mon dictionnaire 2.

Je poursuis les séances de mon Académie et ses travaux thélémites ! Je me promène dans l’abécédaire brocéliandais, débarrassés de Merlin et de ses fées. Cabri insouciant, j’avance donc par sauts fantasques, en respectant cependant scrupuleusement le règlement anarchiste dont le second et dernier article rend caduque l’application du premier.

Fort de l’appui de ma mémoire mitée, de mes 32 dictionnaires et de mes 5 encyclopédies, aidé par les quelques 10 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 d’entrées dans le chaudron du savoir universel, mais aussi et surtout attiré comme une phalène brumeuse par la lumière artificielle de l’absurde, je me prépare à la séance extraordinaire du jour dont le Secrétaire Perpétuel me dit qu’elle doit me conduire de la lettre ‘’A’’ à la lettre ‘’Z’’…

A comme amitié bleu

Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi. »

Michel de Montaigne, Essais, « De l’Amitié »

Voltaire bleu

Aux mânes de M. de Genonville

Toi que le ciel jaloux ravit dans son printemps,

Toi de qui je conserve un souvenir fidèle Vainqueur de la mort et du temps,

Toi dont la perte, après dix ans,

M’est encore affreuse et nouvelle ;

Si tout n’est pas détruit, si sur les sombres bords

Ce souffle si caché, cette faible étincelle,

Cet esprit, le moteur et l’esclave du corps,

Ce je ne sais quel sens qu’on nomme âme immortelle,

Reste inconnu de nous, est vivant chez les morts ;

S’il est vrai que tu sois, et si tu peux m’entendre,

Ô mon cher Genonville, avec plaisir reçois

Ces vers et ces soupirs que je donne à ta cendre,

Monument d’un amour immortel comme toi.

Il te souvient du temps où l’aimable Egérie,

Dans les beaux jours de notre vie,

Ecoutait nos chansons, partageait nos ardeurs.

Nous nous aimions tous trois ; la raison, la folie,

L’amour, l’enchantement des plus tendres erreurs,

Tout réunissait nos trois cœurs.

Que nous étions heureux ! même cette indigence,

Triste compagne des beaux jours,

Ne put de notre joie empoisonner le cours.

Jeunes, gais, satisfaits, sans soins, sans prévoyance,

Aux douceurs du présent bornant tous nos désirs,

Quel besoin avions-nous d’une vaine abondance ?

Ces plaisirs, ces beaux jours coulés dans la mollesse,

Ces ris, enfants de l’allégresse,

Sont passés avec toi dans la nuit du trépas.

Le ciel, en récompense, accorde à ta maîtresse

Des grandeurs et de la richesse,

Appuis de l’âge mûr, éclatant embarras

Faible soulagement quand on perd sa jeunesse.

La fortune est chez elle où fût jadis l’amour.

Les plaisirs ont leur temps ; la sagesse a son tour.

L’amour s’est envolé sur l’aile du bel âge ;

Mais jamais l’amitié ne fuit du cœur du sage.

Nous chantons quelquefois et tes vers et les miens ;

De ton aimable esprit nous célébrons les charmes ;

Ton nom se mêle encore à tous nos entretiens ;

Nous lisons tes écrits, nous les baignons de larmes :

Loin de nous à jamais ces mortels endurcis,

Indignes du beau nom, du nom sacré d’amis,

Ou toujours remplis d’eux, ou toujours hors d’eux même,

Au monde, à l’inconstance ardents à se livrer,

Malheureux, dont le cœur ne sait pas comme on aime,

Et qui n’ont point connu la douceur de pleurer !

Voltaire, Épîtres, stances et odes

Marceline D-V bleu

Les deux amitiés

Il est deux Amitiés comme il est deux Amours. 

L’une ressemble à l’imprudence ; 

Faite pour l’âge heureux dont elle a l’ignorance, 

C’est une enfant qui rit toujours. 

Bruyante, naïve, légère, 

Elle éclate en transports joyeux. 

Aux préjugés du monde indocile, étrangère, 

Elle confond les rangs et folâtre avec eux. 

L’instinct du cœur est sa science, 

Et son guide est la confiance. 

L’enfance ne sait point haïr ;  Elle ignore qu’on peut trahir. 

Si l’ennui dans ses yeux (on l’éprouve à tout âge) 

Fait rouler quelques pleurs, 

L’Amitié les arrête, et couvre ce nuage 

D’un nuage de fleurs. 

On la voit s’élancer près de l’enfant qu’elle aime, 

Caresser la douleur sans la comprendre encor, 

Lui jeter des bouquets moins riants qu’elle-même, 

L’obliger à la fuite et reprendre l’essor.

C’est elle, ô ma première amie ! 

Dont la chaîne s’étend pour nous unir toujours. 

