conférence

De par leur capacité à voler, les oiseaux sont prédisposés à servir d’agents de relations entre la Terre et le Ciel. Ils sont le symbole de l’âme dans ces relations.

Dans le Coran, par 3 reprises, les oiseaux sont utilisés pour désigner le sort et la destinée de l’homme.

Sourate el Isra'

…Et au cou de chaque homme, nous avons attaché son oiseau, et au Jour de la Résurrection, nous lui sortirons un écrit qu’il trouvera déroulé…

Sourate Le Voyage Nocturne, Verset 13

sourate Les fourmis

… Ils dirent : ‘’ Nous voyons en toi en ceux qui sont avec toi des porteurs de malheur.’’ Il dit : ‘’Votre oiseau dépend de Dieu. Mais vous êtes plutôt des gens que l’on soumet à la tentation’’…

Sourate Les Fourmis. Verset 47

Sourate Yacine

Ils dirent : ‘’Nous voyons en vous de mauvais oiseaux. Si vous ne cessez pas nous vous lapiderons et vous infligerons un douloureux châtiment.’’ (18). Ils dirent : ‘’ Vos mauvais oiseaux sont avec vous. Est-ce ainsi que vous réagissez au rappel ? Mais vous êtes outranciers’’. (19).

Sourate YASSINE

Çà et là, de par le monde, on leur attribue le pouvoir magique de communiquer avec les dieux. L’observation de leur vol a même donné naissance à une science divinatoire, l’ornithomancie.

ornithomancie

De cette science, Ibn Khaldoun dit qu’elle est ‘’la faculté de parler à l’inconnu qui s’éveille, chez certaines gens, à la vue d’un oiseau qui vole ou d’un animal qui passe, et de concentrer son esprit après sa disparition. C’est, ajoute-t-il, une faculté de l’âme qui suscite une saisie prompte, par l’intelligence, des choses vues et entendues, qui sont matière à présage. Elle suppose une imagination forte et puissante

Correspondances

La pratique ésotérique a établi, quant à elle, un jeu de correspondances entre certains oiseaux : correspondances des couleurs et/ou des pulsions psychiques : la colombe, le pigeon et le canard de l’amour, l’intercession entre le divin et l’humain par le corbeau et le cygne, la force guerrière par l’aigle, le vautour et l’ara, les valeurs matérielles par les chouettes et les hiboux et la sublimation de l’âme humaine par le Simorgh

Simorgh ?

  • Cette figure étrange qui hante la littérature mondiale depuis plus de 1000 ans, le ou la Simorgh serait aussi grand que trente oiseaux réunis, ou encore que son plumage comporterait trente couleurs, car « si » signifie « trente » et « morgh » signifie « oiseau » en persan.

‘’Si l’on suit les légendes iraniennes, le Simorgh aurait vécu assez longtemps pour assister trois fois à la destruction du monde. En outre, sa longue existence lui aurait permis d’accéder à la connaissance de toutes les époques et, dans certains récits mystiques, aux hautes connaissances théosophiques. Selon d’autres récits, il vivrait jusqu’à 1700 ans avant de se consumer dans les flammes pour renaître ensuite de ses cendres sous la forme d’un nouveau Simorgh.’’

Lon retrouve cet oiseau mythique à différentes périodes de l’histoire de la Perse, ainsi que dans de nombreux récits mystiques, même si sa forme et sa fonction ont subi certaines transformations au cours des siècles. Des grandes figures mystiques dont Farid Uddin Al Attâr, lui ont réservé une place de choix dans leurs récits initiatiques. Il partage de nombreux traits communs avec le Phénix de la mythologie égyptienne, qui fut repris par la tradition chrétienne. A ce jour, il demeure une source d’inspiration pour d’innombrables créateurs, ce qui démontre le caractère inépuisable de ses significations et son rôle central en tant que support d’une réflexion philosophique concernant la nature même de l’homme. Sa représentation graphique faisant largement appel à l’imagination, on ne compte plus le nombre d’œuvres, d’illustrations, de bandes dessinées même, qu’il a pu susciter. http://www.teheran.ir/spip.php?article242#nb1

L’une des plus belles de ces évocations est ‘’Le Cantique des oiseaux’’, d’Al Attâr précisément, qui inonde de sa lumière depuis dix siècles cette portion du monde comprise entre le Bosphore et le Gange… Ce sont 9448 vers qui ont inspiré tant les Contes de Canterbury de Jeffrey Chaucer -XVème siècle- que, dit-on, La Légende des Siècles de Victor Hugo –XIXème siècle

huppe

Il s’agit d’un conte philosophique truffé de symboles et d’allusions qui relate les tribulations de 30.000 oiseaux – incarnant la pensée par opposition à la matière, à la recherche de leur Roi.

