VOIX AFRICAINES

La musique africaine est perçue par les non-africains tout d’abord comme très rythmique. Effectivement, on y distingue parfaitement et systématiquement des battements de mains, des frappes de pieds et par-dessus tout, l’usage de la voix. Aux musiciens chanteurs se joignent souvent des percussions.

Mais le plus important à savoir, c’est qu’en Afrique, plus que partout ailleurs, la musique fait partie de la vie, tant individuelle que sociale. Elle est un véhicule de l’histoire et assure même la liaison de la vie dans son acception la plus prosaïque avec l’invisible et tous ses avatars, forces, immanences, divinités.

Pour les Africains, la musique est en fait un langage à part entière, sans fioritures intellectuelles, capable de véhiculer tous les messages, de toutes les natures. La transmission du savoir y est opérée par oralité, Histoire comprise.

Pour souligner la musique, l’expliciter, la vivre, le corps s’y engage tout entier  : il danse. Cet investissement total rappelle qu’en Afrique, la musique, le chant et la danse ont commencé par être des prières de deux sortes : La célébration du culte des ancêtres, soit l’hommage au passé, et une invocation de préparation au combat guerrier, soit l’espérance de survie.

Ci-dessous, sont réunies quelques-unes des millions de voix africaines merveilleuses, soulignées par les poèmes de quelques-uns des millions de poètes de ce continent dont on commence à peine à prendre la mesure de la stature intellectuelle, bien trop longtemps réduite, voire dénigrée !…

masque 1

Aujourd’hui

Seigneur, je suis très fatigué.

Je suis né fatigué.

Et j’ai beaucoup marché depuis le chant du coq

Et le morne est bien haut qui mène à leur école.

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,

Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus.

Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches

Quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois

Où glissent les esprits que l’aube vient chasser.

Je veux aller pieds nus par les rouges sentiers

Que cuisent les flammes de midi,

Je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers,

Je veux me réveiller

Lorsque là-bas mugit la sirène des blancs

Et que l’Usine

Sur l’océan des cannes

Comme un bateau ancré

Vomit dans la campagne son équipage nègre…

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,

Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus.

Ils racontent qu’il faut qu’un petit nègre y aille

Pour qu’il devienne pareil

Aux messieurs de la ville

Aux messieurs comme il faut.

Mais moi, je ne veux pas

Devenir, comme ils disent,

Un monsieur de la ville,

Un monsieur comme il faut.

Je préfère flâner le long des sucreries

Où sont les sacs repus

Que gonfle un sucre brun autant que ma peau brune.

Je préfère, vers l’heure où la lune amoureuse

Parle bas à l’oreille des cocotiers penchés,

Ecouter ce que dit dans la nuit

La voix cassée d’un vieux qui raconte en fumant

Les histoires de Zamba et de compère Lapin,

Et bien d’autres choses encore

Qui ne sont pas dans les livres.

Les nègres, vous le savez, n’ont que trop travaillé.

Pourquoi faut-il de plus apprendre dans des livres

Qui nous parlent de choses qui ne sont point d’ici ?

Et puis elle est vraiment trop triste leur école,

Triste comme

Ces messieurs de la ville,

Ces messieurs comme il faut

Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune

Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds

Qui ne savent plus conter les contes aux veillées.

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école !

Prière d’un petit enfant nègre – Léopold Sedar Senghor

Lettre au Seigneur – Irma

masques 2

Mémoire d’Afrique

Flèche figée en ma mémoire
Afrique
Mon cœur saigne
Sous tes serres depuis l’extrême sud

 De mon âme

Reçois
Mes pas sur tes pagnes
Moi l’Héritier des Ancêtres
D’Hier

Afrique
Les toits de tes cases
Griffent le ciel sourd
À l’anxiété de leur misère

Ma prière du matin du soir

Ah puiser à pleines mains
L’odeur des manguiers
Dans la tiédeur de juin

Sentir le baiser des épis
Sur les sentiers d’octobre
Rouler dans l’eau claire
Rien dans le regard
De Kaïrée
Ô mère des Initiés