Elle embellit par toi l’aurore de ma vie, 

Elle en doit embellir encor les derniers jours. 

Oh ! que son empire est aimable ! 

Qu’il répand un charme ineffable 

Sur la jeunesse et l’avenir, 

Ce doux reflet du souvenir ! 

Ce rêve pur de notre enfance 

En a prolongé l’innocence ; 

L’Amour, le temps, l’absence, le malheur, 

Semblent le respecter dans le fond de mon cœur. 

Il traverse avec nous la saison des orages, 

Comme un rayon du ciel qui nous guide et nous luit : 

C’est, ma chère, un jour sans nuages 

Qui prépare une douce nuit. L’autre Amitié, plus grave, plus austère, 

Se donne avec lenteur, choisit avec mystère ; 

Elle observe en silence et craint de s’avancer ; 

Elle écarte les fleurs, de peur de s’y blesser. 

Choisissant la raison pour conseil et pour guide, 

Elle voit par ses yeux et marche sur ses pas : 

Son abord est craintif, son regard est timide ; 

Elle attend, et ne prévient pas.

Marceline Desbordes-Valmore, 1786-1859, Elégies.

Amiel bleu

Ce que veut l’amitié

Ami, j’entends bien tes maximes, 

Tes avis, tes conseils, tes vœux, 

Et, dans nos entretiens intimes, 

J’ai même entendu tes aveux ; 

Et pour tout cela mon cœur t’aime 

Mais tout cela n’est pas toi-même, 

Et c’est toi-même que je veux.

Henri-Frédéric Amiel, 1821-1881, Il penseroso

Les Copains d’abord

Non, ce n’était pas le radeau

De la Méduse, ce bateau

Qu’on se le dise au fond des ports

Dise au fond des ports

Il naviguait en père peinard

Sur la grand-mare des canards

Et s’app’lait les Copains d’abord

Les Copains d’abord

Ses fluctuat nec mergitur

C’était pas d’la littérature

N’en déplaise aux jeteurs de sort

Aux jeteurs de sort

Son capitaine et ses mat’lots

N’étaient pas des enfants d’salauds

Mais des amis franco de port

Des copains d’abord

C’étaient pas des amis de luxe

Des petits Castor et Pollux

Des gens de Sodome et Gomorrhe

Sodome et Gomorrhe

C’étaient pas des amis choisis

Par Montaigne et La Boétie

Sur le ventre ils se tapaient fort

Les copains d’abord

C’étaient pas des anges non plus

L’Évangile, ils l’avaient pas lu

Mais ils s’aimaient toutes voiles dehors

Toutes voiles dehors Jean, Pierre, Paul et compagnie

C’était leur seule litanie

Leur credo, leur confiteor

Aux copains d’abord

Au moindre coup de Trafalgar

C’est l’amitié qui prenait l’quart

C’est elle qui leur montrait le nord

Leur montrait le nord

Et quand ils étaient en détresse

Qu’leurs bras lançaient des S.O.S.

On aurait dit des sémaphores

Les copains d’abord

Au rendez-vous des bons copains

Y avait pas souvent de lapins

Quand l’un d’entre eux manquait à bord

C’est qu’il était mort

Oui, mais jamais, au grand jamais

Son trou dans l’eau n’se refermait

Cent ans après, coquin de sort

Il manquait encore

Des bateaux j’en ai pris beaucoup

Mais le seul qui ait tenu le coup

Qui n’ait jamais viré de bord

Mais viré de bord

Naviguait en père peinard

Sur la grand-mare des canards

Et s’app’lait les Copains d’abord

Les Copains d’abord

Georges Brassens, 1920-1981

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Z comme zoo

déclaration droits animal

Déclaration Universelle des Droits de l’Animal proclamée solennellement à Paris en 1978, révisée et publiée en 1990

Préambule :

  • Considérant que la Vie est une, tous les êtres vivants ayant une origine commune et s’étant différenciés au cours de l’évolution des espèces,
  • Considérant que tout être vivant possède des droits naturels et que tout animal doté d’un système nerveux possède des droits particuliers,
  • Considérant que le mépris, voire la simple méconnaissance de ces droits naturels provoquent de graves atteintes à la Nature et conduisent l’homme à commettre des crimes envers les animaux,
  • Considérant que la coexistence des espèces dans le monde implique la reconnaissance par l’espèce humaine du droit à l’existence des autres espèces animales,
  • Considérant que le respect des animaux par l’homme est inséparable du respect des hommes entre eux,

Il est proclamé ce qui suit :

Article premier

Tous les animaux ont des droits égaux à l’existence dans le cadre des équilibres biologiques. Cette égalité n’occulte pas la diversité des espèces et des individus.

Article 2

Toute vie animale a droit au respect.