Le récit commence par une récitation de bienvenue, prononcée par la huppe – oiseau coiffé d’une couronne, maître de cette cérémonie, et adressée aux autres oiseaux qui symbolisent l’humanité en quête de sens … Ce discours est une exhortation à partir pour un voyage difficile qui les conduira à la cour de leur Roi, cet oiseau fabuleux nommé le Simorgh .

simorgh

Beaucoup parmi les ouailles comprirent l’intérêt fondamental de l’entreprise. Mais 10.000 d’entre eux s’excusèrent : sous des prétextes divers, ils étaient contents de leur sort et préféraient ne pas participer au voyage-quête.

La huppe se démena pour convaincre son auditoire, tranquillisant les uns, encourageant les autres et expliquant à tous ce qu’il allait falloir faire pour entreprendre le voyage. Et c’est là l’utilité de la harangue : il s’agit d’un voyage initiatique en quelque sorte qui leur permettrait d’entamer leur ascension spirituelle.

Plus précisément les chercheurs de vérité doivent franchir sept vallées qui sont en fait autant de degrés initiatiques de l’ascension :

  1. La quête
  2. La passion
  3. La connaissance
  4. L’autonomie
  5. L’unification
  6. La perplexité
  7. Le dénuement

Et ce n’est qu’au terme du dépassement de ces sept vallées que les oiseaux pourraient rejoindre leur roi.

Mais en quoi consistent-elles, ces vallées ?

1. La Vallée de la Quête

quête

 »Aussitôt que tu seras entré dans la première vallée, celle de la quête, cent choses pénibles t’assailliront sans cesse.

Il te faudra passer plusieurs années dans cette vallée à faire de pénibles efforts et y changer d’état.

Il te faudra abandonner en effet tes richesses et te jouer de tout ce que tu possèdes.

Il te faudra entrer dans une mare de sang en renonçant à tout; et quand tu auras la certitude que tu ne possèdes plus rien, il te restera encore à détacher ton cœur de tout ce qui existe.

Lorsque ton cœur sera ainsi sauvé de la perdition, tu verras briller la pure lumière de la majesté divine…

En effet, quand cette porte s’ouvrira, que sera alors la foi ou l’infidélité, puisque de l’autre côté de cette porte il n’y a ni l’une ni l’autre chose ?…

2. La Vallée de la Passion

passion amoureuse

Après la première vallée, celle de la passion amoureuse se présente.

Pour y entrer il faut se plonger tout à fait dans le feu; que dis-je ? on doit être soi-même du feu, car autrement on fi ne pourrait y vivre.

L’amant véritable doit être en effet pareil au feu; il faut qu’il ait le visage enflammé; qu’il soit brûlant et impétueux comme le feu.

Pour aimer, il ne faut pas avoir d’arrière-pensée; il faut être disposé à jeter volontiers dans le feu cent mondes; il ne faut connaître ni la foi ni l’infidélité, n’avoir ni doute ni certitude.

Dans ce chemin, il n’y a pas de différence entre le bien et le mal; avec l’amour, ni le bien ni le mal n’existent plus.

3. La Vallée de la Connaissance

connaissance

Après la vallée dont je viens de parler, une autre se présente aux regards.

C’est celle de la connaissance, qui n’a ni commencement ni fin. Il n’y a personne qui puisse être d’une opinion différente sur la longueur du chemin qu’il faut faire à travers cette vallée. Aucun chemin n’est, vraiment, pareil à celui-là; mais autre est le voyageur temporel, autre le voyageur spirituel.

L’âme et le corps, par la perfection ou par l’affaiblissement, sont toujours en progrès ou en décadence. Nécessairement le chemin spirituel ne se manifeste que dans les limites des forces respectives de chacun.

La marche de chaque individu sera relative à l’excellence qu’il aura pu acquérir, et chacun ne s’approchera du but qu’en raison de sa disposition.

La connaissance spirituelle a là différentes faces. Les uns ont trouvé le mihrab, les antres l’idole. Lorsque le soleil de la connaissance brille à la voûte de ce chemin, qu’on ne saurait décrire convenablement, chacun est éclairé selon son mérite, et il trouve le rang qui lui est assigné dans la connaissance de la vérité.

Quand le mystère de l’essence des êtres se montrera clairement à lui, la fournaise du monde deviendra un jardin de fleurs. L’adapte verra l’amande bien qu’entourée de sa pellicule. Il ne se verra plus lui-même, il n’apercevra que son ami; dans tout ce qu’il verra, il verra sa face; dans chaque atome il verra le tout; il contemplera sous le voile des millions de secrets aussi brillants que le soleil.