À l’AfriqueCheik Aliou Ndao

Africans – Nkeka

masque 3

Les dunes

J’ai reçu les signes

En offrande du Désert

Comme ces rêves de jeunesse

A la limite de la transe

J’ai reçu le chant des pierres

A l’envers de ma solitude

Quand le chacal assoiffé d’errance

Hurle sa gangrène dans le creux des vagues

J’ai reçu l’appel des sables

De liberté et de soleil

Si les mots peuvent guérir nos dérives

Dis-moi encore cette éternité

Où le Désert avance

Dans le repos du sablier

Les Dunes paradoxales, Abdelhaq Serhane

Chanteuse du désert – Joyce Tapé

masque 4

Afrique mon Afrique 

Afrique mon Afrique

Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales

Afrique que chante ma grand-mère

Au bord de son fleuve lointain

Je ne t`ai jamais connue

 

Mais mon regard est plein de ton sang

Ton beau sang noir à travers les champs répandu

Le sang de ta sueur

La sueur de ton travail

Le travail de I` esclavage

L`esclavage de tes enfants

 

Afrique dis-moi Afrique

Est-ce donc toi ce dos qui se courbe

Et se couche sous le poids de l’humilité

Ce dos tremblant à zébrures rouges

Qui dit oui au fouet sur les routes de midi

 

Alors gravement une voix me répondit

Fils impétueux cet arbre robuste et jeune

Cet arbre là-bas

Splendidement seul au milieu des fleurs

Blanches et fanées

 

C`est I` Afrique ton Afrique qui repousse

Qui repousse patiemment obstinément

Et dont les fruits ont peu à peu

L’amère saveur de la liberté.

Afrique, mon Afrique – David Diop

African Dreams – Sia Tolno

masque 5

Masques ! Ô Masques!

Masques noirs masques rouges, vous masques blanc-et-noir

Masques aux quatre points d’où souffle l’Esprit

Je vous salue dans le silence!

Et pas toi le dernier, Ancêtre à tête de lion.

Vous gardez ce lieu forclos à tout rire de femme, à tout sourire qui se fane

Vous distillez cet air d’éternité où je respire l’air de mes Pères.

Masques aux visages sans masque, dépouillés de toute fossette comme de toute ride

Qui avez composé ce portrait, ce visage mien penché sur l’autel de papier blanc

A votre image, écoutez-moi!

Voici que meurt l’Afrique des empires – c’est l’agonie d’une princesse pitoyable

Et aussi l’Europe à qui nous sommes liés par le nombril.

Fixez vos yeux immuables sur vos enfants que l’on commande

Qui donnent leur vie comme le pauvre son dernier vêtement.

Que nous répondions présents à la renaissance du Monde Ainsi le levain qui est nécessaire à la farine blanche.

Car qui apprendrait le rythme au monde défunt des machines et des canons?

Qui pousserait le cri de joie pour réveiller morts et orphelins à l’aurore?

Dites, qui rendrait la mémoire de vie à l’homme aux espoirs éventrés?

Ils nous disent les hommes du coton du café de l’huile

Ils nous disent les hommes de la mort.

Nous sommes les hommes de la danse, dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur.

Prière aux masques, Léopold Sédar SENGHOR

Dipita Na Wélisanè (espoir et patience) – Valérie Ekoumé

masque masque

Mes villages ont peur de l’ombre

Mais l’ombre les prévient

Avant de les habiller de nuit

Une mère avive le tison pâle

Un enfant ramène les chèvres

Un père bénit le soir hésitant

Et l’ombre mord un pan du village

Si doucement que la peur s’estompe

Bonne nuit villages d’Afrique.

