au-dela

(emprunté à un dessin de FOLON)

Les temps sont moroses et l’avenir gris foncé. Nous sommes submergés d’informations relatant des faits sur lesquels nous ne pouvons avoir aucune prise et qui, la plupart du temps, ne nous concernent même pas mais nous forcent pourtant à partager les misères d’ailleurs. Nombreux et négatifs, ils n’ont pour effet que de nous écraser et de nous emprisonner dans des cellules desquelles nous n’avons qu’un souhait : nous évader.

Lorsque nous le faisons pratiquement, nous quittons nos villes pour fuir l’immobilisme auquel elles nous contraignent et les innombrables limites qui nous empêchent d’y être libres.

Heureusement, nous trouvons des parades et réussissons malgré tout à échapper à notre quotidien : Par l’étude, par la lecture, par l’écriture, par la musique, par le cinéma, par la photo et par le sport ou la danse, ou encore par les visites des musées et autres actions culturelles.

 »Le succès de films comme ‘’Alice au Pays des Merveilles’’, ‘’Harry Potter’’, ‘’Le Seigneur des Anneaux’’ traduit la fascination des jeunes pour un ailleurs qui transcende la quotidien terne et étriqué qui leur est offert comme cadre de vie. »

‘’Du quotidien, on peut affirmer deux choses contradictoires : qu’il se répète autant qu’il nous exténue.’’ Pascal Bruckner, 1948, romancier.

Alors, bien évidemment, le meilleur outil, le plus immédiat en tout cas, que nous ayons pour échapper à cette sinistrose est assurément … le rêve !…

linvitation-au-voyage

(extraits)

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté…

Dans ce poème, Baudelaire invite à un voyage onirique au sein d’un monde idéal sublimé par le langage poétique, le tout tendant à établir sur ce monde rêvé, l’harmonie…

Al Di La,  Emilio Pericoli

brise-marine

(extraits)

‘’La chair est triste, hélas ! Et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! Là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe…

… Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !’’

Et non, nous ne sommes pas les premiers, ni les seuls, tant s’en faut, à éprouver un profond dégoût pour la réalité telle qu’elle se présente à nous. Ce thème de l’envie d’ailleurs, du départ, du voyage a sévi tout au long du 19ème siècle. Dans le sillage de Baudelaire, Mallarmé exprime ci-dessus ce dégoût du présent et l’appel ‘’d’ailleurs’’. 

le-grand-bleu

L’histoire : ‘’… enfants, Jacques et Enzo partageaient la même passion : la plongée sous-marine…

Le père de Jacques plongeait lui aussi, mais avec un scaphandre bricolé : un jour, sous les yeux de son fils, il n’est pas remonté. Vingt ans plus tard, Jacques conserve encore de cette mort un souvenir qui pèse lourdement sur son comportement. Timide, taciturne, il ne paraît dans son élément que sous l’eau, il est le collaborateur du professeur Lawrence, un savant qui étudie les réactions de l’organisme dans les profondeurs marines, et en compagnie des dauphins avec lesquels il joue, des heures durant.

Tout le contraire d’Enzo, devenu champion du monde de plongée: celui-ci, sûr de lui, autoritaire, vantard, est en réalité un garçon au cœur d’or qui rêve de retrouver son ami Jacques, perdu de vue depuis vingt ans…’’

… Et un jour, Enzo va trop loin, trop longtemps. A son retour en surface, il meurt dans les bras de son ami, le suppliant de confier son cadavre aux profondeurs. Bouleversé, Jacques exécute le vœu de son ami et le rejoindra même, ‘’peu après au fond de la mer, là où tout est bleu, Enzo, Jacques et les dauphins jouent pour l’éternité’’.

http://www.cinema-francais.fr/les_films/films_b/films_besson_luc/le_grand_bleu.htm

le-saut-du-tremplin

Clown admirable, en vérité !

Je crois que la postérité,

Dont sans cesse l’horizon bouge,

Le reverra, sa plaie au flanc.

Il était barbouillé de blanc,

De jaune, de vert et de rouge.

Même jusqu’à Madagascar

Son nom était parvenu, car

C’était selon tous les principes

Qu’après les cercles de papier,

Sans jamais les estropier

Il traversait le rond des pipes.

De la pesanteur affranchi,

Sans y voir clair il eût franchi

Les escaliers de Piranèse.

La lumière qui le frappait

Faisait resplendir son toupet

Comme un brasier dans la fournaise.

Il s’élevait à des hauteurs

Telles, que les autres sauteurs

Se consumaient en luttes vaines.

Ils le trouvaient décourageant,

Et murmuraient :  » Quel vif-argent

Ce démon a-t-il dans les veines ?  »

Tout le peuple criait :  » Bravo!  »

Mais lui, par un effort nouveau,

Semblait roidir sa jambe nue,

Et, sans que l’on sût avec qui,

Cet émule de la Saqui

Parlait bas en langue inconnue.

C’était avec son cher tremplin.

Il lui disait :  » Théâtre, plein

D’inspiration fantastique,

Tremplin qui tressailles d’émoi

Quand je prends un élan, fais-moi

Bondir plus haut, planche élastique !

 » Frêle machine aux reins puissants,

Fais-moi bondir, moi qui me sens

Plus agile que les panthères,

Si haut que je ne puisse voir,

Avec leur cruel habit noir

Ces épiciers et ces notaires !

 » Par quelque prodige pompeux

Fais-moi monter, si tu le peux,

Jusqu’à ces sommets où, sans règles,

Embrouillant les cheveux vermeils

Des planètes et des soleils,

Se croisent la foudre et les aigles.