Mais combien d’individus ne se sont pas perdus dans cette recherche pour un seul qui a pu découvrir ces mystères ? Il faut être parfait si l’on veut franchir cette route difficile et se plonger dans cet océan orageux. Quand on a un goût véritable pour ces secrets, on ressent à chaque instant une nouvelle ardeur pour les connaître.

On est réellement altéré du désir de pénétrer ces mystères, et on s’offrirait mille fois en sacrifice pour y parvenir. Quand même tu atteindrais de la main le trône glorieux, ne cesse pas un instant de prononcer ces mots du Coran: N’y a-t-il rien de plus? Plonge-toi dans l’océan de la connaissance, sinon mets du moins sur ta tête la poussière du chemin. Quant à toi qui es endormi et qu’on ne peut complimenter sur la réussite, pourquoi ne pas en être dans le deuil?

Si tu n’as pas le bonheur de t’unir à l’objet de ton affection, lève-toi et porte au moins le deuil de l’absence. Toi qui n’as pas encore contemplé la beauté de ton ami, cesse de rester assis, lève-toi et cherche ce secret. Si tu ne connais pas la manière de t’y prendre, sois honteux. Jusques à quand seras-tu comme un âne sans licou?

4. La vallée de l’autonomie

L'autonomie

Vient ensuite la vallée où il n’y a ni prétention à avoir ni sens spirituel à découvrir. De cette disposition de l’âme à l’indépendance, il s’élève un vent froid dont la violence ravage en un instant un espace immense. Les sept océans ne sont plus alors qu’une simple mare d’eau; les sept planètes, qu’une étincelle; les sept cieux, qu’un cadavre; les sept enfers, de la glace brisée.

Alors, sans qu’on puisse en deviner la raison, la fourmi, chose étonnante a la force de cent éléphants; alors cent caravanes périssent dans l’espace de temps que met la corneille à remplir son jabot.

  • Pour qu’Adam fût éclairé de la lumière céleste, des milliers d’anges au vert vêtement furent consumés par la douleur.
  • Pour que Noé fût charpentier de Dieu pour l’arche, des milliers de créatures furent privées de la vie.
  • Des milliers de moucherons tombèrent sur l’armée d’Abraham pour que ce roi pût être terrassé:
  • des milliers d’enfants eurent la tête tranchée pour que Moise vît Dieu;
  • des milliers de personnes prirent la ceinture des chrétiens pour que le Christ fût le mahram des secrets de Dieu.
  • Des milliers d’âmes et de cœurs furent au pillage pour que Mahomet montât une nuit au ciel.

Ici, ni ce qui est nouveau, ni ce qui est ancien n’a de la valeur; tu peux agir ou ne pas agir. Si tu voyais un monde entier brûlé jusqu’au cœur par le feu, tu n’aurais encore qu’un songe de la réalité. Des milliers d’âmes qui tombent sans cesse auprès de cet océan sans limite ne sont là qu’une légère et imperceptible rosée.

Ainsi des millions d’individus se livreraient au sommeil sans provoquer par là le soleil à les couvrir de son ombre. En vain la terre et le ciel se diviseraient en menues parcelles, que tu ne pourrais pas même saisir la feuille d’un arbre; et cependant si tout tombait dans le néant, depuis le poisson jusqu’à la lune, on trouverait encore au fond d’un puits la patte d’une fourmi boiteuse.

Quand même les deux mondes seraient tout à coup anéantis, il ne faudrait pas nier l’existence d’un seul grain de sable de la terre. S’il ne restait aucune trace ni d’hommes ni de génies, fais attention !

5. La Vallée de l’Unification

l'unification

Tu auras ensuite à traverser, continua la huppe, la vallée de l’unité, lieu du dépouillement de toutes choses et de leur unification.

Tous ceux qui lèvent la tête dans ce désert la tirent d’un même collet. Quoique tu voies beaucoup d’individus, il n’y en a en réalité qu’un petit nombre; que dis-je? il n’y en a qu’un seul. Comme cette quantité de personnes n’en fait vraiment qu’une, celle-ci est complète dans son unité. Ce qui se présente à toi comme une unité, n’est pas différent de ce qui se compte. Puisque l’être que j’annonce est hors de l’unité et du compte, cesse de songer à l’éternité a et a posteriori et a priori et puis donc que ces deux éternités se sont évanouies, n’en fais plus mention.

En effet, quand tout ce qui est visible sera réduit à rien et anéanti, y aura-t-il quelque chose au monde qui soit digne d’attirer notre attention?

6. La Vallée de la perplexité

La perplexité

Après la vallée de l’unité vient celle de l’étonnement, où l’on est en proie à la tristesse et aux gémissements.

