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Dans ma mythique discothèque qui a fêté dans la poussière et l’odeur de renfermé ses quarante printemps et dont la méthode de classement a changé vingt et cent fois, une galette de vinyle, en très bon état, porte – dans le classement actuel, le numéro 61. Elle a été achetée le jeudi 9 avril 1964, précise une note manuscrite. Son titre : Blowin in the wind et le chanteur concerné est un certain Bob Dylan, illustrement inconnu à l’époque. Sur la pochette, on l’y voit, frêle et timide jeune-homme boudeur et comme légèrement habité ou provocateur. La galette comporte deux titres : Blowin in the wind et Corrina, Corrina.

Bob Dylan, Blowin in the Wind

J’écoutais quasiment en boucle le premier titre car, lecteur de Planète et inconditionnel de Correspondances de Baudelaire, je trouvais les réponses à mes angoisses métaphysiques dans ce vent, sur L’Ecume des Jours, l’Automne à Pékin et les explications à mes interrogations 20.000 lieues sous les mers, auprès de l’Idiot, dans les énigmatiques comportements des coquillages au sommet des montagnes, dans la partie enterrée des statues de l’Ile de Pâques ou entre les pétales de la Rose de Rainer Maria Rilke.

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Je n’ai jamais eu recours au diéthylamide de l’acide lysergique –LSD– ni à aucun autre psychotrope hallucinogène n’ayant jamais eu la moindre attirance pour tout ce qui pouvait me priver, même momentanément, de ma totale lucidité. Cette sagesse, ou du moins cette convenance, ne m’empêchait nullement de partager avec le jeune-homme en question et comme beaucoup d’autres gars de notre âge, une grande proximité avec Allan Ginsberg et Jack Kerouac.

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Il ne me fut pas anodin de découvrir que, tout comme moi, Bob Dylan était proprement fasciné par le Voyant de Charleville, Arthur Rimbaud.

Je comprends que lorsqu’on se sent poète, on ait envie de faire sienne cette fabuleuse  Lettre du Voyant à Paul Demenÿ de Douai. Elle est géniale, bouleversante, même si de compréhension malaisée. Faisons l’effort. La voici : …

‘’Charleville, 15 mai 1871.

J’ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle; Voici de la prose sur l’avenir de la poésie.

Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque; Vie harmonieuse. – De la Grèce au mouvement romantique, – moyen âge, il y a des lettrés, des versificateurs. D’Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d’innombrables générations idiotes: Racine est le pur, le fort, le grand. – On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd’hui aussi ignoré que le premier auteur d’Origines. – Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans ! Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m’inspire plus de certitudes sur le sujet que n’aurait jamais eu de colères un jeune France. Du reste, libre aux nouveaux ! D’exécrer les ancêtres: on est chez soi et l’on a le temps.

On n’a jamais bien jugé le romantisme; qui l’aurait jugé ? Les critiques ! ! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?

Car ‘’Je’’ est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident: j’assiste à l’éclosion de ma pensée: je la regarde, je l’écoute: je lance un coup d’archet: la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène. Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs ! En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rythment l’Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L’étude de ce passé charme les curieux: plusieurs s’éjouissent à renouveler ces antiquités : – c’est pour eux.

L’intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau: on agissait par, on en écrivait des livres: telle allait la marche, l’homme ne se travaillant pas, n’étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains: auteur, créateur, poète, cet homme n’a jamais existé !

La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l’inspecte, Il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver; cela semble simple: en tout cerveau s’accomplit un développement naturel; tant d’égoïstes se proclament auteurs; il en est bien d’autres qui s’attribuent leur progrès intellectuel ! – Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse: à l’instar des comprachicos (*), quoi ! Imaginez un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage.

Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.

Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences.

Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, – et le suprême Savant ! – Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables: viendront d’autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé!

Arthur Rimbaud.’’

(*) : Les comprachicos faisaient le commerce des enfants. Ils en achetaient et ils en vendaient. Ils n’en dérobaient point. Le vol des enfants était une autre industrie. – Et que faisaient-ils de ces enfants ? – Des monstres. – Pourquoi des monstres ? – Pour rire et amuser …

Revenons à Bob Dylan.

dylan-thomas

Certains avaient alors dit qu’il avait pris le nom de Dylan, en remplacement de son nom véritable qui est Zimmerman, en hommage au puissant poète gallois Dylan Thomas. Bob Dylan a démenti cette information avec dédain, arguant à juste raison que leurs écrits étaient très différents.

Bob Dylan, allait-il disparaître, me suis-je souvent demandé, lorsque la beat generation disparaitrait ?

