Mary's bloody Patrick

Un ami portugais m’a confié son inquiétude à propos de sa fille, toute jeune diplômée de sociologie, qui a choisi un sujet de thèse de fin d’études très original : ‘’Le Bain Maure au Maroc’’. La jeune fille s’est installée à Kénitra, à 40 kilomètres au nord de Rabat et s’est donc courageusement lancée dans l’étude exhaustive de ces lieux publics d’hygiène, à travers tout le pays. Ce qui provoque l’inquiétude paternelle, c’est que huit années après le début de cette thèse, la fifille est toujours là, désespérant de pouvoir la terminer un jour, mais toute obnubilée et passionnée par ce qu’elle ne cesse d’apprendre …

Ah bon ? Qu’est-ce qu’un bain maure ?

Le Bain Turc... Ingres

A cause de toute la mythologie orientaliste qui a récupéré le bain maure pour en faire un fantasme plus ou moins lubrique, on oublie souvent que ce lieu est d’abord un très prosaïque lieu de bains publics, fréquenté, outre par de sublimes et lascives naïades échangeant des propos intimes, par des hommes qui vont tout simplement se laver.

premiere salle

Le bain maure est construit autour d’une chaudière qui distribue partout de l’eau bouillante et qui est alimentée au charbon de bois. Le hammam classique consiste en un bâtiment de trois ou quatre salles plus ou moins vastes, dallées et nues, correctement isolées, ou la lumière naturelle ne pénètre pas et ou la lumière artificielle est très discrète. Conçus très exactement comme les thermes romains, les bains maures comportent tous:

  • Une première salle d’accueil, ou l’on se déshabille et confie ses effets à un gardien qui les remise dans un coffre ou un casier.

kessal

  • Une seconde salle tiède ou l’on s’assoit quelques instants pour acclimater son corps progressivement à la chaleur. Beaucoup de personnes y pratiquent quelques exercices gymniques.
  • De là on accède à la troisième salle, généralement la plus vaste des quatre, ou la température est nettement plus chaude que la précédente et ou se tiennent la majorité des usagers. Certains sont paisiblement assis pour se délasser, d’autres subissent les vigoureux massages d’athlétiques gaillards – version spécifique de kinésithérapeutes – qui, après vous avoir enduit de produits lubrifiants vous mènent à chaque mouvement au seuil de la mort et vous traitent exactement comme un bout de ficelle, vous nouant les bras, vous pliant en tous sens, vous renversant la tête à la faire craquer, vous laçant les jambes et s’appuyant de tout leur poids sur votre corps jusqu’à entendre un craquement que vous pensez être celui d’une fracture et dont on vous assure qu’il s’agit d’un ankylose due à votre nature de limace vaguement vertébrée. Après cette raclée, vous n’avez qu’une envie : celle de vous assoupir pour récupérer. Et au réveil, quelques instants plus tard, c’est l’euphorie, la plénitude, le délassement total. Vous comptez vos osselets. Ils sont tous là et ils vous remercient même pour la vigueur de leur remise en forme.

sudation

  • Après cette salle et avant le rinçage final, il faut oser entrer dans la quatrième salle, la plus chaude, puisqu’à température de sauna, mais saturée de vapeur… Là, on pénètre et on tient le temps que l’on peut, suffisamment longtemps pour ressembler à une gargoulette et exsuder un bon litre de transpiration qui véhicule hors de vous toutes les toxines accumulées dans votre misérable vie de blatte citadine moderne …
  • Enfin, quelqu’un vient et vous propose des seaux d’eau quasiment bouillante dont il faut ajuster la température à votre guise pour vous rincer, avant de regagner le vestiaire pour vous habiller et, selon la tradition, prendre une collation légère pour vous reconstituer quelque peu…

C’est à peu de choses près le baratin que je servais à Patrick E. éminent professeur de lettres anglaises et directeur de l’Institut ou, parallèlement à mes études, je m’étais fait embauché comme ‘’Technician’’ dans un laboratoire de langues. A cet effet, j’avais appris à enclencher quelques boutons de magnétophone, à augmenter le son et à ajuster des casques écouteurs. Cette haute science me permit en tout cas de vivre confortablement et de me passer des subsides de mon père pour mes études supérieures, comme j’en avais pris le pari…

Patrick E. était plutôt petit de taille et modeste de corpulence. Il avait la peau rose comme beaucoup de ses compatriotes. Ses petits yeux pétillaient d’intelligence et cela contribuait à lui donner un air d’animal sylvestre. Avec son épouse Mary – également prof – ils formaient un de ces couples super-sympas, adorés de leurs élèves, amis avec eux, les fréquentant, les recevant chez eux et répondant à leurs invitations, ce qui était très rare à l’époque et quasi inexistant dans l’enseignement français…

Les deux avaient une culture encyclopédique grâce à l’excellence de leur formation, à leurs lectures incessantes, à leurs innombrables voyages à travers le monde et à un esprit largement ouvert sur les autres cultures. Ils étaient amicaux, chaleureux même et ne demandaient qu’à connaître davantage leurs interlocuteurs, leurs origines, leurs goûts et leurs penchants.

