poèmes africains

L’art africain, souvent qualifié péjorativement de primaire ou naïf, est en fait issu d’une autre pensée et d’une autre logique. L’un de ses plus illustres représentants, le poète Léopold Sédar Senghor a réussi à caractériser cet art qu’il nommait plus précisément « L’Esthétique négro-africaine ».

Il y distingue sept caractéristiques principales :

  1. ‘’L’art négro-africain est indissociable du travail humain car comme lui, il est considéré comme « l’activité générique de l’homme »
  2. C’est un art engagé dans la vie quotidienne. Ni ornementation, ni agrément, ni art pour l’art, « il n’est esthétique qu’à la mesure de son utilité, de son caractère fonctionnel » sur le plan des activités vivrières, magiques ou religieuses.
  3. C’est un art fondé sur des pratiques collectives. L’art « n’est pas seulement l’affaire de quelques professionnels, mais l’affaire de tous parce que fait par et pour tous ».
  4. Les différentes formes d’art sont corrélées. La sculpture est indissociable de la danse, du chant et de l’activité : « Car les chants, voire les danses rythment le travail en l’accompagnant : ils aident à l’accomplissement de l’œuvre de l’Homme. »
  5. Le schématisme et la stylisation de l’art passe par l’image et le rythme. Senghor parle de « l’image symbole » et de « l’image analogie » en tant que moyen d’accéder à la « sensation du signifié ». L’intuition permet d’atteindre l’invisible, le « symbole d’une sous-réalité » qui serait constitutive de « la véritable signification du signe qui nous est d’abord livré ». Cette conception s’applique aussi dans la poésie et l’expression orale : « Le mot y est plus qu’image, il est image analogique sans même le secours de la métaphore ou de la comparaison. Il suffit de nommer la chose pour qu’apparaisse le sens sous le signe. Car tout est signe et sens en même temps pour les Négro- Africains : chaque être, chaque chose, mais aussi la matière la forme, la couleur, l’odeur et le geste et le rythme et le ton et le timbre, la couleur du pagne, la forme de la kôra, le dessin des sandales de la mariée, les pas et les gestes du danseur, et le masque, que sais-je ? »
  6. Mais l’élément primordial de l’art africain est le rythme. « Véritablement, c’est le rythme qui exprime la force vitale, l’énergie créatrice. » Le rythme est à la fois âme et moteur de l’image : « Le rythme est l’architecture de l’être, la dynamique interne qui lui donne forme, le système d’ondes qu’il émet à l’adresse des autres. Il s’exprime par les moyens les plus matériels : lignes, surfaces, couleurs, volumes en architecture, sculpture et peinture ; accents en poésie et musique ; mouvements dans la danse. Mais, ce faisant, il ordonne tout ce concret vers la lumière de l’esprit… Seul le rythme provoque le court-circuit poétique et transmue le cuivre en or, la parole en verbe. »
  7. Dernière caractéristique de l’art africain : c’est un art engagé et toujours d’actualité. Il participe à l’épanouissement de l’homme dans son existence quotidienne, dans sa volonté de réaliser les aspirations de la communauté. Par conséquent, « L’œuvre d’art est régulièrement désacralisée ou détruite quand elle a cessé de servir. D’où à côté de la permanence d’un style négro-africain, la variété et le choix des thèmes et de la qualité du travail artistique selon les époques, selon les tempéraments. »’’

François Fonty, in : http://www.grecirea.net/textes/10TexteFF09.html

Pour vérifier ces caractéristiques, une petite balade à travers la poésie africaine moderne et ses représentants les plus divers …

léopold sedar senghor

“La poésie ne doit pas périr. Car alors, où serait l’espoir du Monde ?”

