morte la mort

Certaines phrases claquent au vent comme un fanion au haut d’un mât par bonne brise …

A travers les labyrinthes intersectés de ma mémoire, il en existe plusieurs de ces phrases, qui sont là comme les témoins oubliés de courses passées, de jeux et de mises en scène diverses, de lendemains blêmes de fêtes vénitiennes où des gondoles furtives portent d’étranges silhouettes masquées et glissent en silence sur les eaux noires de la lagune adriatique, pendant que les ombres interminables et anguleuses de leurs passagers se projettent sur les murs mordorés de la Cité des Doges …

masque vénitien

Dans ce fouillis revient aujourd’hui une phrase en langue anglaise :

‘’And death, once dead, there’s no more dying the.’’

Il s’agit du dernier vers du Sonnet 146 de William Shakespeare.

Cette phrase a été traduite en français de plusieurs manières, mais la traduction retenue par ma mémoire – et qui n’est certainement pas la plus explicite- est la suivante:

‘’Et morte la mort, plus rien ne meurt.’’

Ce vers final, je l’ai rappelé à la surface il y a quelque temps, pour me l’expliquer, le désosser, l’autopsier et enfin le comprendre, ce que sincèrement je n’ai jamais eu trop le temps de faire. Salutaire opération qui m’a permis de découvrir le monde fabuleux des  »Sonnets » dont tout ce que je savais était d’une vulgarité et d’une insignifiance qui me font maintenant rougir : Je les avais réduits à des écrits souffreteux produits par un vieux pervers à l’identité plus soupçonnée que clairement établie avouant son amour ‘’contre-nature’’ pour un jeune garçon …

En vérité, en quoi consiste  ce recueil de Sonnets ?

  • Réponse de Norah Krief, artiste interprète française et spécialiste de Shakespeare, née en 1964 à Tunis, qui les a chantés, joués et mis en scène…

Norah Krief

‘’Le recueil, à l’instar de la vie du dramaturge, peut se diviser en trois parties :

Tout d’abord la rencontre avec un homme. Shakespeare est éperdument amoureux, il lui dit qu’il est la seule personne importante pour lui sur cette terre, qu’il mourrait s’il n’était pas là, qu’il est unique. Il parle de son amour, de sa passion pour lui.

Dans la deuxième partie, apparaît une femme. Il y a une sorte de jalousie. C’est une histoire d’amour déchirante et impossible. L’interlocuteur ne répond pas à ses désirs. Puis, Shakespeare vieillit, on le voit vieillir, on le perçoit dans ses textes. C’est un amour qui ne s’accomplit pas d’où la nécessité, en fait, d’écrire.

Dans la troisième partie, dans un dernier sonnet, Shakespeare lâche prise. Il a accepté de perdre et abandonne sa quête, son amour.’’

http://www.sortieouest.fr/saison/spectacle/theatre-musique/les-sonnets-de-shakespeare.html

Shakespeare

Voici donc le sonnet en question :

Sonnet CXLVI

William Shakespeare

Poor soul, the center of my sinful earth,

Feeding these rebel powers that thee array,

Why dost thou pine within and suffer dearth,

Painting thy outward walls so costly gay?

Why so large cost, having so short a lease,

Dost thou upon thy fading mansion spend?

Shall worms, inheritors of this excess,

Eat up thy charge? Is this thy body’s end?

Then, soul, live thou upon thy servants’ loss,

And let that pine to aggravate thy store;

Buy terms divine in selling hours of dross;

Within be fed, without be rich no more:

So shalt thou feed on death, that feeds on men,

And death once dead, there’s no more dying then.

En voici une bonne traduction :

 François Victor Hugo

Cette traduction est celle de François-Victor Hugo, 1828-1873, fils du grand poète, qui fut écrivain, traducteur, journaliste, et devint célèbre précisément pour ses traductions de l’œuvre de Shakespeare :

Pauvre âme, centre de ma terre pécheresse,

Jouet des puissances rebelles qui t’enveloppent,

Pourquoi pâtis-tu intérieurement et te laisses-tu dépérir,

En peignant tes murs extérieurs de si coûteuses couleurs ?

Pourquoi, ayant un loyer si court,

Fais-tu de si grandes dépenses pour ta demeure éphémère ?

Est-ce pour que les vers, héritiers de ce superflu,

Mangent à tes frais ? La fin de ton corps est-elle la tienne ?