Un jour, des amis proches et moi-même étions en train de bavarder avec cet ami anglais dans le magnifique jardinet de sa jolie villa de fonction en sirotant un délicieux jus de citron au gingembre préparé par la gentille Mary. L’un de nous proposa une séance de bain maure pour nous défatiguer de nos innombrables soirées généreusement arrosées et désordonnées, avec leurs veilles non récupérées et non récupérables, les fatigues de nos corps, certes jeunes, mais mal nourris et mal protégés et nos cernes livides qui nous faisaient la tête de certains personnages du film Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wine

ghassoul

L’idée fut applaudie et immédiatement retenue et le projet programmé pour la soirée du vendredi suivant. Patrick s’enquit honnêtement des ‘’choses à faire’’ pour aller au bain maure et il lui fut conseillé, pour le taquiner, d’acquérir un seau en cuivre, garni de tout une trousse de 100 produits divers, allant du savon aux boissons énergisantes, en passant par le ghassoul et les onguents les plus riches… Mary était pliée de rire pendant que lui calculait probablement le coût exorbitant de l’opération. Je volai à son secours et lui dis de ne rien croire des balivernes qu’on lui servait et de venir simplement avec son corps, ses toxines et sa fatigue…

Le soir ‘’S’’ finit par arriver, et nous nous retrouvâmes chez celui d’entre nous qui habitait le plus près du bain maure choisi par un assidu de ce genre d’endroit. Ce n’était vraiment pas mon cas, car moi l’enthousiasme exubérant de ma tension artérielle m’en tenait à l’écart.

Nous partîmes pour le bain vers l’heure vingtième, en chantant de douces romances que notre invité d’honneur nous traduisait simultanément pour nous rapprocher de la langue de Shakespeare … Nous rendîmes ainsi hommage à La Petite Huguette et aux Filles de Camaret, sans oublier celles de Lorient et célébrâmes une messe ‘’De profundis morpionibus’’ avant d’arriver sur site…

Le plus jeune d’entre nous avait alors ses 20 ans révolus mais nous nous amusâmes comme des petits fous et ne nous calmâmes qu’une fois les formalités d’accès accomplies. Nous pénétrâmes alors dans ce qui tenait lieu de vestiaire. Les rares autres clients nous considéraient sans aménité, nous demandant muettement de ne pas faire de bruit.

Puis, tous en slip, après une halte salutaire d’acclimatation dans la première salle, nous pénétrâmes dans la seconde, dans laquelle régnait une douce température et pourtant pour moi déjà infernale …

 Sans titre

Après avoir fait laver le sol à l’emplacement qu’ils choisirent pour s’asseoir, Socrate, Platon, Aristote et les autres entreprirent de se purifier le corps avant de tenir conseil olympien pour refaire le monde. Nous nous assîmes en tailleur et formâmes un cercle. Nous devisâmes et rivalisâmes de brio par nos savoirs tous frais et nos citations à ridiculiser un site dédié…

J’étais juste en face de Patrick… qui était comme dit totalement chauve. Après une poignée de minutes, je me soulevai de mon séant et essuyai une tâche rouge apparue sur le sommet de son crâne luisant et déjà moite de transpiration. En me lavant la main je levai les yeux et remarquai que nous étions très exactement sous le trou d’aération du faîte de la coupole du plafond. Je me demandais ce que pouvait bien être cette tâche. Après 5 secondes, une autre tâche apparut et m’incita à lui demander de se déplacer pour ne plus recevoir ce qui le maculait ainsi. Ce qu’il fit. Mais aussitôt après, même chose. La tâche réapparut, nous incitant tous à regarder son crâne de plus près. Rien d’anormal !

Mais alors que nous nous pressions autour de lui, une autre apparut sur l’une de ses épaules. Puis sur l’autre. Puis une autre s’étala sur son front, puis sur sa joue, puis sur son dos, puis sur sa poitrine, puis sur son ventre, ses cuisses, ses jambes et enfin ses pieds … Une, deux, trois… dix et cent … les tâches se multipliaient de plus en plus vite…

