Herr Bohm

Un jour de l’époque où mes entreprises fleurissaient, l’un de mes banquiers principaux me suggéra de m’intéresser à un projet fou, mort-né, qu’avait financé son établissement et qu’il avait dû reprendre suite à son abandon par son promoteur, sa faillite et sa saisie par la justice.

En quoi consistait-il ?

Ledit entrepreneur, passablement mégalomane, avait créé, à l’aide de complicités interlopes, une champignonnière gigantesque sur un site exceptionnel, une charmante vallée verdoyante ou coule l’eau en cascade, très proche de l’aéroport international de Casablanca.

Les études de faisabilité avaient été visiblement plus que légères, les évaluations basées bien plus sur des vœux que sur des calculs et la faisabilité elle-même bien plus espérée que démontrée.

Je m’y intéressai donc et appelai à mon secours pour cela, un ami et partenaire italien, prénommé Gianni. Celui-ci vint au Maroc et fit avec moi la visite des lieux. Bouche-bée devant le gigantisme du projet, il finit par m’avouer que lui aussi se sentait quelque peu dépassé et me proposa de solliciter l’avis d’un ‘’ponte’’ mondial en la matière, lui-même opérateur et producteur dans le domaine du champignon de paris, sans doute le plus important au monde en tonnage traité, un certain allemand du nom de Monsieur Bohm, que l’on me pria d’entrée de jeu, de prononcer de telle manière et pas autrement.

Ce Monsieur avait accepté de venir pour donner son avis sur la faisabilité d’un redémarrage des activités, sous-entendant même que s’il jugeait l’affaire prometteuse, il ne refuserait pas d’en être partenaire et même associé. Pour donner son avis d’expert, il ne demandait absolument rien d’autre que le remboursement de ses frais de voyage. Une aubaine pour moi. Cet homme, déjà d’un certain âge à l’époque, était motivé par la passion de son métier et, suffisamment riche, il aidait les autres par passion et jamais par intérêt. Il choisit lui-même, avec son agence de voyages, un hotel ‘’3 étoiles’’ – tout juste acceptable au Maroc- confortable mais modeste et fit preuve, tout au long de son séjour, d’une frugalité admirable.

Il était issu de ce protestantisme qui ‘’valorise le travail comme moyen de faire fructifier l’œuvre de Dieu et où la réussite professionnelle est perçue comme un signe d’élection divine. Comme, par ailleurs, le protestantisme prône une vie austère et éloignée du luxe, cette éthique a pu être considérée comme favorable au développement des moyens de production et à la croissance. Elle se serait diffusée ensuite au-delà des groupes protestants.’’

Monod Achab

Lorsque nous allâmes le chercher à l’aéroport, je fus surpris par son âge certain. C’était un mélange de Jérôme Monod et de Capitaine Achab. Sa haute taille et sa claudication lui donnaient un air de ‘’héros après la bataille’’. Son visage était éclairé par un sourire figé comme une grimace et deux yeux d’aigle qui vous pénétraient jusqu’au cœur lorsqu’il vous regardait. Il s’exprimait dans un français plus que parfait, comme d’innombrables de ses concitoyens. Il nous salua de façon quasi-militaire et déclina son identité. Il ne pouvait visiblement pas se passer de sa canne pour se déplacer, mais probablement d’une fierté épouvantable, jamais il ne permit qu’on l’aidât pour monter, descendre, escalader ou s’asseoir par terre. Bref, l’archétype de l’Allemand de l’imagerie populaire.

Après mes chaleureux mots de bienvenue auxquels il essaya de répondre par un pseudo-sourire, il voulut aller immédiatement visiter le site.

Le sort avait réservé un décor d’exception à cette visite insolite…

vent de sable

Comme dans un film d’horreur, se déclencha à ce moment précis un étrange vent de sable se leva, le plus violent que j’ai personnellement jamais vu. Lorsque nous y arrivâmes, la vallée de la champignonnière semblait être un théâtre de fin du monde. Mon ami Gianni, Italien coutumier du Maroc, en était mal à l’aise. Mais Monsieur Bohm, quant à lui, n’était pas le moins du monde incommodé par ce vent sifflant ni par l’agression des milliards de grains de sable qui fouettaient sans relâche tout ce qui était exposé à leur souffle au son quasi métallique. Notre ami germain avait un sens inné du théâtre et de la posture et avait le don de se mettre en valeur, au milieu du décor, insensible à tout ce qui l’entourait, jetant toujours au loin son regard comme pour interroger l’invisible.