Âme, vis donc aux dépens de ton esclave,

Et laisse-le languir pour augmenter tes trésors.

Achète la durée divine en vendant des heures de poussière.

Nourris-toi au dedans, et ne t’enrichis plus au dehors.

Ainsi tu te nourriras de la mort qui se nourrit des hommes ;

Et, la mort une fois morte, tu n’auras plus rien de mortel.

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Sonnet 146 de William Shakespeare, dit par l’acteur Tom O’Bedlam

Essayons d’y voir clair :

On pourrait penser que le Sonnet 146 est une survivance de l’ancien stoïcisme qui faisait mépriser les biens terrestres et matériels en faveur de la vie spirituelle, et du néo-platonisme qui éleva l’âme bien au-dessus du corps.

Ce poème s’inscrit dans la tradition – sinon religieuse, du moins spirituelle- du Moyen Age qui fit dialoguer l’âme et le corps, dans le courant moralisateur qui déplora la façon dont la première était négligée au profit du second.

Ce courant avait été déclenché par l’opprobre morale du culte de la richesse exprimée par les vigoureux sermons de l’Eglise, appelant au mépris du matériel et à la préférence du spirituel.

Le Corps et l’Âme, la matière et l’esprit : dualisme se référant à une vision sur l’affirmation que les phénomènes mentaux possèdent des caractéristiques qui sortent du champ de la physique.

‘’Quels sont les rapports entre le corps et la conscience ? La dimension de la conscience est-elle séparable de la dimension corporelle ? Comment peut-on entrevoir la problématique de la conscience à partir du statut du corps aujourd’hui ? Ces trois premières questions philosophiques fondamentales quant aux problèmes du rapport entre le corps et l’esprit, viennent précisément questionner la définition de l’homme. Une définition qui pense l’homme de manière dualiste. A la fois un être matériel, proche de l’animal, assujetti à des besoins biologiques, et pourtant apte à les dépasser, sans totalement s’en affranchir néanmoins, donc y résister. Pourquoi ?

Parce que l’homme n’est pas seulement un être embarrassé d’un corps, en produisant des pensées, il est également une conscience qui dispose de la faculté de se penser et de penser ses actions. Déchiré entre ses pulsions et sa raison, l’homme, dans ses actes et ses pensées, fait alors preuve d’une conjonction de deux principes différents et antagonistes. Cette dualité entre le corps et l’esprit, ou les pulsions et la raison, n’a pas manqué de créer un conflit dans la culture occidentale entre ceux qui font montre d’un véritable mépris pour le corps, qu’ils vilipendent et bannissent, et ceux qui, au contraire, défendent le mens sana in corpore sano.’’

http://marcalpozzo.blogspirit.com/archive/2009/11/30/entre-corps-et-ame-la-conception-de-l-individu-chez-spinoza1.html

Le dualisme en Occident, à travers l’Histoire :

Platon &amp; Aristote

Ces idées apparaissent pour la première fois dans la philosophie occidentale avec les écrits de Platon et d’Aristote, qui affirment que l’ ‘’intelligence’’ de l’homme – une faculté de l’esprit ou de l’âme- ne peut pas être assimilée ni expliquée par son corps matériel.

Descartes

Puis, en 1641, René Descartes a soutenu que l’esprit était une substance immatérielle. Il fut le premier à assimiler clairement l’esprit à la conscience, et à le distinguer du cerveau, qui est, selon lui, le support de l’intelligence. Ainsi, il a été le premier à formuler le problème corps/esprit de la façon dont il est présenté aujourd’hui. C’est le dualisme.

En philosophie, le dualisme est fondé sur l’affirmation que les phénomènes mentaux possèdent des caractéristiques qui sortent du champ de la physique.

Spinoza

Barukh Spinoza a poursuivi la réflexion sur le dualisme en établissant tout d’abord une critique du dualisme cartésien dont il souligne le caractère obscur et confus. Il propose donc une démarche ‘’anthropologique au sens où elle dessine une véritable « science de l’homme » en analysant la structure de l’homme comme telle, c’est-à-dire esprit et corps, et par ailleurs, qu’il définit l’essence de l’homme à partir du Désir –d’abord non rationnel, puis rationalisé et libéré. Cette rationalisation du Désir doit être à la fois entendue à partir d’une connaissance rationnelle de l’homme, et de ses actions –qu’elles soient libres et réfléchies ou dépendantes de la passion et de la servitude, c’est-à-dire motivées par l’imagination.’’ Voir Supra. Ibidem.

