aranjuez

Lorsqu’avec mes pairs et compères, nous laissions un instant, pour nous détendre, Bergson, Nerval, Tite-Live, Euler, Clémenceau, Al Mutanabbi, Marlowe, Machado et d’autres de ces joyeux drilles, c’était invariablement pour courir le guilledou et la prétentaine.

En vérité, se détendre voulait alors dire, avant toute autre chose, essayer de fréquenter des personnes d’un genre différent du nôtre.

Nous essayions tout d’abord de leur faire parvenir quelques rimes laborieuses et maladroites chantant leurs beautés prodigieuses, l’immensité de notre amour et l’imminence de notre mort au cas ou elles ne répondraient pas favorablement à nos suppliques.

Nous étions sincères. En tout cas, sincèrement perturbés par des hormones indisciplinées jusqu’à l’indécence.

Lorsque tous ces efforts laissaient de marbre les inhumaines donzelles inspiratrices et dont l’image nous empêchait de fermer l’œil – j’avoue que nous essayions alors certains expédients dont l’usage nous avait révélé qu’il pouvait nous livrer passage vers le Nirvana.

Plus d’un sourira aujourd’hui de nos méthodes, mais c’était les nôtres et ma foi, n’étant pourtant pas particulièrement doté en charme et en aptitude à la fleurette – … je fais le modeste car si quand même, un peu…puisque je ne connus quant à moi que de très courts temps de jeûne sentimental et d’abstinence physique …

Les expédients auxquels nous avions recours étaient, bien sûr, fortement culturels : cinématographiques, littéraires, musicaux ou autre. Nous-autres, les helléno-latinistes, méprisions les chansonnettes et pour nous, la seule musique qui put valoir quelque chose, c’était la grande, la classique, bien sûr.

J’ai déjà parlé ici d’un expédient cinématographique dans un post intitulé ’’Le Pull en Mohair’’… http://wp.me/p62Hi-O9 … Il s’agit du visionnage conjoint d’un film d’horreur… Mais ce n’est pas le seul genre à avoir des effets captivants, bien sûr… Le romantisme échevelé, les histoires à fortes allusions érotiques étaient également très rentables dans leur utilisation.

Aujourd’hui, je vous propose de vous parler d’un autre genre d’expédient. Musical, celui-ci. Il s’agissait de mettre en œuvre une musique adéquate pour attirer ces doux oiseaux appelés les cailles. C’est ce qu’on appelle un appeau et si l’on ne voulait pas se retrouver comme le Jacques Brel de Knokke-Le-Zoute Tango ou pire encore, être vu par les copains, courtisant La Petite Huguette, il fallait bien la choisir, cette musique.

Moi, je n’ai rien oublié du nuancier dans lequel je choisissais le morceau à mettre en œuvre selon la proie visée :

beethoven

  1. Pour une jeune-fille du genre ’’pucelle effarouchée’’, c’est-à-dire ’’oie blanche’’, ’’nunuche’’ quoi, rien de tel que ’’La Lettre à Elise’’ de Beethoven.

Für Elise – Beethoven – Georgii Cherkin

Cette pièce est parfaite car –agréable et facile – son histoire peut servir de canevas à un généreux baratin : Saviez-vous qu’on ne sait pas vraiment qui était Élise. Selon une des hypothèses les plus probables, Beethoven aurait initialement appelé ce morceau Für Therese, celle-ci étant son ex-fiancée Thérèse de Brunswick, qu’il a demandée en mariage, requête qu’elle a rejetée pour épouser un noble autrichien. Quand l’œuvre a été publiée en 1865, Ludwig Nohl, qui l’a découverte, aurait alors mal transcrit le titre illisible en Für Elise.

albinoni

2.    Pour une proie à peine plus coriace, je sortais le must de l’époque : L’Adagio pour orchestre à cordes et orgue en sol mineur, plus connu sous le nom d’Adagio d’Albinoni, qui a été composé en fait – peu le savent- en 1945 par Remo Giazotto à partir de deux idées thématiques et d’une basse chiffrée empruntées à une œuvre de Tomaso Albinoni, lequel vécut, lui de 1671 à 1751.