Article 3

  1. Aucun animal ne doit être soumis à de mauvais traitements ou à des actes cruels.
  2. Si la mise à mort d’un animal est nécessaire, elle doit être instantanée, indolore et non génératrice d’angoisse.
  3. L’animal mort doit être traité avec décence.

Article 4

  1. L’animal sauvage a le droit de vivre libre dans son milieu naturel, et de s’y reproduire.
  2. La privation prolongée de sa liberté, la chasse et la pêche de loisir, ainsi que toute utilisation de l’animal sauvage à d’autres fins que vitales, sont contraires à ce droit.

Article 5

  1. L’animal que l’homme tient sous sa dépendance a droit à un entretien et à des soins attentifs.
  2. Il ne doit en aucun cas être abandonné, ou mis à mort de manière injustifiée.
  3. Toutes les formes d’élevage et d’utilisation de l’animal doivent respecter la physiologie et le comportement propres à l’espèce.
  4. Les exhibitions, les spectacles, les films utilisant des animaux doivent aussi respecter leur dignité et ne comporter aucune violence.

Article 6

  1. L’expérimentation sur l’animal impliquant une souffrance physique ou psychique viole les droits de l’animal.
  2. Les méthodes de remplacement doivent être développées et systématiquement mises en œuvre.

Article 7

Tout acte impliquant sans nécessité la mort d’un animal et toute décision conduisant à un tel acte constituent un crime contre la vie.

Article 8

  1. Tout acte compromettant la survie d’une espèce sauvage, et toute décision conduisant à un tel acte constituent un génocide, c’est à dire un crime contre l’espèce.
  2. Le massacre des animaux sauvages, la pollution et la destruction des biotopes sont des génocides.

Article 9

  1. La personnalité juridique de l’animal et ses droits doivent être reconnus par la loi.
  2. La défense et la sauvegarde de l’animal doivent avoir des représentants au sein des organismes gouvernementaux.

Article 10

L’éducation et l’instruction publique doivent conduire l’homme, dès son enfance, à observer, à comprendre, et à respecter les animaux.

 Michel Butor

Zoo

À la tombée de la nuit

Quand se sont refermées les grilles

L’éléphant rêve à son grand troupeau

Le rhinocéros à ses troncs d’arbres

L’hippopotame à des lacs clairs

La girafe à des frondaisons de fougères

Le dromadaire à des oasis tintant Le bison à un océan d’herbes

Le lion à des craquements dans les feuilles

Le tigre de Sibérie à des traces dans la neige

L’ours polaire à des cascades poissonneuses

La panthère à des pelages passant dans les rayons de lune

Le gorille à des bananiers croulant de leurs feuilles violettes

L’aigle à des coups de vent dans des canyons de nuages

Le phoque aux archipels mouvants de la banquise disloquée

Les enfants des gardiens à la plage

Michel Butor, 1926, Album Zoo

zoo

Paul Eluard

Poisson

Les poissons, les nageurs, les bateaux

Transforment l’eau.

L’eau est douce et ne bouge

Que pour ce qui la touche.

Le poisson avance

Comme un doigt dans un gant,

Le nageur danse lentement

Et la voile respire.

Mais l’eau douce bouge

Pour ce qui la touche,

Pour le poisson, pour le nageur, pour le bateau

Qu’elle porte

Et qu’elle emporte.

Paul Eluard, 1895-1952

Léo Ferré

Léo Ferré, le poète et musicien, avait adopté avec son épouse en 1961 un bébé chimpanzé. Une femelle qu’ils ont prénommée Pépée, et qu’ils ont aimée follement et traitée comme un enfant. Puis… le drame …

Léo Ferré, Hommage à Pépée

Baudelaire

Un Plaisant

C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. Au milieu de ce tohu-bohu et de ce vacarme, un âne trottait vivement, harcelé par un malotru armé d’un fouet. Comme l’âne allait tourner l’angle d’un trottoir, un beau monsieur ganté, verni, cruellement cravaté et emprisonné dans des habits tout neufs, s’inclina cérémonieusement devant l’humble bête, et lui dit, en ôtant son chapeau : « Je vous la souhaite bonne et heureuse ! » puis se retourna vers je ne sais quels camarades avec un air de fatuité, comme pour les prier d’ajouter leur approbation à son contentement. L’âne ne vit pas ce beau plaisant, et continua de courir avec zèle où l’appelait son devoir. Pour moi, je fus pris subitement d’une incommensurable rage contre ce magnifique imbécile, qui me parut concentrer en lui tout l’esprit de la France.

Carles Baudelaire, Petits poèmes en prose

Nota : Cette petite pièce a bien évidemment été fortement critiquée pour sa chute qui a été considérée comme une inadmissible exagération…

 

… à suivre …

 

mo’

 

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