Kant

« Le dualisme kantien » oppose la matière, ‘’l’a posteriori’’ et la forme ‘’l’a priori’’. (Emmanuel Kant) confronte deux origines de la connaissance : d’une part la matière donnée par l’expérience, les sensations, d’autre part la forme, les sources a priori du connaître -l’espace et le temps, les catégories-. Les sens et l’entendement, « nous n’avons point d’autre source de la connaissance que ces deux-là ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Dualisme_(philosophie)#Kant

Bergson

Enfin, pour notre contemporain Henri Bergson, ‘’nous vivons dans le temps et nous pensons dans l’espace, nous vivons dans le réel mais nous pensons dans l’imaginaire’’ (selon Frédéric Worms). « La vie est un mouvement, la matérialité est le mouvement inverse, et chacun de ces deux mouvements est simple, la matière qui forme un monde étant un flux indivisé, indivisée aussi étant la vie qui la traverse en y découpant des êtres vivants ». Voir Supra Ibidem

Le dualisme dans les grandes sagesses :

samkhya indienne

En Inde, le système philosophique de l’hindouisme, connu sous le nom de Sâmkhya, est bâti sur deux principes éternels et incréés :

  • Purusha (le pur esprit) et
  • Prakriti (la matière).

« Le monde extérieur est sur un pied d’égalité avec le principe spirituel : Esprit (Purusha) et Nature ou Matière (Prakriti) existent de toute éternité. Mais ce dualisme n’est équilibré qu’en apparence : l’égalité entre les deux principes varie, tantôt en s’inclinant vers un monisme idéaliste, lorsqu’il est dit que la Prakriti n’existe que pour le bien du Purusha, plus souvent vers un pluralisme de fait, lorsqu’il est parlé de la multiplicité des esprits opposée à l’unité de la Prakriti  » https://fr.wikipedia.org/wiki/Dualisme_(philosophie)

yin et yang

En Chine, Lao-tseu propose dans La Voie et la Vertu, un traité sur les rapports du Tout cosmique en création perpétuelle, nommé ‘’la Voie’’ et la fécondité différenciée de chacune de ses réalisations particulières, nommée ‘’la Vertu’’ ou se réconcilient le Yin, principe féminin, lunaire, froid, obscur qui représente la passivité, et le Yang, principe masculin qui représente l’énergie solaire, la lumière, la chaleur, le positif. De leur équilibre et de leur alternance naissent tous les phénomènes de la nature, régis par un principe suprême, le Tao. Voir Supra : Ibidem

la Thora

Dans le Judaïsme, l’âme entend et la chair connaît. Ni la première n’est pensée pure, ni la seconde obstacle à la connaissance. L’une comme l’autre désignent l’homme entier, le Moi, la personne totale. On ne s’étonnera pas que pour la pensée hébraïque l’union de l’âme et du corps ne soit pas un « problème » ; mais on ne s’étonnera pas non plus qu’elle ait ignoré l’immortalité de l’âme : c’est seulement dans les deux premiers siècles avant notre ère, et à travers l’une de ses branches, la pharisienne, que le judaïsme commence à professer l’espérance d’une survie.

Vision musulmane

‘’L’homme est constitué d’un corps et d’une âme. Comme le corps doit être entretenu, l’âme aussi a besoin d’entretien et de nourriture. L’adoration, le rappel, la proximité et l’amour de Dieu sont la nourriture de l’âme.

En ne s’intéressant qu’aux plaisirs de son corps, l’homme se rapproche des animaux. L’homme doit donc garder l’équilibre entre les besoins de son corps et les besoins de son âme.

Malgré l’accessibilité du corps et les moyens technologiques, l’homme n’arrive toujours pas à déceler tous les secrets du corps. L’âme est une création encore plus merveilleuse et plus complexe que le corps.

L’homme doit admettre et accepter sa faiblesse et reconnaître ses limites. Nous sommes incapables de connaître la nature de l’âme et comment elle se lie au corps et comment elle se sépare de lui…

… La mort est la séparation entre l’âme et le corps. Le corps revient à la terre d’où il vient. L’âme revient à Dieu, elle ne disparait pas après la mort.