Adagio en sol menor, Tomaso Albinoni – Copernicus Chamber Orchestra – Horst Sohm

Dès les années 1960, cette composition a connu un très grand succès et reste aujourd’hui encore l’une des œuvres musicales les plus populaires et les plus enregistrées. Elle fait l’objet de nombreux arrangements, réorchestrations et interprétations dans tous les styles musicaux (symphonique, variété, flamenco, jazz, pop, rock, techno, etc.) et est utilisée plusieurs fois pour le cinéma et des séries télévisées.

carl-orff

3.   Pour ’’appeler’’ un prospect d’un niveau supérieur, j’avais recours aux Carmina Burana de Carl Orff qui faisaient aussi fureur en ce temps-là…

Il s’agit de la mise en musique de 24 poèmes médiévaux tirés d’un recueil intitulé Carmina Burana, nom qui signifie : « Poèmes de Beuern », en référence au monastère de Benediktbeuern, où ont été découverts les manuscrits de ces textes.

 Carmina Burana – O Fortuna – Carl Orff Joseph Mallord William Turner

Les sujets, profanes, dont il traite sont nombreux et universels :

  • la fluctuation constante de la fortune et de la richesse,
  • la nature éphémère de la vie,
  • la joie apportée par le retour du printemps,
  • les plaisirs de l’alcool,
  • la chair,
  • le jeu,
  • la luxure, etc.

Sous des présentations bien sérieuses, il s’agit en fait de chansons légères, bien pratiques lorsqu’on ne recherche pas précisément le sérieux… et où la référence littéraire n’est que l’alibi déculpabilisant de la gaudriole…

La liste de mes teasers ne s’arrête pas là, tant s’en faut et j’avais ainsi en réserve, des enregistrements somptueux de :

  • Porgy and Bess de Georges Gershwin
  • West Side Story de Leonard Bernstein, Stephen Sondheim et Arthur Laurents,
  • Messe pour le temps présent de Pierre Henry
  • Jeux d’ombres des Structures Sonores Lasry-Baschet
  • Etc.

Selon le profil psychologique que je dressais du prospect, je choisissais l’œuvre avec laquelle l’appeler – l’appeau à mettre en œuvre, si l’on préfère. La seconde partie du travail – bien évidemment la plus ardue, consistait en la mise en place de la scénographie. Bien rares étaient les déplacements des parents assez longs pour nous permettre de profiter de la maison familiale. Quant à la disponibilité des ’’piaules’’ des copains qui avaient l’immense chance d’en posséder, ce qui n’était pas mon cas, elle était tout aussi problématique  …

Mais enfin, ’’ad augusta per angusta’’ comme disait Victor Hugo, nous y parvenions tout de même… et croyez-moi, en ces cas-là, la nécessité est d’une ingéniosité insoupçonnable !

Hélas, certains plans n’étaient pas aussi faciles : Lorsque le volatile convoité était une pièce importante, mais non, voyons, pas une autruche, qualitativement importante, il fallait autre chose, de plus riche, de plus texturé et assurément d’une autre dimension. Ne parlons pas de la logistique car là, compte tenu de l’enjeu, moi, je n’hésitais pas à m’investir davantage et j’en arrivais même à demander le gîte à … des  »adultes » jeunes et décontractés …

Quant au choix du morceau musical devant servir d’appeau, en pareille circonstance, j’avais recours à un des plus beaux concertos du XXème siècle, même si l’un des plus populaires. Il dure 20 minutes –donc idéal ! L’auteur dit que son œuvre capture « les fragrances des magnolias, le chant des oiseaux, et les ruissellements des fontaines » des jardins d’un merveilleux palais.