Les innombrables tôles ondulées qui recouvraient les bâtiments délabrés de ce cauchemar, s’agitaient en tous sens dans un fracas dantesque. Grottes et tunnels creusés dans le roc des flancs de la colline, édifices de toutes tailles, machines rouillées par l’abandon dont certaines gisaient risiblement encore dans leurs emballages cerclés … Un vrai décor du ‘’Jardin des délices’’ de Jérôme Bosch. Et le bruit ! Sur fond du souffle permanent et puissant du vent de sable, les aboiements des parties détachées, les couinements des portes rouillées, les claquements de tout ce qui n’était pas rivé ou solidement attaché… On ne pouvait savoir d’où viendrait, interviendrait, surviendrait ce quelque chose, qui s’annonçait de façon aussi détestable.

S’il n’avait tenu qu’à moi, j’aurais sans doute mis fin à cette visite aux enfers, j’aurais quitté ces lieux inhospitaliers, j’aurais appelé mon banquier pour lui signifier mon désintérêt total et sans appel de sa proposition de reprise et je lui aurais même conseillé de dynamiter le site avant de le fermer à tout jamais. Mais … par respect pour le visiteur qui, lui, ne se plaignait de rien… et n’émettait même pas le moindre signe d’incommodation, je résistais hardiment, me tenais le plus près possible de lui et répondais aussi précisément que faire se pouvait, à ses centaines de questions. Toutes les 5 minutes il sortait un petit calepin avec stylo attaché de sa poche, et consignait des notes, avant de reprendre le flot ininterrompu de ses questions.

En bon cartésien primaire, ignorant à l’époque de l’incroyable sérieux du comportement germain, je me disais que c’était là un excellent signe de la valeur de mon affaire miraculeuse. En dehors des questions sur le site lui-même, auxquelles je répondais grâce au recours à un ‘’livre blanc’’ remis par le banquier, Monsieur Bohm me demandait le prix du gaz, de l’électricité, de l’eau, du SMAG, du SMIG, les divers taux bancaires, les taux d’imposition, le prix des principaux légumes, la progression des indices de consommation et mille autres choses que bien évidemment, j’étais sensé connaître sur le bout des doigts etc…

Il ne cessait d’aller et venir, demandant souvent à retourner voir tel ou tel endroit, escaladant, scrutant, soliloquant, notant ses observations. Je voyais l’heure avancer, puis dépasser celle du déjeuner prévu à mon domicile et ou la cuisinière devait s’arracher les cheveux en ne nous voyant pas venir par ce temps de chien et probablement aussi pour ses poissons et fruits de mer qui risquaient la surcuisson…

Enfin, après nous avoir littéralement lessivés, notre infatigable maestro fit un dernier check-up, estima probablement avoir obtenu tous les paramètres de l’équation et décida que nous pouvions y aller, mais avertit que nous pourrions être appelés à y revenir s’il avait besoin d’un renseignement ou d’une précision supplémentaire.

Au moment de monter dans mon véhicule, je m’aperçus que le pare-brise et l’ensemble de la carrosserie était enduits de graisse brune. Je m’apprêtais à demander ce qui avait bien pu se passer lorsque le famélique gardien des lieux s’avança vers moi pour m’expliquer qu’étant natif du désert, il savait que lorsque débutait un vent de sable, il fallait protéger le verre et la tôle avec un enduit graisseux, sous peine de dépolir le verre et d’abraser la tôle… Je le remerciai donc et le récompensai même pour son initiative…

Nous arrivâmes chez moi vers 15 heures et nous nous amusâmes à constater que notre visite du site avait duré plus de 5 heures. La maitresse de maison nous raconta sa matinée cauchemardesque, la panique des gens dans la rue, les prédictions de fin du monde des innombrables prophètes qui apparaissent à chaque manifestation inhabituelle de la météo. Elle nous confia avoir dû refaire le ménage par deux fois pour éliminer le sable entré pernicieusement jusqu’au cœur de la maison malgré la fermeture hermétique de toutes les issues, et nous taquina en nous avertissant qu’elle n’avait rien pu faire, par contre, concernant les aliments … Nous déjeunâmes tout en continuant à parler de notre affaire. Le petit carnet de notes de Monsieur Bohm était sagement posé à table devant lui et il y porta quelques indications au long du repas… Nous n’eûmes guère le sable dont on nous avait menacés…

A la fin du repas, notre hôte demanda à regagner son hôtel et nous informa qu’il nous appellerait lorsqu’il aurait fini son travail… Qu’était-ce à dire ? Voyant notre désarroi, il eut un geste d’humanité et me promit que ce serait probablement le lendemain vers la fin de la matinée. Je poussais un grand ‘’ouf’’ de soulagement et m’exécutais.