La mort n’est qu’un changement d’état et un passage d’un monde vers un autre…

… La particularité de l’âme humaine est qu’elle est dotée du libre arbitre. Tandis que la création – animaux, astres, plantes – est soumise à Dieu par nature, l’homme doit volontairement accepter et se soumettre à Dieu.

Après la disparition de ce monde, Dieu recrée les corps et les « accouple » avec les âmes. Tous les êtres comparaitront devant leur Seigneur pour le Grand Jugement. /’’

Imam Abdallah, Valence, France.

amérindien

Ailleurs dans le monde, certaines civilisations réfutent tout concept de dissection de l’homme. Voici un exemple parlant de cette recherche d’unicité de la nature :

Le rôle du médecin chez les Amérindiens : Le pejuta wichasha, ou « homme-médecine », équivalent de nos médecins, se sert beaucoup des plantes et racines pour soigner les malades. Il insiste toujours sur un point : pour que ces herbes soient efficaces, il faut faire intervenir un pouvoir spirituel. Il faut s’occuper de la personne tout entière, de son esprit, de son mental et de son physique. L’ ‘’homme-médecine’’ se sert du pouvoir qu’il a reçu et du pouvoir des plantes, et il sollicite aussi le pouvoir du malade pour entraîner la guérison. Le malade joue un grand rôle dans le processus. Il doit avoir de bonnes pensées et utiliser ce qu’il trouve de bon en lui. L’ ‘’homme-médecine’’ ne soigne pas qu’une partie de la personne ; il estime que pour accomplir sa tâche, il doit s’occuper de l’ensemble du corps et de la totalité de l’esprit. http://danco.org/amer/pensee.html

L'homme de Vitruve

Traveling arrière et retour au point de départ :

‘’Et lorsque la mort mourra, tu deviendras immortel.’’

Mais comment tuer la mort ? Le génial dramaturge anglais a-t-il seulement soupçonné qu’un jour l’homme allait croire pouvoir  sérieusement mettre un terme à la mort ?

Comment aurait-il pu deviner que la génomique et les thérapies géniques, les cellules souches, la nano-médecine, les nanotechnologies réparatrices, l’hybridation entre l’homme et la machine allaient devenir autant de technologies en mesure de bouleverser en quelques générations tous nos rapports au monde ? Que l’homme réparé le cèderait à l’homme augmenté ?

Posidonius

C’est bien évidemment tout à fait impossible et la fin de la mort a été sous sa plume, une espèce de proposition algébrique, synonyme de ‘’supposons le problème résolu’’, une proposition de s’en débarrasser par le mépris et par des circonlocutions et des contorsions à même de la faire nier… Peut-être aussi est-ce un peu comme Posidonius, le philosophe stoïcien syrien qui avait lâché, alors qu’il était en proie à des douleurs horribles provoquées par la goutte :’’Tu as beau faire, douleur, je n’avouerai jamais que tu es un mal.’’

Pour pousser le bouchon un peu plus loin, un autre exemple de négation de l’insupportable et inévitable :

Dans la maison paternelle de Fès, une certaine veille de grand ’fête, toute la famille était réunie et chacun vaquait à ses occupations lorsqu’une secousse tellurique créa une grande panique. Je dormais déjà quant à moi. Mon père était assis dans le séjour, critiquant en continu les programmes de la télévision. Ma mère somnolait à ses côtés. Je me levai, m’informai de ce qui se passait et retournai dormir sans mot dire, avec cette réflexion ressentie au plus profond de moi : – Si on ne peut même pas faire confiance à la terre, alors quel sens peut avoir n’importe quelle lutte ? Ignorons !… J’avais 14 ans…

Mon puîné sortit de la maison en hurlant et bien évidemment en laissant toutes les portes ouvertes derrière lui… La voix de mon père ne tarda pas à retentir pour réclamer qu’on fermât les portes pour éviter les courants d’air. Le puîné répondit dans sa fuite, plein de fureur et sans obtempérer pour autant : ‘’On va tous crever et tu te préoccupes des courants d’air porteurs de rhume ?’’ Il eut alors droit à ce tendre commentaire : ‘’ Bougre d’âne, va !’’

En fait, chacun choisit la réponse qui lui convient à la mort, certains en en tremblant, d’autres en l’ignorant et les sages, en l’acceptant tout simplement et en l’intégrant dans le processus naturel de la création.

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