Pétéchies

Il nous fallut un temps pour réaliser qu’il s’agissait en fait de tâches de sang générées par son propre corps… L’aspect de l’ami en devint rapidement monstrueux. Le pauvre homme s’affola et demanda à sortir immédiatement et à être conduit chez un médecin, ce que bien évidemment nous fîmes sur le champ. Nous l’enveloppâmes de toutes nos serviettes et c’est dans ce suaire improvisé que nous fonçâmes à tombeau ouvert vers la clinique la plus proche ou l’on nous refusa l’accès et nous conseilla d’aller à l’hôpital public ? Patrick nous supplia de n’en rien faire et de lui procurer simplement un téléphone pour appeler les services d’urgence du consulat de Grande Bretagne… Tout en cherchant d’où téléphoner, et pour ne pas perdre de temps, nous le conduisîmes dans une autre clinique ou l’on nous refusa également l’accès. Un bien long moment après, un brave médecin que l’un de nous connaissait, nous ouvrit son huis, nous accueillit humainement et examina notre ami. Il nous avoua n’avoir jamais été confronté à pareil phénomène… Il nous dit, pour détendre l’atmosphère et surtout l’humeur du pauvre Patrick, qu’il connaissait le phénomène mystique rapporté dans la tradition catholique qui permet la purification par l’abandon du sang, mais pas ce symptôme d’exsanguination ‘’profane’’. Alors que nous quittions les lieux, penauds et passablement désespérés, le brave docteur retint le dernier d’entre nous pour lui dire de ne pas traîner et de mener le patient dans un hôpital public malgré lui, sous peine de le mettre en danger et accessoirement d’avoir les pires problèmes judiciaires du monde.

Nous questionnions sans cesse Patrick sur ce qu’il ressentait et invariablement il nous rassurait en affirmant qu’il se sentait parfaitement bien et nullement incommodé… L’apparition des taches de sang allait en diminuant et c’est devant le service de nuit de la poste centrale ou nous nous étions rendus pour téléphoner comme il le souhaitait, que nous nous aperçûmes qu’enfin elle avait cessé. Nous attendîmes un instant et décidâmes d’aller chez l’un de nous pour lui permettre de faire une toilette complète et de se rhabiller afin de regagner ses pénates sans affoler Mary et leurs enfants.

Et c’est donc tout guilleret, parfaitement propre et souriant qu’il rentra chez lui en nous priant de l’excuser de ne pas nous inviter à entrer compte tenu de l’heure tardive – plus de deux heures du matin … Cela tombait bien car bien évidemment nous étions tous à bout de nerfs et sincèrement choqués par la rocambolesque aventure … l

Le lendemain matin, d’un commun accord, vers le milieu de la matinée, nous nous rendîmes à son bureau, au British Council. A l’accueil, on nous indiqua qu’il était bien présent et assurait ses cours le plus normalement du monde… Nous poussâmes un grand soupir de soulagement et pendant que nous repartions sans l’avoir dérangé, il nous héla et vint à notre rencontre pour nous inviter à nous asseoir deux minutes à la cafétéria du bas de la rue.

Là, il nous remercia pour nos témoignages d’amitié et expliqua que l’incident était clos : les services du consulat lui avaient envoyé le médecin conventionné en pleine nuit, lorsque nous l’avions reconduit chez lui car la douce Mary exigea cette visite médicale lorsqu’il lui fit le récit de la soirée. Puis, il avait dû raconter par le menu l’ensemble de l’aventure au praticien accourut à chez lui. Heureusement celui-ci semblait avoir diagnostiqué le mal quasi instantanément …

vaisseaux

Le médecin lui avait expliqué qu’ayant un derme d’une extrême fragilité et une sensibilité en conséquence, qu’assez porté sur les boissons alcoolisées par ailleurs, notre ami avait des vaisseaux sanguins capillaires très fragiles, dus à une altération de leur revêtement. Cela ferait que ces petits vaisseaux pouvaient devenir perméables et laisser passer des globules rouges par endroit, ce qui forme sur la peau des petites taches rouges appelées pétéchies. On donne le nom de purpura à la maladie responsable de ce phénomène.

Plus concrètement, l’exposition de Patrick à une chaleur trop violente – celle du bain maure- lui avait dilaté la paroi de ces vaisseaux capillaires et le sang, qui comme tout liquide ne cherche qu’à s’échapper de ses conduits naturels, a décidé de prendre l’air un peu partout sur le corps, dans le sens descendant, à savoir du cerveau vers les pieds…

Mais le bon docteur précisa qu’en dehors de l’aspect esthétique et spectaculaire dans le cas extrême considéré, il n’y avait strictement aucun risque dans ces épanchements sanguins…

C’est en cœur que nous poussâmes un ‘’Ouf !’’ de soulagement et mîmes ainsi un terme à notre sentiment de culpabilité d’avoir imposé inconsidérément nos mœurs barbares au délicat gentilhomme nordique.

Bloody Patrick

Le pitre de service dans notre bande proposa alors de créer un nouveau cocktail en hommage à notre sacré ami Bloody Patrick !

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