Crépuscule, Malick FALL

Songs for my father – Carmen Souza

masque 6

Tout petit petit

Petit petit tout petit petit

Où vas-tu de ce pas

Petit petit tout petit

Où cours-tu comme ça

Petit petit tout petit petit

Où est partie maman

Petit petit tout petit

Que devient papa

Et pourquoi pleures-tu

Et pourquoi ne ris-tu pas

Pourquoi ton ventre est-il gros comme ça

Qu’as-tu avalé dis-le moi

Une goyave ou un crapaud

Petit petit tout petit garçon

Viens avec moi à la maison

J’ai encore sur la claie un peu de poisson

Nous mangerons assis à califourchon

Sur des caisses comme deux petits polissons

Petit petit tout petit ami

Viens avec moi chasser les fourmis

Qui font mourir les légumes dans mon jardin

Où poussent oranges corossols et plantains

Petit petit tout petit frangin

Viens avec moi à la maison

Nous chanterons de belles chansons

En rangeant des hameçons

Qui demain serviront sans façons

À la pêche en chantant des chansons

Épalé-Ndika

Ya Tefl (ô enfant) – Anissa Bensalah

 masque 7

Tu deviens libre, Sénégal ;

C’est enfin la belle sentence.

Chantons l’hymne sans égal ;

Que tout notre être danse,

Au bonheur de vivre heureux,

D’avoir brisé nos chaînes !

Rien n’est désormais douloureux.

Ah étouffons nos haines !

Odes Sahéliennes, Oumar Ba

Chili Houritki (Independance) – Mounira Mitchala

masque 8

Chérie,

Tu dois me croire si je te dis que je t’aime

Tu as entendu mes paroles et vu mes actes,

Ajouté à, venir jour et nuit

La force qui est dans l’amour,

Tout ce que je sais c’est qu’elle me dépasse …

L’amour se situe dans le cœur

Ce que le cœur sait, il le transmet à l’esprit…

Si tu étais une étoile  Je passerais la nuit à sauter…

Chérie, je t’aime, tu es mon trésor

La femme qui te donne des enfants est ton trésor…

Tu es le sucre qui me rend savoureux

Il s’agit d’amour, Assane Mboup

Amour – Rokia Traoré

masque 9

Souffle

Ecoute plus souvent

Les choses que les êtres,

La voix du feu s’entend,

Entends la voix de l’eau.

Ecoute dans le vent

Le buisson en sanglot:

C’est le souffle des ancêtres.

(Le souffle des ancêtres, Birago Diop.)

Transconcordances – Oumou Sangaré

J’aime la pensée libre de la publication en ligne Médiapart. J’en aime l’éthique, la rigueur et la diversité. Un des journalistes de ce média y a publié en février 2017, une intéressante chronique intitulée ‘’La poésie c’est emmerdant’’ dans laquelle il commence par provoquer en affirmant que :

‘’ La poésie c’est vieux, c’est mièvre, c’est ridicule, c’est  « emmerdant , on n’y comprend rien.’’

Bien évidemment, il rectifie aussitôt : ’’

‘’La poésie c’est moderne, toujours, c’est fort, c’est juste, c’est toujours intéressant, ça parle au cœur. C’est de l’émotion partagée ! Mais comme c’est toujours ou presque un travail sur la langue et sur le langage, il faut en faire une lecture attentive, active … Rien n’est donné de prime abord dans la poésie ! La poésie ce n’est pas donc vieux, ce n’est ni mièvre, ni ridicule, ni « emmerdant » ni hermétique. Il y a des rimes, des vers libres et de la prose dans la poésie. Il y a aussi des figures de style, du rythme ! Et du sens !…

Tout appartient à une histoire, passé, présent et futur. Du conte oral à la fable, au poème et à la chanson. C’est l’histoire de la manière dont on s’est approprié les mots, griots, troubadours, trouvères, conteurs, poètes, rappeurs, slameurs et autres chanteurs.’’

Éric Dubois…

mo’

Publicités