Le Concerto d’Aranjuez, puisqu’il s’agit de lui, est le premier concerto pour guitare et orchestre écrit par un compositeur contemporain. Joaquin Rodrigo lui a donné le nom de la ville d’Aranjuez, parce que la petite ville verdoyante au bord du Tage, avec ses Palais et ses jardins tracés à la française, est caractéristique du XVIIIème siècle espagnol. Le Concerto d’Aranjuez est un jeu de lumières et de sentiments.

narciso-yepes

Voici comment Narciso Yepes son guitariste-interprète légendaire, présentait l’œuvre en question :

’’Le premier mouvement est la pointe du jour en Castille. En quelques instants, la terre est recouverte de lumière. Tout est frais, tout est jeune, avec cette pointe de piquant qui fait la musique de Rodrigo.

Le deuxième mouvement, le plus célèbre, est l’après-midi sans hâte, qui se prête aux confidences. La lumière est plus douce, le temps ne compte pas : ce sont des moments de paix qui tiennent de l’éternel.

Le troisième mouvement est le soleil de midi, quand la lumière est cinglante et que les ombres n’existent pas. Rodrigo fait une pirouette pour ne pas s’attacher au dramatisme du second mouvement.’’

joaquin-rodrigo

Quant à Joaquin Rodrigo, l’auteur lui-même, il disait ceci : ’’Je n’aurais jamais imaginé que ce concerto puisse susciter autant d’enthousiasme auprès de publics, de peuples, de coutumes, voire de goûts si différents’’.

Concierto de Aranjuez – Narciso Yepes

Par deux fois, j’ai conté ici même mon aventure à Aranjuez, mon émotion, mes pleurs et Je ne vais pas la répéter mais simplement dire que chaque fois que j’y pense, je suis sidéré par la justesse à la limite du paranormal de la description musicale qui en a été faite par … Joaquin Rodrigo – non voyant, rappelons-le !

https://mosalyo.wordpress.com/2015/10/18/la-vue-et-la-musique/

https://mosalyo.wordpress.com/2010/09/13/les-yeux-de-la-tete/

De plus, cette musique d’une grande sobriété a inspiré tous les genres, lyrique, variété, jazz et autres.

J’ai choisi de vous faire entendre 3 interprétations dans trois genres différents, choix forcément subjectif, mais justifié par l’envie de démonstration la plus ample possible.

JAZZ

chet-baker-paul-desmond

Concierto De Aranjuez – Chet Baker & Paul Desmond

LYRIQUE

jose-carreras

En Aranjuez Con Tu Amor – Jose Carreras

COMPLAINTE

amalia-rodrigues

Em Aranjuez, com meu Amor – Amalia Rodrigues

On pourrait continuer avec le somptueux Paco de Lucia, avec le sublime Miles Davis, avec l’inoubliable Modern Jazz Quartet, avec John Williams, Jim Hall, André Rieu, Santana, ou encore Nana Mouskouri, Dalida, Richard Anthony, Demis Roussos, José Feliciano et mille autres…

Ce dont je puis attester pour clore cet amusement, c’est que Le Concerto d’Aranjuez, œuvre majeure de ma jeunesse, me fut d’une immense utilité et me permit de dire à maintes belles, alors que leurs corps s’abandonnaient ’’aux fragrances des magnolias, au chant des oiseaux, aux ruissellements des fontaines’’ et, les jours fastes, aux désirs ardents et manifestes du loup de Tex Avery qu’il me plaisait d’être alors …  :

Mi niña, mi hermana, ¡

Piensa en la dulzura

De vivir allá juntos!

Amar libremente, ¡

Amar y morir

En el país que a ti se parece!

Los soles llorosos

De esos cielos encapotados

Para mi espíritu tienen la seducción

Tan misteriosa

De tus traicioneros ojos,

Brillando a través de sus lágrimas.

Allá, todo es orden y belleza,

Lujo, calma y voluptuosidad.

La invitacion al viaje – Las flores del mal – Charles Baudelaire

mo’

 

 

 

Publicités