ce qu’il prouve à tout bout de champ en citant l’immense pédagogue Alain, philosophe qui vécut de 1868 à 1951. Il me semble que le petit prince m’explique avec force conviction :

Alain

’’Penser, c’est dire non. Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? Ce n’est que l’apparence. En tous ces cas-là, c’est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l’heureux acquiescement. Elle se sépare d’elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n’y a pas au monde d’autre combat.’’  Alain, Propos sur les pouvoirs, 1924.

Mais moi je trouve qu’il s’exprime très bien sans le moindre mot autre que ’’ça’’, ’’non’’, ’’papa’’, ’’mamma’’… et … mon nom, lequel évolue avec le temps. Il a commencé à m’appeler par une onomatopée bien approximative. Puis, je devins ’’Monab’’, que j’ai voulu comprendre comme ’’Mon Arbre’’, parce que cela me flatte à l’extrême et que le chérubin et moi partageons une véritable passion pour ces grands végétaux ligneux.

Christyne Chartrand – Mon arbre

Puis, à la faveur d’une promotion que, sans me vanter, je crois juste et méritée, je suis devenu ’’Monam’’, que je me délecte à orthographier ’’Mon Âme’’… car cela me fait passer du règne végétal au règne cérébral …

Si je n’ai pas à me plaindre de la quantité d’amour que j’ai reçue dans ma vie, personne avant lui ne m’a jamais appelé ’’Mon âme’’.

Je fais tout, Dieu me le pardonne, pour éviter les rencontres, car chacune des personnes rencontrées se sent obligée de l’embrasser et de lui tresser une couronne de louanges qui le barbent souverainement … Nous sommes tous deux férocement jaloux de nos échanges que nous tenons à maintenir sous forme d’apartés discrets.

Mon addiction à ces moments privilégiés est grande et a fait un saut prodigieux, suite à l’émerveillement suscité par ce que je m’en vais vous conter maintenant :

Un jour, après l’apéritif que constitue la gorgée d’eau évoquée plus haut, nous nous dirigeâmes comme à l’accoutumée vers le petit salon de thé situé sur une placette ombragée par de grands arbres, face à une orangeraie…

Seules quelques personnes âgées viennent, à l’heure du thé, y prendre une boisson chaude et une pâtisserie. Nous nous attablâmes comme d’habitude à l’écart. Je le pris sur mes genoux et nous nous mîmes à deviser benoitement sur l’état du monde, désignant de nos index levés, les oiseaux, les arbres et le Ciel. Le plus disert ne fut pas celui qu’on pense.

De temps à autre je dus faire preuve d’autorité, Oh, rassurez-vous, non point celle des chiourmes grondantes et menaçantes – ces choses-là sont complètement bannies de son environnement et j’y veille férocement, mais pour rappeler son attention, j’évoque des choses qu’il aime et qui aiguisent sa curiosité …

Lorsqu’il ne comprend pas, il n’hésite pas à le manifester en me mitraillant d’un flot de questions et en me sommant de répondre en langage intelligible… pour lui … Qui apprend à l’autre ? Je suis bien incapable de le dire !

Le petit ange était donc sur mes genoux. Je reçus un appel téléphonique auquel je dus répondre et il respectait ma distraction momentanée. Il agita le plateau posé sur la petite table de marbre du salon de thé. Il s’aperçut que le plateau, au fond légèrement convexe, avait tendance à tourner lorsqu’il imprimait une force sur l’un de ses côtés… Mais ce plateau était chargé de ma lourde tasse de thé d’une part et à coté, de son verre -d’eau – posé sur une assiette qui contenait également sa pâtisserie – un simple biscuit… L’ensemble du plateau avait donc deux centres de gravité et ne voulait pas tourner rond…

Il essaya deux ou trois fois, tâta ici, tâta là et sans l’ombre d’une hésitation, il prit son assiette à deux mains et ma la tendit. Je la pris machinalement et le laissai faire, puisqu’il le faisait sans rien salir.

Il poussa alors ma lourde tasse de thé vers le centre du plateau, en couinant ’’chaud, chaud’’, ce qui était vrai, et testa la stabilité de l’ensemble, l’ajusta et eut un énorme sourire de victoire lorsque le plateau accepta de tourner régulièrement comme une toupie lorsqu’il lui imprima une poussée latérale.