Dans le hall de l’hôtel, il nous libéra avec un large sourire. Nous nous exécutâmes après lui avoir demandé s’il avait besoin de quoi que ce soit et surtout, après lui avoir communiqué le numéro de téléphone de mon domicile par précaution. Il me remercia et attendit avec quelque impatience que nous disparaissions de son champ de vision…

Mon compère et ami étant italien, décontracté et aimant fort la gaudriole, nous nous défoulâmes une fois seuls comme des collégiens à la sortie du cours !

  • Ben, l’est pas drôle ton Herr Bohm, l’attaquai-je
  • Ma Mo’, tou veux oun experte ou oun , come si dice, oun clown ?
  • Tout de même, faut peut-être lui dire que le sourire est gratuit et que la bonne humeur n’est pas interdite par la loi, en tout cas ici !…
  • P… Dio, Mo’, lasciami in pace con i tuoi orientalismi decadenti !
  • Decadente anche tu, Genovese !…

Nous allâmes vaquer à d’autre occupations, dont nos affaires commerciales, elles bien réelles et bien palpables… Nous dinâmes ensemble et jouâmes à imaginer ce qu’allait bien pouvoir conclure l’étrange Monsieur Bohm. Terrassés de fatigue, tout heureux de constater que la tempête de sable s’était totalement calmée, nous nous quittâmes pour prendre quelque repos.

Le lendemain, vers 9h00, le téléphone de mon domicile sonna. C’était mon Herr Bohm qui me souhaita un bon jour et m’invita à passer le voir à l’hôtel entre 11h00 et 11H15, si je le voulais bien. Je promis d’y être et m’empressai de répercuter l’information à l‘ami Gianni qui en profita pour me gratifier de deux ou trois astuces bien de chez lui, traduisant l’immense plaisir qu’il fallait nous préparer à avoir.

Nous nous présentâmes à l’hôtel ou le marmoréen Herr Bohm nous attendait et ne put s’empêcher de vérifier à sa montre que nous étions bien à l’heure et en retard de moins de 60 secondes…

Il nous invita à passer dans un petit salon où nous attendait une théière fumante. Sa place était désignée par l’emplacement de son calepin. Il donna l’ordre au serveur de … servir le thé avant de l’inviter à déguerpir. Ah les effets ! Que serait le théâtre sans eux !…

Il se racla le fond de la gorge et entama la lecture de sa sentence…

  • Il rappela le périmètre de sa mission,
  • Puis il énuméra toutes les données objectives récoltées sur le site,
  • Il poursuivit par quelques principes de base de la production de champignons de couche,
  • Puis, nous faisant grâce des calculs cabalistiques que nous étions à même de reconstituer sur la base de ces données, il nous informa que pour décider de la faisabilité de notre gigantesque projet, il fallait nous assurer des préalables suivants :

horde de chevaux.jpg

  1. Nous assurer de pouvoir disposer très régulièrement du crottin de ‘’x’’ centaines de chevaux, indispensable à une exploitation rationnelle, dans un périmètre inférieur à ‘’10 kilomètres ».

foule

2. Nous assurer de pouvoir disposer d’une main d’œuvre quotidienne de ‘’y’’ centaines d’ouvriers, dont 75% non spécialisés, et 25 % partagés entre des tâches d’entretien, de mécanique et de biologie alimentaire.

flotte routière

3. Acquérir ou nous assurer les services réguliers d’une flotte de ‘’z’’ dizaines de camions-bennes, de ‘’Z.1’’ dizaines de camions frigorifiques et de ‘’Z.2’’ dizaines de cars pour le transport du personnel.

fonds de roulement

4. Mobiliser sur nos fonds propres ou par le truchement de concours bancaires, ‘’M’’ millions de dirhams de fonds de roulement…

A défaut de ces prérequis de base, nous pouvions comprendre que notre projet était complètement irréalisable.

Je pris la parole et lui demandai de nous faire part de son sentiment. Sans se troubler le moins du monde il affirma que le concepteur de ce projet n’entendait rien ni à la myciculture, ni à l’art des affaires.

Par honnêteté, je lui dis que j’en déduisais qu’il n’était intéressé en aucune manière par une participation dans le projet. Avec autant d’honnêteté, il me répondit qu’effectivement, en aucune manière…

Avec la même honnêteté, je lui demandai alors ce qu’il pouvait faire pour m’aider à répondre de façon douce et convaincante à mes banquiers qu’il me plaisait de penser qu’ils n’avaient en fait commis d’autre faute que de penser me  »filer un bon tuyau » en me proposant l’affaire.

Et enfin, Herr Bohm, Experte für Pilze, m’offrit sa première plaisanterie et son premier sourire véritable en me déclarant :

  • Oui, je peux aider, car je compte parmi mes amis un éminent psychiâtre qui obtient de bons résultats dans le suivi de certaines personnes présentant des troubles psychiques se manifestant principalement sous forme de mégalomanie…

mo’

 

 

 

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