Lui-même a confié en 1985 : « Je suis sorti de nulle part et j’ai été naturellement attiré par la scène Beat, les bohémiens, la troupe Be Bop, tout ça était connecté.’’  Le sens premier du mot ‘’beat’’ fait référence à une génération perdue, fin de siècle même, ‘’beat’’ signifiant : ‘’être à la rue, battu, écrasé, au bout du rouleau’’. Les canadiens, bilingues, ont également donné comme seconde étymologie au mot, le mot français ‘’béat’’, en son sens d’hébété, de sonné…

Bob Dylan, My back pages

Il n’a pas disparu, tant s’en faut, car il a eu l’intelligence de glisser comme naturellement de la beat generation au surréalisme, puis à d’autres genres, de moins en moins intéressé par le quotidien et la réalité, n’hésitant jamais à se remettre en question et même à se moquer de lui-même : « Ah, but I was so much older then / I’m younger than that now »

Peu à peu, il a adopté sa propre vision du monde, sans jamais cesser de chanter et en public de préférence, passant sa vie sur les routes, guitare en bandoulière et dérision au bord des lèvres.

Depuis son premier album sorti en 1962, Bob Dylan a écrit environ 500 chansons. Et dès le départ, il s’est inscrit comme un auteur qui soigne ses textes.

Lui-même, lecteur compulsif, a subi, outre l’influence d’Arthur Rimbaud et des écrivains de la Beat Generation, celle de la musique folk de Woodie Guthrie ou du blues de Robert Johnson.

Bob Dylan, Masters of War

En fait, là où les pop stars du début des années 1960 se contentaient d’un couplet et d’un refrain sur des amourettes adolescentes, Bob Dylan a écrit des textes engagés pour les droits civiques, comme Blowin’ in the Wind, en 1963, antimilitaristes, comme Masters of War, également en 1963.

Bob Dylan, Visions of Johanna

Puis, lassé d’être le porte-parole d’un mouvement inconstitué et essoufflé, il s’est alors tourné du côté du surréalisme comme ci-dessus dans Visions of Johanna. A partir de là, il a commencé à influencer profondément un grand nombre d’artistes américains et britanniques.

legion-dhonneur

La notoriété ? Il l’a eue très jeune et elle ne l’a jamais plus quitté. Bob Dylan a, en ses plus de 50 ans de carrière, récolté un grand nombre de prix :

43 nominations et 12 victoires aux Grammy Awards depuis 1963,

1 Oscar et 1 Golden Globe en 2000 et 2001 pour sa chanson « Things have changed », écrite pour le film Wonder Boys,

1 prix Pulitzer, en général attribué aux journalistes et aux romanciers, en 2008.

la Médaille Présidentielle pour la Liberté aux USA

la Légion d’Honneur en France

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Puis, là, l’autre soir, assis tranquillement chez moi, la télévision vint m’informer que l’ami s’était vu décerner le Prix Nobel de Littérature. Après avoir cru à un canular, et après vérification, je dus admettre que c’était vrai.

J’écoutais les raisons du Comité d’attribution du Nobel :

Le prix Nobel de littérature 2016 est décerné à Bob Dylan, 75 ans, « pour avoir créé dans le cadre de la grande tradition de la musique américaine de nouveaux modes d’expression poétique », a annoncé la secrétaire générale de l’Académie suédoise, Sara Danius. L’Américain devient le premier musicien à être récompensé par l’académie depuis la création du prix en 1901.

Bob Dylan, Chimes of Freedom

« Bob Dylan écrit une poésie pour l’oreille », a expliqué Mme Danius, affirmant que les membres de l’académie avaient manifesté « une grande cohésion » dans ce choix. « Il s’inscrit dans une longue tradition qui remonte à William Blake », le célèbre poète anglais mort en 1827, a-t-elle affirmé, citant Visions of Johanna et Chimes of Freedom.

Me refusant à émettre un avis sans réflexion, je sortis sur l’Agora pour voir ce que les autres en pensaient. Et là, j’entendis des dithyrambes et des moqueries, des laudes et des imprécations. En voici quelques unes de chaque :

Les dithyrambes :

dithyrambes

  • Salman Rushdie, écrivain britannique, commente ainsi la décision du Comité Nobel : «D’Orphée à Faiz Ahmed Faiz, le chant et la poésie ont toujours été liés. Dylan est le brillant héritier de la tradition bardique. Très bon choix.»
  • Le Président des Etats Unis, Barack Obama n’est certes pas forcément une voix autorisée en la matière, mais il a fait ce commentaire : «Félicitations à un de mes poètes favoris, Bob Dylan, pour un Nobel bien mérité.»
  • Joyce Carol Oates, écrivaine américaine, renchérit : «Un choix inspiré et original. Sa musique et ses paroles entêtantes m’ont toujours semblé, et de manière très profonde, «littéraires».»
  • Mais c’est certainement le monstre de l’édition, le grand Stephen King qui a eu le mot le plus flatteur : «Je suis aux anges que Bob Dylan ait le Nobel. Une chose merveilleuse dans une saison marquée par la vulgarité et la tristesse.»