*

Prière pour la paix

II

… Seigneur Dieu, pardonne à l’Europe blanche !
Et il est vrai, Seigneur, que pendant quatre siècles de lumières elle a jeté la bave et les abois de ses molosses sur mes terres
Et les chrétiens, abjurant Ta lumière et la mansuétude de Ton cœur
Ont éclairé leurs bivouacs avec mes parchemins, torturé mes talbés, déporté mes docteurs et mes maîtres-de-science.
Leur poudre a croulé dans l’éclair la fierté des tatas et des collines
Et leurs boulets ont traversé les reins d’empires vastes comme le jour clair, de la Corne de l’Occident jusqu’à l’Horizon oriental
Et comme des terrains de chasse, ils ont incendié les bois intangibles, tirant Ancêtres et génies par leur barbe paisible.
Et ils ont fait de leur mystère la distraction dominicale de bourgeois somnambules.
Seigneur, pardonne à ceux qui ont fait des Askia des maquisards, de mes princes des adjudants
De mes domestiques des boys et de mes paysans des salariés, de mon peuple un peuple de prolétaires.
Car il faut bien que Tu pardonnes à ceux qui ont donné la chasse à mes enfants comme à des éléphants sauvages.
Et ils les ont dressés à coups de chicotte, et ils ont fait d’eux les mains noires de ceux dont les mains étaient blanches.
Car il faut bien que Tu oublies ceux qui ont exporté dix millions de mes fils dans les maladreries de leurs navires
Qui en ont supprimé deux cents millions.
Et ils m’ont fait une vieillesse solitaire parmi la forêt de mes nuits et la savane de mes jours.
Seigneur la glace de mes yeux s’embue
Et voilà que le serpent de la haine lève la tête dans mon cœur, ce serpent que j’avais cru mort …

Birago Diop

‘’Le feu du bois que l’on a soi-même abattu et débité semble plus chaud qu’aucun autre feu…’’

*

Souffles

… Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.

Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts…

Bernard Dadié

‘’Planter, s’agripper au sol, refuser de se laisser déraciner et emporter par la vague torrentielle des modes, refuser de se laisser balloter par les tourbillons de conceptions plus ou moins contradictoires, c’était, hélas, vouloir rester «sauvage».’’

*

Je vous remercie, mon Dieu

Je vous remercie mon Dieu, de m’avoir créé Noir

Le blanc est une couleur de circonstance

Le noir, la couleur de tous les jours

Et je porte le Monde depuis l’aube des temps.

Et mon rire sur le Monde, dans la nuit, crée le Jour.

Mohamed Dib

‘’Ce qui est facile, c’est de proclamer des idéaux! Mais quand il faut prendre le taureau par les cornes, c’est une autre histoire. On s’aperçoit que la vérité réside dans l’autorité, l’autorité seule, et le reste – tout le reste – n’est que du vent.’’

* 

Sur la terre, errante

Moi qui parle, Algérie,
Peut-être ne suis-je
Que la plus banale de tes femmes
Mais ma voix ne s’arrêtera pas
De héler plaines et montagnes ;

Je descends de l’Aurès,
Ouvrez vos portes
Épouses fraternelles,
Donnez-moi de l’eau fraîche,
Du miel et du pain d’orge ;

Je suis venue vous voir, 
Vous apporter le bonheur,
A vous et vos enfants ;
Que vos petits nouveau-nés
Grandissent,
Que votre blé pousse,
Que votre pain lève aussi
Et que rien ne vous fasse défaut,
Le bonheur soit avec vous…

JB Tati-Loutard

‘’L’Homme vaut ce que valent ses armes. » C’est l’écriteau qui se balance à toute porte de ce monde.’’

*

Baobab

Baobab! Je suis venu replanter mon être près de toi

Et racler mes racines à tes racines d’ancêtre;

Je me donne en rêve tes bras noueux

Et je me sens raffermi quand ton sang fort

Passe dans mon sang.

 

Baobab! «L’homme vaut ce que valent ses armes».

C’est l’écriteau qui se balance à toute porte de ce monde.

Où vais-je puiser tant de forces pour tant de luttes

Si à ton pied je m’arc-boute? Baobab!

Quand je serai tout triste Ayant perdu l’air de toute chanson,

Agite pour moi les gosiers de tes oiseaux

 

Afin qu’à vivre ils m’exhortent.

Et quand faiblira le sol sous mes pas

Laisse-moi remuer la terre à ton pied:

Que doucement sur moi elle se retourne! »

Abdellatif Laabi

‘’Quand un poète parle en dehors de sa poésie, ne commet-il pas une infidélité ?’’

*

L’Écorché Vif

Le poète arabe

Se met devant sa table rase

S’apprête à rédiger son testament

Mais il découvre qu’il a perdu

L’usage de l’écriture

Il a oublié ses propres poèmes

Et les poèmes de ses ancêtres

Il veut crier de rage

Mais se rend compte

Qu’il a perdu l’usage de la parole

De guerre lasse

Il s’apprête à se lever

Mais il sent qu’il a perdu

L’usage de ses membres

La mort l’a précédé

Là où il devait abdiquer

Devant la vie.