Jusqu’à ces éthers pleins de bruit,

Où, mêlant dans l’affreuse nuit

Leurs haleines exténuées,

Les autans ivres de courroux

Dorment, échevelés et fous,

Sur les seins pâles des nuées.

 » Plus haut encor, jusqu’au ciel pur !

Jusqu’à ce lapis dont l’azur

Couvre notre prison mouvante !

Jusqu’à ces rouges Orients

Où marchent des Dieux flamboyants,

Fous de colère et d’épouvante.

 » Plus loin ! Plus haut ! je vois encor

Des boursiers à lunettes d’or,

Des critiques, des demoiselles

Et des réalistes en feu. Plus haut ! Plus loin !

De l’air ! Du bleu ! Des ailes ! Des ailes ! Des ailes !

 » Enfin, de son vil échafaud,

Le clown sauta si haut, si haut

Qu’il creva le plafond de toiles

Au son du cor et du tambour,

Et, le cœur dévoré d’amour,

Alla rouler dans les étoiles.

le-livre-de-la-jungle

Dans le ‘’Livre de la Jungle’’  Mowgli, enfant de la jungle, ne connait rien d’autre que la forêt et ses habitants, les animaux sauvages, certains, amis, d’autres hostiles. Il y semble heureux. Puis un jour, au bord d’une rivière il reçoit le clin d’œil qu’une petite fille lui adresse. Comme aimanté, l’air béat, il va ‘’au-delà’’ de la limite de son monde et entre dans le village où habite la petite fille. Là, la clé de l’au-delà, c’est … l’amour…

Somewhere over the rainbow, Frank Sinatra

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Alice voit passer un lapin et décide de le suivre en s’engouffrant à sa suite dans son terrier…

… Là, elle rencontre plusieurs personnages qui lui révèlent que ce pays est peuplé de fous.

Après mille aventures fantasmagoriques, Alice s’éveille pour réaliser finalement qu’il ne s’agissait que d’un rêve. Elle le raconte à sa sœur qui se laisse à son tour entraîner, les yeux fermés, dans l’univers merveilleux.

Ce récit extraordinaire permet à l’aînée de mesurer à son tour, à quel point la réalité est morne.

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La suite de ce livre s’intitule ‘’De l’autre côté du miroir’’ et elle éclaire grandement le sens général de l’ensemble : plus que dans la première partie, l’auteur de joue de la logique et de toutes les normes. L’espace, le temps et la vraisemblance sont mis à mal.

L’un des aspects les plus frappants et les plus intéressants de l’œuvre est la manière dont elle joue avec le non-sens, exploitant toutes les failles de la langue, synonymie, la polysémie, le jeu de mots et autres motifs de quiproquo.

En conclusion, ce conte –écrit supposé innocent, donc – ne propose rien moins que d’imaginer un monde débarrassé de la réalité, du langage et de la logique…

lhomme-descend-du-songe

Mais voyons voir : c’est bien le rôle de la psychanalyse, non, que de nous expliquer pourquoi nous sommes torturés par l’envie d’au-delà ?

Hélas, cette déjà vieille dame s’est empressée de devenir ‘’rétrograde et comparable aux monothéismes intégristes’’ !

Incapable de se reformuler, elle s’est rapidement laissé enfermer dans la parlotte, l’académisme et le mercantilisme. (Selon Pierre Lembeye)

Avec une audace tranquille, Pierre Lembeye nous fait voir à quel point notre horizon s’est rétréci depuis que nous avons chaussé les lunettes de Freud. « Le rêve n’est plus que le discours symbolique d’un individu et ne compte plus que comme récit. » (Selon Catherine David in http://cafaitdesordre.com/blog/2015/06/catherine-david-sur-le-psychanalyste-p-lembeye/ )

Alors, sans ménagement : Exeat la psychanalyse !

 »Les catastrophes successives, les faillites plus ou moins retentissantes des valeurs traditionnellement opposées à la poésie,… les chocs qu’à subis l’esprit humain dans ses fondations séculaires, tous les changements, enfin, qui font de ce milieu de siècle l’époque par excellence ou l’on évite les solutions, semblent avoir servi la poésie. Qui désespère, qui doute, qui abdique et craint sa liberté, celui-là est prêt à succomber à la poésie…. On a vu un romancier aussi convaincu de réalisme, aussi sûr de lui-même et des vertus de la prose que Sinclair Lewis finir sa vie en écrivant des poèmes ésotériques. On a vu Einstein, alarmé de ses propres découvertes, dénoncer la science échappée des mains de l’homme et appeler au secours l’art et la poésie, ces raisons supérieures à la raison mathématique. On a vu un penseur, E.M. Cioran, condamner la philosophie et, faisant table rase de tout et de soi-même, ne reconnaître quelque mérite qu’à la poésie, qui ne veut rien et ne peut rien.

L’aveu d’impuissance se solde ainsi par un recours – faute de mieux- à la poésie : en sa compagnie on se sent de tous les siècles, donc à l’abri du sien. …

(La poésie) … ne se veut rien moins qu’une re-création de l’univers; elle y remplace tout ce à quoi elle s’oppose, mais l’intègre en elle-même, se le concilie, le revalorise. Elle est faite d’intelligence et de mathématique, donc essentiellement de fulgurations méditées… »

Alain Bosquet in Saint-John Perse, collection Poètes d’Aujourd’hui, Editions SEGHERS, 1981…

N’est-ce pas cela, le sens d’au-delà bien compris ?

mo’

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