Les moqueries :

moqueries

  • L’écrivain écossais Irvine Welsh, un des arbitres de la tendance littéraire occidentale a eu cette violence : «Je suis fan de Dylan, mais ce prix nostalgique et mal pensé est sorti de la prostate de hippies séniles et bégayant.»
  • A-t-il été moins insultant le cruellement ironique écrivain américain Gary Shteyngart en prétendant : «Je comprends totalement le comité du Nobel. C’est dur de lire des livres.»
  • L’historien et chroniqueur Tim Stanley s’insurge dans le quotidien britannique The Telegraph : « Un monde qui donne à Bob Dylan le prix Nobel est un monde qui désigne Trump comme président »,
  • Et le bouquet final est offert par le journaliste et chroniqueur canadien Russel Smith qui a déclaré, parlant du Comité Nobel : « Ils ont ignoré, dans leur temps, Léon Tolstoï et Henry James. Peut-être que ce choix déroutant constitue la preuve que juger la littérature, dans chacune des langues, est une mission impossible et qu’au départ nous ne devrions pas prendre le prix Nobel trop au sérieux. »

pulitzer

Lorsqu’on lui attribua le prix Pulitzer, l’écrivain Jonathan Lethem écrivit dans le New York Times: « C’est comme mettre un smoking à Elvis: ça ne colle pas vraiment. »

En fait, comme la plupart des prix Nobel de littérature sont décernés à des romanciers ou à des poètes stricto sensu, Bob Dylan est un cas à part. Mais il faut savoir qu’avant lui, d’autres personnalités sortant de ce cadre ont été nobélisées :

    • Ainsi, l’Italien Dario Fo, mort il y a quelques jours, était avant tout un homme de théâtre. Il a été récompensé par le Nobel en 1997 comme plusieurs autres dramaturges avant lui.
    • Trois philosophes – dont le Français Henri Bergson, en 1927, ont aussi reçu cette distinction.
    • Un homme politique, Winston Churchill, ancien Premier ministre britannique a publié plusieurs ouvrages historiques et a reçu le prix Nobel de littérature en 1953 après la parution de ses Mémoires sur la seconde guerre mondiale.

Alors que dire de cette attribution qui ne ressorte ni de l’acceptation béate de toutes les audaces au nom d’un modernisme discutable, ni du blocage d’un esprit formaté et incapable de déplacer les lignes, ce qui participe de l’essence même de la création ?

Et si l’on acceptait tout simplement ce qu’en dit le nouveau Prix Nobel de Littérature 2016 ?

Bob Dylan, The Times they are a-Changin

Venez rassemblez-vous tous braves gens
D’où que vous veniez
Et admettez que les eaux
Autour de vous ont monté
Et acceptez que bientôt
Vous serez trempés jusqu’aux os
Si votre temps pour vous
Vaut la peine d’être sauvé
Alors vous feriez mieux de vous mettre à nager
Ou vous coulerez comme une pierre
Car les temps sont en train de changer.

Venez écrivains et critiques
Qui prophétisez avec votre stylo
Et gardez les yeux grands ouverts
L’occasion ne se représentera pas
Et ne parlez pas trop tôt
Car la roue n’a pas encore fini de tourner
Et il n’y a aucun moyen de dire qui
Elle va nommer. Car le perdant d’aujourd’hui
Sera le gagnant de demain
Car les temps sont en train de changer.

Venez sénateurs, députés
S’il vous plait prêtez attention à l’appel
Ne restez pas debout devant l’entrée
Ne bloquez pas le hall
Car celui qu’on blesse
Sera celui qu’on retiendra
Il y a une bataille dehors
Et elle fait rage
Elle fera bientôt trembler vos fenêtres
Et ébranlera vos murs
Car les temps sont en train de changer.

Venez pères et mères
De tous les coins du pays
Et arrêtez de critiquer
Ce que vous êtes incapables de comprendre
Vos fils et vos filles échappent à votre autorité
Votre vieille route prend
Rapidement de l’âge
S’il vous plait sortez de la nouvelle
Si vous êtes incapables de donner un coup de main
Car les temps sont en train de changer.

La ligne est tracée
Le sort en est jeté
Le lent aujourd’hui
Sera demain rapide
Et le présent d’aujourd’hui
Sera demain le passé
L’ordre 
Est en train de disparaître rapidement
Et le premier d’aujourd’hui Sera demain le dernier
Car les temps sont en train de changer.

mo’

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