Abdelwahab Meddeb

‘’Quand la poésie de la révolution se retirera, comment nous accommoderons- nous de la prose du quotidien? »

*

Jérusalem

Absolu perçu raison d’histoire
Chez ceux qui ont vaincu
Comme chez ceux qui ont perdu
Absolu que scelle le silence des pierres
Face au désastre face à la victoire
Au lieu de gager Absolu contre Absolu
N’est-il pas juste de céder l’Absolu
A son irrévocable silence ? »

Véronique Tadjo

‘’Être métisse, est-ce avoir la mauvaise ou la bonne couleur de peau?’’

*

Je vous salue

Vous les fouilleurs de poubelles

Les infirmes

Aux moignons crasseux

Les borgnes

Les hommes rampants

Vous les maraudeurs

Les gamins des taudis

Je vous salue.

Quel fardeau portez-vous

En ce monde immonde

Plus lourd que la ville

Qui meurt de ses plaies?

Quelle puissance

Vous lie à cette terre frigide

Qui n’enfante des jumeaux

Que pour les séparer?

Qui n’élève des buildings

Que pour vous écraser

Sous les tonnes de béton

Et d’asphalte fumant?

Vous les mangeurs

De restes

Les sans-logis

Les sans-abri

Quel regard portez-vous

Sur l’horizon en feu?

Gabriel Okoundji

‘’Le poète regarde le monde, colle son oreille au sol pour mieux capter les bruits de l’univers. Lorsque j’entends parler de crise, je me dis que ce mot m’est totalement étranger. Crise de quoi ? La crise est constitutive de l’être humain. De la civilisation, de l’univers. Tout ce que je vois autour de moi, c’est, en fait, une crise de l’humain qui échoue à vivre son humanité en harmonie avec l’environnement. Tout le reste n’est que chahut. Nous sommes comme des apprentis sorciers qui ne savent plus de quel côté ils doivent se tourner.’’

*

C’était l’espoir

‘’ … C’était l’espoir, c’était l’instant

C’était toi et moi

Mais l’amour consume les étoiles

Et les étoiles qui meurent

Dans les yeux des amants

Emportent avec elles la flamme du rêve.

Adieu !

Aucun mortel n’a de force à vaincre l’éloignement cosmique… ’’

Alain Mabanckou

« J’ai longtemps cru qu’on avait le choix de sa langue. Alors, je rêvais de parler le russe, le nahuatl, l’égyptien. Je rêvais d’écrire en anglais, la langue la plus poétique, la plus douce, la plus sonore. Pour mieux réaliser ce rêve, j’avais entrepris d’apprendre par cœur le dictionnaire, et je récitais de longues listes de mots. Puis j’ai compris que je me trompais. On n’a pas le choix de sa langue. La langue française, parce qu’elle était ma langue maternelle, était une fatalité, une absolue nécessité. Cette langue m’avait recouvert, m’avait enveloppé, elle était en moi jusqu’au tréfonds. Cela n’avait rien à voir avec la connaissance d’un dictionnaire, c’était ma langue, c’est-à-dire la chair et le sang, les nerfs, la lymphe, le désir et la mémoire, la colère, l’amour, ce que mes yeux avaient vu premièrement, ce que ma peau avait ressenti, ce que j’avais goûté et mangé, ce que j’avais respiré. » Le monde est mon langage

*

L’arbre et l’homme

Entre l’arbre et l’homme,

L’Alliance date de la nuit des temps.

Le tronc d’un arbre,

Comme le front de l’homme mûr,

Porte des rides,

Les traces de son passage sur terre.

Un homme ne meurt pas,

Il renaît dans un autre lieu.

Un arbre mort attend, lui aussi,

Sa résurrection, mais par la main de l’homme.

Passera-t-il par-là ?

***

Quoi ? Ne va-t-on point évoquer Soni Labou Tansi ? Boubou Hama ? Patrice Nganang ? Wole Soyinka ? Où est Aminata Sow ? Camara Laye, Fréderic Tintinga Pacéré, Lamine Diakaté ? Et les cent autres ? Et le million de poètes que l’Afrique compterait ? Et tous ceux qui ont mis leur korâ ou leur guembri, leur n’goni ou leur bolon en bandoulière et s’en sont allé chanter ailleurs ? Oublierait-on les ‘’frères des races claires’’ qui se sont fondus dans les terres de Kama ? Répètera-t-on en cette matière également l’erreur lamentable de la différenciation des hommes par leur couleur ? Qu’à Dieu ne plaise. Par les mots et les voix de toutes ces femmes et de tous ces hommes, c’est l’Afrique qui colore le monde et chante la vie.

mo’

 

 

 

 

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