Là les soupirs sont comme des épées, et chaque souille est une amère plainte. Ce ne sont que lamentations, que douleurs, qu’ardeur brûlante; c’est à la fois le jour et la nuit, et ce n’est ni le jour ni la nuit. Là, de l’extrémité de chaque cheveu, sans qu’il soit même coupé, on voit dégoutter du sang. Là il y a du feu, et l’homme en est abattu, brûlé et consumé.

Comment, dans son étonnement, l’homme pourra-t-il avancer jusqu’en cet endroit? Il restera stupéfait et se perdra dans ce chemin. Mais celui qui a l’unité gravée dans le cœur oublie tout et s’oublie lui-même.

Si on lui dit : ‘’Es-tu ou n’es-tu pas; as-tu ou n’as-tu pas le sentiment de l’existence; es-tu au milieu ou n’y es-tu pas, ou es-tu sur le bord; es-tu «visible ou caché; es-tu périssable ou immortel; es-tu l’un et l’autre ou ni l’un ni l’autre; existes-tu enfin ou n’existes-tu pas? il répondra positivement: Je n’en sais rien, je l’ignore et je m’ignore moi-même.

Je suis amoureux, mais je ne sais de qui; je ne suis ni fidèle ni infidèle. Que suis-je donc? J’ignore même mon amour; j’ai à la fois le cœur plein et vide d’amour.

7. La Vallée du dénuement & de la mort

le dénuement et la mort

Après la sixième. vallée, vient celle du dénuement et de la mort, vallée dont il est impossible de faire l’exacte description.

Ce qu’on peut considérer comme l’essence de cette vallée, c’est l’oubli, le mutisme, la surdité et l’évanouissement. Là tu vois disparaître, par un seul rayon du soleil spirituel, les milliers d’ombres éternelles qui t’entouraient.

Lorsque l’océan de l’immensité vient à agiter ses vagues, comment les figures qui sont tracées sur sa surface pourraient-elles y subsister ? Or les figures qu’on voit sur cet océan ne sont autre chose que le monde présent et le monde futur, et quiconque déclare qu’ils n’existent pas acquiert par là un grand mérite. Celui dont le cœur s’est perdu dans cet océan y est perdu pour toujours, et y demeure en repos. Dans cette mer paisible il ne trouve pas autre chose que l’anéantissement. S’il lui est jamais permis de revenir de cet anéantissement, il connaîtra ce que c’est que la création, et bien des secrets lui seront dévoilés.

Lorsque les voyageurs expérimentés du chemin spirituel et les hommes d’action sont entrés dans le domaine de l’amour, ils se sont égarés dès le premier pas, et ainsi à quoi leur a-t-il servi de s’y être engagés, puisque aucun d’eux n’a pu faire le second pas? Or, puisque tous se sont égarés dès le premier pas, on peut les considérer comme appartenant au règne minéral, quoiqu’ils soient des hommes.

Le bois de l’aloès et le bois de chauffage mis au feu se réduisent tous les deux également en cendre. Sous deux formes ils ne sont, en effet, qu’une pareille chose, et cependant leurs qualités sont bien distinctes. Un objet immonde a beau tomber dans un océan d’eau de rose, il restera dans l’avilissement à cause de. ses qualités propres. Mais si une chose pure tombe dans cet océan, elle perdra son existence particulière, elle participera à l’agitation des flots de cet océan; en cessant d’exister

L’intériorité retrouvée est ressentie comme une grâce et provoque un éclair d’amour mystique vers le Créateur. Il éveille violemment l’adepte qui s’engage alors dans la seconde vallée. Cet amour calcine tous les conformismes et toutes les idées reçues, il agit comme un feu purificateur. »

Mantic Uttair, Le langage des Oiseaux,

Poème de philosophie religieuse, de Farid Uddin Attâr, Traduit du Persan par M. Garcin de Tassy, 1863, https://www.notesdumontroyal.com/document/44a2.pdf

Oiseaux

Et c’est bien sûr de poésie que nous clorons cette évocation. Nous en confierons la rédaction au Prince des Poètes, nec pluribus impar, Saint John Perse :

‘’… De tous les animaux qui n’ont cessé d’habiter l’homme comme une arche vivante, l’oiseau, à très longs cris, par son incitation au vol, fut seul à doter l’homme d’une audace nouvelle …

… Laconisme de l’aile ! ô mutisme des forts… Muets sont-ils, et de haut vol, dans la grande nuit de l’homme. Mais à l’aube, étrangers, ils descendent vers nous : vêtus de ses couleurs de l’aube – entre bitume et givre – qui sont couleurs mêmes du fond de l’homme …

Et cette aube de fraicheur, comme d’un ondoiement très pur, ils gardent parmi nous quelque chose du songe de la création.’’ Oiseaux, St John Perse.

mo’

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