Il expérimenta sa trouvaille, la vérifia, recommença, ajusta, essaya à nouveau, gazouilla et enfin, lorsqu’il fut certain d’avoir résolu le problème, il lança un flot de paroles qui, je n’en doutai nullement, me démontra le problème de la définition du barycentre, soit :

 » En géométrie affine, le barycentre de plusieurs points affectés de coefficients est un point annulant une certaine égalité vectorielle. Le calcul de barycentre est l’outil fondamental de la géométrie affine.

Le barycentre d’un ensemble de points est déterminé par l’équation suivante :

R = ∑(xi.Ri) / ∑xi

 où R est la position du barycentre, Ri la position de chaque point constitutif et chaque xi est une fonction attachée à chacun de ces points.

En mécanique, xi peut être une masse: le barycentre est alors le point d’application de la résultante des masses affectées à chaque point d’un solide et il est nommé centre d’inertie.

Si les xi représentent des poids, le barycentre est alors le point d’application de la résultante des poids affectés à chaque point du solide »  et en riant de plus belle, il termine en disant que c’est ce qui lui a permis de déterminer le centre de gravité.

Je le serrai dans mes bras, les larmes aux yeux … sans rien dire…

Je commence à être habitué à ses fulgurances dans le domaine des mathématiques et de la physique.

euh voyons voir

N’a-t-il pas, l’autre jour, empilé dans son lit à barreaux des objets et des coussins qui lui ont permis de grimper sans tomber et d’en sortir… en riant ?…

Ne sait-il pas reconnaître toutes les formes de ses cubes et quilles ?

Ca, ce n’est certes pas exceptionnel et mon but n’est assurément pas de décrire un animal de cirque. Je ne fais que rapporter ce qui, chez lui, m’émerveille et me parait digne d’intérêt, comme par exemple son addiction pour la forme et le mot ’’CŒUR’ ! Comme le soin extrême qu’il apporte à faire ses travaux manuels et son application à les détruire tous systématiquement, ce qu’il fait dès l’instant qu’il est satisfait de son œuvre !

Actuellement il parfait ses connaissances en matière de locomotion en étudiant les divers véhicules de transport : Son préféré est le ’’Train’’ ! Peu satisfait de sa prononciation de la diphtongue, il répète le mot jusqu’à en être satisfait. Suit le ’’Bateau’’. Puis le ’’Bus’’, puis la ’’Vouatu’’, puis la ’’Moto’’ puis enfin le ’’Vélo’’. Et qu’en fait-il puisqu’il en possède 50 exemplaires de chaque ? Il passe son temps de jeu à en étudier … les roues !… Et le véhicule qui l’intrigue le plus est, conséquemment … le bateau bien sûr…

Maman les p’tits bateaux

Mais il y a bien peu de chances qu’il gobe le complaisant  »mensonge » de la maman, car pour lui, un bateau doit être retourné pour découvrir ou il cache ses roues ! Il a récemment fait une découverte fondamentale : en faisant barboter l’eau de la baignoire, le bateau avance, alors, se dit-il en se grattant le sommet du crâne, d’ici à ce que l’embarcation tire son énergie cinétique de ce remous, il n’y a pas des kilomètres ! Il se promet d’en avoir le cœur net bien rapidement ! De manière générale, si ce n’est pas scientifiquement étayé et démontré, il refuse tout ce qu’on lui propose d’apprendre … de prendre …

 jouet

Peut-être maintenant puis-je comprendre que lorsqu’on essaie de lui faire apprendre même une évidence, il s’empresse de lever toute équivoque et dit clairement qu’il ne saurait être question qu’il accepte quoi que ce soit qui ne passe pas d’abord par son Laboratoire d’Analyse et de Contrôle.

Oh, en fait, il ne fait que faire sienne certaine définition de l’apprentissage dont j’ai abondamment parlé ici https://mosalyo.wordpress.com/2008/05/26/le-sceau-de-lignorance/ et qui établissait que :

Apprendre, c’est accepter de prendre !

Et comment le signifie-t-il, lui, mon petit prince, qu’ ’’apprendre c’est accepter de prendre’’ ?

En commençant bien évidemment par dire :

Non, non, non !

 

mo’

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